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14 juin 2022 2 14 /06 /juin /2022 12:39
Un texte pour "Chrysalides", la première expo solo de Caroline Fradet

Je suis ravie d'annoncer, avec l'artiste Caroline Fradet, l'ouverture de son premier solo show à l'Espace Cecil Rivoli, rue des Ecouffes à Paris. C'est toujours avec curiosité et plaisir que l'on rédige un premier texte pour une première exposition personnelle, le début d'une aventure pour une artiste en "chrysalide". 

Je souhaite une belle carrière à Caroline, et vous invite à découvrir le texte, ici, et dans l'exposition, du 16 au 19 juin, dans le Marais, à Paris!

Un texte pour "Chrysalides", la première expo solo de Caroline Fradet

C'est au cœur du Marais que la céramiste Caroline Fradet, invitée par la galerie Cecil Rivoli, dévoile pour la première fois son univers artistique, dans lequel la matière et la nature se déploient, entre terre et mer.

Son initiation aux techniques de modelage et à la céramique, entreprise il y presque dix ans et nourrie depuis de nombreuses rencontres, dont l'artiste Christine Coste, lui ont permis, depuis 2017, de libérer son geste et son inspiration, conduisant aujourd'hui à cette première exposition personnelle, étape décisive d'un monde artistique en train de prendre forme, d'une créativité nouvelle en éclosion.

 

Le travail de Caroline Fradet explore les possibilités multiples de la céramique, tant en termes de techniques qu'en termes de matériau, du grès, émaillé ou non, à la terre noire, de la faïence à la porcelaine, au fil de son inspiration. Car sa connaissance de cet art la libère de nombreuses contraintes et lui permet d'aborder ses envies, ses inspirations, sans la pesanteur du « faire », même si, nous le savons, les arts du feu portent par essence une part d’incertitude avec laquelle il faut compter, peut-être davantage que dans toute autre médium artistique. Néanmoins, l'accident ou l'imprévu ne contredisent pas tant les intentions de Caroline Fradet, dans la mesure où son intérêt pour les mondes organiques implique, comme avec tout ce qui croit, se déploie, une part de liberté « sauvage », guidée par le seul principe de l’élan vital : l'incertitude du vivant rejoint alors celle de cet art qui admet plus que tout autre une part de surprise, un paramètre d'indétermination.

Le premier mouvement d’analyse serait alors de ne voir en le travail de Caroline Fradet qu’un travail d'expression libre, quelque chose de l'ordre de la spontanéité, une activité de création simplement sortie de l'imagination de l'artiste, et ouverte à toutes les interprétations imaginaires. Si cette première hypothèse n'est pas fausse, elle s'avère probablement vite limitée si ce n'est réductrice.

A l'instar des installations présentées ici, mêlant le vivant véritable – plantes, végétations diverses- à la céramique, les invitant à s'unir dans les dimensions de l'espace et du temps, à laquelle s'ajoute celle de l'aléatoire de la croissance organique, il y a là quelque chose d'un mouvement vital, certes spontané en soi mais aussi construit, par l'artiste, en vue d'un résultat invitant l'imprévu au programme d'une œuvre qui refuserait d'être figée et accueillerait en son sein le vivant.

Un texte pour "Chrysalides", la première expo solo de Caroline Fradet

C’est alors qu’apparaît l'univers de Caroline Fradet, évoquant en un lointain écho l'univers poétique, mélancolique et végétal d'un Miyazaki, interrogeant la relation de l’humanité avec la nature, suggérant l'imagerie des plaines d'herbes hautes, une sorte d’ « esprit de la forêt », non à l’image du Liéchi de la mythologie slave mais plutôt dans ce qu'elle peut avoir de mystérieux et d’onirique, comme havre de paix et d'harmonie, espace initiatique dans lequel l'homme trouverait une place immanente plutôt que centrale.

 

L'œuvre en devenir de Caroline Fradet pourrait s’écrire comme le prologue d’un conte naturaliste, soulignant les connexions entre les éléments – terre, eau, feu- et celles permettant, au travers de ces formes presque primitives,  une approche spirituelle, entre le monde organique et le monde de l’esprit On pressent cette conscience, et cette sensation du mouvement, de la temporalité, cette sensation du temps qui passe et transforme la matière, à la surface de ces œuvres qu'on dirait autant ressurgies d’anciennes réminiscences que remontées des profondeurs marines. Affleurant peu à peu à sa conscience d'artiste, le souvenir de son enfance au bord de la Méditerranée semble imprimer l'inspiration de ces pièces de grès semi émaillés, avec ces formes arrondies et comme polies par le temps et l'eau, que l’on dirait sorties du fond des mers comme des trésors anciens, toute une mémoire de mondes perdus, une archéologie poétique et émotionnelle, agrégeant éléments organiques, coraux et sables, végétaux pétrifiés et fossiles, avec une sorte de sensualité archaïque.

Se mêle à la force de l'imaginaire de la mer si profondément ancrée dans notre culture depuis l'antiquité, le souvenir plus personnel de l’artiste de l'exploration de fonds sous-marins avec son père, qui lui lisait Ulysse, lui contait les voyages de Télémaque, la laissait rêver au royaume des Îles ou même à l'intriguant Corto Maltese : toute une littérature ouvrant à l'imaginaire du voyage, de la mer comme territoire romanesque, dans les profondeurs obscures duquel est possible tout un monde caché, sirènes, montres fantastiques, animaux cryptiques…

Cependant, si le territoire artistique de Caroline Fradet pouvait se dessiner comme une sorte de nouvelle Atlantide, ce serait peut-être finalement moins comme carte de territoires engloutis et de cités perdues,  que comme allégorie ou préfiguration, à l'instar de Platon, d'un monde à reformuler.

Un texte pour "Chrysalides", la première expo solo de Caroline Fradet

La mer est « aqua mater », comme Gaïa nomme la terre-mère. Le « désir de mer » est souvent lié au fantasme de sa puissance et de sa fécondité, métaphore de la fertilité par ce qu’elle génère de ressources et de richesses qu’on tend à croire infinies, symbole de combat pour l’homme qui la « prend », la domine…et s’y perd parfois.

"La mer, le feu et la femme, le troisième fléau" écrivait Ménandre* dans un de ses monostiches…Trait d’esprit antique qui révèle, par hasard, ce qui lie potentiellement les trois instances – pour l’auteur comique, à la croisée de la génération et de la destruction- et permet, autant par jeu que par projection, de tisser des liens dans le travail de Caroline Fradet.

La mer, le feu…et la femme ? Dans une série d’œuvres en cours, l’artiste explore justement l’organique féminin, et sans doute interrogera-t-elle, dans ces formes ouvertement féminines, quelque chose d’une nature profonde et archaïque, au sens propre du terme : la question des origines. 

 

Il s'en faudra donc de beaucoup que nous ayons épuisé le monde que construit peu à peu Caroline Fradet, un monde au croisement de mondes tenus les uns aux autres par le fil tendu d’une Ariane contemporaine.

 

 

* Ménandre est un auteur comique grec, disciple du philosophe Théophraste. Considéré comme l'un des plus importants représentants de la Nouvelle Comédie, il travaille dans le dernier quart du ive siècle av. J.-C. – In Fragmenta Comicorum Graecorum, 231 éd. Meineke, t. iv, p. 340: "θάλασσα και πϋρ και γυνή τρίτον κακόν".

 

Un texte pour "Chrysalides", la première expo solo de Caroline Fradet

Chrysalides

Caroline Fradet

Espace Cecil Rivoli

10 rue des Ecouffes, Paris 4ème

Du 16 au 19 juin 2022

Vernissage le 19 juin à partir de 19h00

Ouvert tous les jours de 12h à 20h - Sur rdv le matin

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6 juin 2022 1 06 /06 /juin /2022 14:35
"Savez-vous planter les choux?" - Un texte pour l'exposition et le catalogue de Piet.sO, Centre d'Art Jean-Prouvé, Issoire

Un beau printemps chargé pour Piet.sO qui assure une double exposition personnelle à Issoire: "Merveilleuses disparitions", dans les rues de la Ville, et "Savez-vous planter les les choux?", au Centre d'Art Jean-Prouvé, au cœur de la ville. 

C'est à cette occasion que j'ai le plaisir de répondre à l'invitation de l'artiste à rédiger un texte pour le catalogue publié dans le cadre de l'exposition. 

A découvrir dès le 11 juin, à Issoire!

"Savez-vous planter les choux?" - Un texte pour l'exposition et le catalogue de Piet.sO, Centre d'Art Jean-Prouvé, Issoire

Il s'en faut de rien pour que ce ne soit plus rien du tout.

Il s'en faut de rien pour que le presque-rien se transforme en rien du tout.

Vladimir Jankélévitch - « L’aventure, l'ennui, le sérieux »  - Flammarion, 1963

« Savez-vous planter les choux ?» Le titre que Piet.sO a choisi pour son exposition personnelle au Centre d'Art Jean Prouvé d'Issoire, est pour le moins intriguant pour une exposition d'art contemporain, dans une tonalité a priori innocente, qui fait d'emblée écho à un univers enfantin. Cette comptine ancrée dans la culture populaire française, remontant au Moyen Age, porte, comme toutes les comptines, un sens caché – et paillard le plus souvent-, qui n'est pas à privilégier ici. Il s’agirait plutôt de clins d'œil de l'artiste, d'une part, à son installation en terre auvergnate (le chou, patrimoine culinaire régional), et d'autre part, au sens « non masqué » de cette chanson, qui parle de la manière dont on apprend à faire quelque chose...avec ce que l'on a et « à la mode de chez nous ». Ceci n’est pas tant anecdotique. La question de l'adaptation, de l'opportunité qui oriente et modifie un projet, de « ce qui arrive », de la « sérendipité », cette disposition à se saisir heureusement du hasard ou de ce qui se présente, constitue une des premières questions cruciales à propos du travail de Piet.sO. Comment et pourquoi l'artiste, qui vécut longuement à Bruxelles et Paris a-t-elle choisi de s'installer, pour vivre et travailler, à Saint-Germain l’Herm ? Ici, d'autres paysages, une nature qu'elle ne connaissait peut-être pas, inévitablement, transforment son regard sur le monde, son inspiration, et son rapport à la création. D'autant plus quand elle s'installe dans un lieu atypique et chargé de centaines d'histoires, l'ancien Hôtel de Paris qui jusque dans les années 60, sur la route de la Chaise Dieu, permettaient aux voyageurs de faire halte sur le chemin des villes thermales. Ici, entre les chambres laissées intactes, la « mercerie quincaillerie jouets » regorgeant de vestiges intouchés, chaussures, jouets, vêtements…, l'artiste passionnée de matières et d'objets, surtout quand ils ont une histoire si ce n'est « une âme », redéfinit certains contours de son art. La rencontre, le hasard, sont au cœur même de sa démarche, comme en atteste les performances « ballades quantiques », dans lesquelles l'itinéraire du promeneur est conditionné par sa perception de ce qu'il interprète comme « signe ».

"Savez-vous planter les choux?" - Un texte pour l'exposition et le catalogue de Piet.sO, Centre d'Art Jean-Prouvé, Issoire

Probablement aussi ces rencontres nouvelles, cette sortie de territoire déjà conquis, renforce la dimension expérimentale de son travail, et notamment dans son travail d'assemblage et d'hybridation à partir d'objets tant issus de la nature, que d'une industrie révolue.

Un crâne animal prend greffe sur la ligne de marteaux d'un vieux piano, une céramique ornée de feuilles de choux se prolonge par des ossements montés sur un ancien obus, un arbre « godassier » se pare de chaussures d’une autre époque...Certaines sculptures de Piet.sO semblent comme des énigmes, des rébus, cultivant avec une poésie mélancolique les distorsions, les discontinuités, le décalage et souvent l'inattendu. Mais sous le caractère a priori hétéroclite de ces combinaisons, rien n'est gratuit, tout raconte quelque chose, dans le collage, le glissement, l'association, pas très loin de ce que l’on dirait en psychanalyse : cette liberté d'associer signes, images, objets pour raconter quelque chose qui échappe d'abord pour remonter dans l'attention du regard, par bribes et reconnaissance, d'un souvenir, d'une mémoire, d'un passé.

Piet.sO nourrit pour les objets, et surtout pour ceux qui ne présentent a priori aucune valeur, un sentiment profond. Les cinquante chambres de l'Hôtel de Paris, son atelier, ne suffiront bientôt plus pour contenir ses trouvailles par centaines, trésors de plastique seventies, sandalettes de plage, épluche-légumes vintage, bobines de fil d'époque, écheveaux de laine, boulets de charbon…qu'elle trouvera toujours moyen de sublimer en œuvre délicate.

Elle explique cette inclination par, dit-elle, le manque d'objets quand elle était enfant. Sans doute imagine-t-elle qu’au fond de chaque enfance gît une malle à trésors remplie de souvenirs liés à des objets qui, exhumés à nos vues, ainsi se ravivent. N'en ayant que peu conservé de sa propre enfance, Piet.sO s'ingénie à créer de la fiction mémorielle, empruntant ici et là, au travers des choses glanées, des histoires qu'elle fait sienne, ou reconstruisant à travers elles des bribes de sa propre histoire. Chacune constitue une véritable matière mémorielle, dont elle travaille l'épaisseur presque comme un matériau plastique, et, d’une certaine manière, comme une justice rendue ou un « parti pris », pour reprendre le titre d’un célèbre recueil de Francis Ponge, comme si sa banalité pouvait enclore une poésie que l’artiste extrairait comme une gemme de sa gangue.

On a parfois le sentiment que dans notre monde submergé d'objets, rares sont ceux qui conservent quelque charge émotionnelle authentique, tant ceux-ci sont jetables, remplaçables, relatifs. Piet.sO cherche à restituer cette rareté non de l'objet mais du souvenir, de la trace qui peut y être attachée, comme sont gravés d'une manière indélébile dans nos mémoires d'enfants, le dessin sur la boîte de gâteaux, le vase sur le buffet ou le tableau accroché dans le salon...De ses origines familiales rurales et ouvrières, elle garde une sorte de tendresse pour les objets de la culture populaire comme ces «cadeaux Bonux» authentiques ou ces clowns en céramique, aussi inquiétants que kitsch, produits tout spécialement pour décorer les intérieurs modestes, et qui pointent aussi la question du goût et de la culture de classe. Cette dimension sociétale des objets qu'elle choisit n'est pas innocente et rend compte d'une réflexion approfondie sur la valeur à la fois sociale et intime des objets avec lesquels nous vivons.

"Savez-vous planter les choux?" - Un texte pour l'exposition et le catalogue de Piet.sO, Centre d'Art Jean-Prouvé, Issoire

Les œuvres hybrides de Piet.sO font parfois songer à la fameuse « Complainte du progrès » de Boris Vian qui, dès les années 50, au sortir de la guerre où tout manquait et à l’entrée des Trente Glorieuses et du réconfortant royaume de la société de consommation, pointait déjà une forme critique de cette croissance à tout prix. Piet.sO a vécu son enfance dans les années 70, son adolescence dans les années 80, des époques dans lesquelles on venait de poser le pied sur la Lune, où on croyait aux Ovni et à la conquête spatiale, où le plastique était fantastique, les objets lisses, colorés et désirables. Elle, entre désir et frustration, envie de « mode de chez nous » et conscience de l’exogène, construisait alors son rapport au monde et à une identité fragmentée, et fragmentaire, oscillant entre « la vie moderne », un monde net, structuré- celui de la banlieue propre des années 80- et la béance, les manques et les mystères de son histoire familiale : « Ma famille », racontait-elle un jour, « venait de nulle part. Le pays d’où avaient surgi mes grands-parents était inaccessible, englouti par l’histoire, érodé comme leurs pauvres souvenirs. Ce monde, en revanche, ils le portaient bien en eux. Il surgissait parfois de leurs gestes. On pouvait l’attraper au vol, y puiser des forces mais aussi de la mélancolie. Il englobait la posture souveraine de mes grands-mères, les tourments de la forêt des contes, tout élément merveilleux glané alentour qui pouvait m’ouvrir la voie de cette initiation particulière de la petite fille en princesse-fée douée de pouvoirs ».

On voit ainsi comment son travail se tient sur le fil entre une mémoire sociale -celle de toute une époque, révolue, que les trésors de l’Hôtel de Paris ont continué de nourrir avec opportunité-, et une mémoire intime, celle de sa famille diasporique.

Avec ses robes de bal pour princesse morte, ses robes de mariée torturées de monstres, ses vanités fragiles ou vomissantes, ses cœurs battants sous des globes Empire, ses reliquaires, on assimile souvent le travail de Piet.sO a une œuvre onirique et romantique -dimension qu’elle assume par ailleurs que pourraient expliquer ses origines slaves. Mais en deçà de cette surface esthétique de conte de fées, c’est bien l’histoire d’un déracinement qui est en jeu, déracinement propice au rêve, au fantasme, un « terreau pour l’imaginaire », dit-elle, s’inventant des histoires de femmes sorcières ou de Baba Yaga. Dans cette œuvre très personnelle, Piet. So construit ses propres mythes, poursuit son propre chemin, parcours initiatique encore. A l’instar de sa « Série de papiers froissés sur objets en porcelaine », qui semblent oblitérer des parties des objets comme l’oubli, des pans de mémoire, l’œuvre de Piet.sO persévère dans une conscience aigüe de la perte et de la disparition, du mystère et de la fragilité de la mémoire, dont l’artiste sait combien elle conditionne la persistance du « presque rien » du monde.

"Savez-vous planter les choux?" - Un texte pour l'exposition et le catalogue de Piet.sO, Centre d'Art Jean-Prouvé, Issoire

"Merveilleuses disparitions" - Parcours d'oeuvres monumentales de Piet.sO dans les rues d'Issoire / Art dans la ville 2022 - Jusqu'au 9 octobre 2022

"Savez-vous planter les choux?" - Exposition personnelle de Piet.sO au Centre d'Art Jean-Prouvé

Du 11 juin au 18 septembre 2022

19, rue du Palais
63500 Issoire
Tél. : 04 73 89 25 57

HORAIRES D'OUVERTURE :

Du 11 au 30 juin 2022 et du 1er au 18 septembre 2022 :

  • Du mardi au dimanche, de 14h à 18h
  • Samedi, de 10h à 12h30 et de 14h à 18h

Du 1er juillet au 31 août 2022 :

  • Du mardi au dimanche, de 10h à 12h30 et de 14h à 18h

Fermeture tous les lundis

 

Entrée gratuite

 

CATALOGUE EN VENTE AU CENTRE D'ART JEAN-PROUVE et sur demande

 

"Savez-vous planter les choux?" - Un texte pour l'exposition et le catalogue de Piet.sO, Centre d'Art Jean-Prouvé, Issoire

Je ne sais si Piet.sO, finalement, présentera ou non cette œuvre dans son exposition, mais je souhaitai faire un focus sur cette œuvre, ce "contre-néon" qui fait toujours partie du projet d'exposition "Qui ne dit mot...(une victoire sur le silence)", projet pour lequel je continue de me battre, et qui fait explicitement référence à une affaire bien connue du monde de l'art contemporain et bien évidemment retournée vite vite au silence, afin d'être bien sûr que la honte ne change pas de camp...

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7 mai 2022 6 07 /05 /mai /2022 18:44
PHARSALUS - Un texte pour l'exposition d'Amina Benbouchta et Ilias Selfati - Galerie Villa Delaporte, Casablanca - A partir du 14 mai 2022!

C'est avec grand plaisir que j'ai rédigé le texte présentant l'exposition "Pharsalus", deuxième exposition de deux artistes, Ilias Selfati, de Tanger, et Amina Benbouchta, de Casablanca, tentant l'expérience de l'œuvre commune, et publié dans le catalogue de l'exposition.
A découvrir à partir du 14 mai à la Galerie de la Villa Delaporte, à Casablanca.

PHARSALUS - Un texte pour l'exposition d'Amina Benbouchta et Ilias Selfati - Galerie Villa Delaporte, Casablanca - A partir du 14 mai 2022!

“Au milieu du chemin de notre vie,

Je me retrouvai par une forêt obscure,

Car la voie droite était perdue ...”

Prologue de l’Enfer de Dante

 

Pour la deuxième présentation publique de leur expérimentation commune, Amina Benbouchta et Ilias Selfati ont choisi d’intituler leur exposition “Pharsalus”. Quel étrange titre! L'Histoire nous apprend que Pharsalus est le nom latin pour “la bataille de Pharsale”, qui opposa en lointaine Thessalie César à Pompée, bataille décisive d’une guerre civile dont César, malgré des forces armées objectivement inférieures, sorti vainqueur. Pourquoi cette référence à cette guerre antique? Peut-être une manière détournée de faire allusion à une guerre fratricide qui, en ce moment même, nous préoccupe tous. Peut-être une façon de dire que, à la manière de David contre Goliath, de Daoud contre Jalout, le moindre peut l’emporter sur l’immense, parfois. Peut-être enfin, à l’écho de l’ancien, s’agit-il de souligner, qu’hélas, l'humaine histoire est ainsi faite qu’inlassablement revient la guerre et que ces vers de Lucain, le poète latin contemporain de Pharsale : “(...) les édifices pendent Sous des toits à demi ruinés ; d’énormes blocs gisent Au pied des murs écroulés, les maisons n’ont plus de gardien qui les protège, De rares habitants errent dans les cités antiques”*, que ces vers donc…pourraient être aujourd’hui même la description de ce que nous voyons sur nos écrans. Et pour les artistes d’engager dans le même temps leur recherche picturale dans une démarche temporelle, transversale et historique.

PHARSALUS - Un texte pour l'exposition d'Amina Benbouchta et Ilias Selfati - Galerie Villa Delaporte, Casablanca - A partir du 14 mai 2022!

La question de l’invariable évidence de la violence humaine, de la prégnance du drame, depuis la crucifixion aux avions qui se crashent, de la détresse, des larmes et des cris à tous les désastres de la guerre, s’inscrit depuis de nombreuses années au cœur du travail d'Ilias Selfati. Longtemps il a observé la furie du monde en en sélectionnant des images, prises dans la presse, souvent il a écrit, et décrit, ce “temps de fureur” (2015), dans lequel l'idée de progrès chère aux Lumières se pulvérise sous le poids du désenchantement du monde. Temps dans lequel « L'homme contemporain - qu'on l'appelle moderne ou postmoderne- ", écrivait le philosophe Paul Ricoeur, “ vit à la fois le retrait des dieux et le déchirement des valeurs. (...) {une} double blessure"**. Temps horizontal, qui fait de Marioupol la voisine de Pharsale, dans lequel la guerre, le déni écologique, entre autres, avec l’énergie du désespoir et parfois la plus folle violence, apparaissent comme les paradoxaux antidotes à notre finitude.

Souvent, les œuvres de Selfati, lorsqu’elles ne se tournaient pas vers la forêt, s’engageaient dans une représentation assez frontale de la violence, nous rendant comme témoins de son surgissement et de son absurdité. Ici, dans ce travail commun, la présence d'Amina Benbouchta semble modérer cette forme de brutalité. L’atmosphère, bien que souvent lourde et inquiétante, se fait plus méditative et mélancolique, nostalgique d'un autre monde ou d'un monde encore possible. Ainsi Benbouchta, dont le travail s'étend de la photographie à la performance, mais qui ne s’est jamais, de son propre aveu, pensée autrement que comme peintre aborde-t-elle ces rivages houleux avec une forme de sérénité, de sens de la douceur étrange. Et instille donc, au fond comme dans la forme, une autre atmosphère.

PHARSALUS - Un texte pour l'exposition d'Amina Benbouchta et Ilias Selfati - Galerie Villa Delaporte, Casablanca - A partir du 14 mai 2022!

Dans ce nouveau travail à quatre mains, axé autour de dessins et de peintures de moyen format, se dessinent plusieurs éléments récurrents, faisant chacun écho à des représentations ou des préoccupations individuelles ou communes, l’un empruntant même à l’autre - à moins qu’il ne s’agisse d’une sorte de fusion- des éléments iconographiques. Au-delà de la silhouette, qui constitue le cœur de leur représentation, on retrouve trois éléments de toile en toile, d'œuvre en œuvre, comme autant de fils conducteurs et de signes. Deux de ces éléments semblent totalement anodins, voire naïfs, et interrogent sur le sens de leur présence dans ces œuvres portant par ailleurs une tonalité plutôt sombre.

En premier lieu, si la représentation animalière est récurrente chez chacun des deux artistes, on retrouve ici d'image en image un ou plusieurs petits lapins. Voici un animal familier, que l’on connaît surtout dans les contes et l'iconographie enfantine. Traditionnellement porteur de bonne nouvelle, de renouveau- en Europe, le lapin symbolise la vitalité et le printemps - l’animal évoque immédiatement l’univers de Lewis Carroll. La littérature carrollienne, et en particulier les personnages d’Alice et du lapin blanc, s’inscrit en filigrane d’une grande partie de l’oeuvre de Benbouchta. Ici ou là a-t-elle fait sienne cette réflexion célèbre de la jeune héroïne: « (...) si le monde n’a absolument aucun sens, qu’est-ce qui nous empêche d’en inventer un ? ». Ainsi, par exemple, la série de photographies “Down in the rabbit hole” (2011), explorait les limites et les frontières des univers, entre songe et réalité, mondes intérieur et extérieur, liberté et normes, et partout, iconoclaste et placide, se tenait le lapin, comme un signe, un gimmick, un rappel, de l’étrangeté permanente, et de l’impermanence, des choses.

Mais on pourrait remonter plus loin, vers la mythologie, et les mythes de régénération ouvrant à une interprétation du « cycle de la vie » et de la renaissance, à la manière dont la nature ressurgit, se relève, persévère. Faisant écho à l'idée de résurrection, le lapin se fait alors messager sacré des anciennes divinités de la Nature, Östara ou Eostre. Au delà de l’intérêt des deux artistes pour la nature, on a en outre souvent perçu le travail de Selfati comme une expression de l'apocalypse, qu’il faut bien reprendre et comprendre de son sens premier: la disparition d’un monde pour un autre, le dévoilement d’un monde nouveau, la métamorphose…et ces lapins, a priori innocents, sont peut-être le signe, filé, de cette apocalypse latente au coeur du monde dans lequel nous vivons aujourd’hui, et de la guerre qui en sera peut-être la cause.

De la cruauté des contes…

PHARSALUS - Un texte pour l'exposition d'Amina Benbouchta et Ilias Selfati - Galerie Villa Delaporte, Casablanca - A partir du 14 mai 2022!

Autre représentation répétée dans les œuvres présentées, le nuage, que l’on retrouve de manière régulière dans le travail de Benbouchta. Un nuage…parfois sombre, parfois laiteux, au-dessus des corps ou à la représentation générale mêlés…Souvent chez Selfati, comme chez Benbouchta, l’objet représenté ouvre à une pluralité d’interprétations, parfois ambiguës voire contradictoires, laissant d’une certaine manière une ouverture à la compréhension de ce qui est narré. Car le nuage peut tout aussi bien se faire motif porteur de songe, sur lequel se projette la rêverie ou la méditation, un espace poétique où chacun laisse errer ses pensées sur la fugacité des choses, le mystère de l’impalpable ou la métamorphose qu’ annonciateur d’un avenir incertain et inquiétant..Déjà peut-on lire, dans le livre d’oracles d'Ezéchiel (30, 3) “ [Car il arrive, il est tout proche, le jour du Seigneur]. Ce sera un jour chargé de nuages menaçants. Ce sera le temps des règlements de comptes entre nations.” Nous ne sommes jamais loin, chez ces artistes, du basculement entre apaisement et repos, et tumulte et fureur.

PHARSALUS - Un texte pour l'exposition d'Amina Benbouchta et Ilias Selfati - Galerie Villa Delaporte, Casablanca - A partir du 14 mai 2022!

Ainsi en est-il aussi, et probablement de la manière la plus évidente, de cette “structure”, encore une fois issue du vocabulaire plastique et sémantique de Benbouchta, faisant penser à une crinoline. C’est en effet bien souvent ainsi que Benbouchta s’en est servi, développant dans son travail, photographique ou pictural, une réflexion approfondie sur la représentation du corps des femmes, ce qui le dissimule, le contraint et l'empêche. Cette structure en forme de cage, populaire dans le vestiaire féminin européen au 19ème siècle, et composée, à partir du mitan du siècle, de lamelles d'acier flexible, évoquent sans équivoques cette notion de carcan, d’enfermement, de mouvement empêché, faisant écho, d’une certaine manière, à l’occultation, voire à l’invisibilité, par le vêtement que produit la burqa.

Cette “crinoline”, donc, nous la voyons partout, et il apparaît d’emblée assez clairement qu’elle ouvre à une plus vaste sémantique. Elle renvoie de la manière la plus évidente à la question de la liberté, physique et par delà, probablement, dans une réflexion existentielle peut-être proche de celle d'un Francis Bacon, interrogeant la place confinée de l'individu dans un univers démesurément clos, la manière dont, dans l’espace comme dans l'existence humaine, les corps, et les âmes, se trouvent étreints dans des cloisonnements, et la manière dont on peut espérer reconquérir un espace.

Dans le même temps, ces espaces clos dans lesquels semblent retenus nombre de personnages peuvent aussi être perçus comme des espaces de protection. Car, à la manière d’une cage de Faraday***, ne manifestent-ils pas plastiquement la distance rebelle, et l'étanchéité des mondes, entre celui, extérieur, d’une violence ouverte - celle, peut-être, de la guerre-, et celui, intérieur, qui ainsi résiste et survit?

On le voit, rien dans les œuvres communes de Benbouchta et Selfati ne se ferme à une unique interprétation, et c'est plutôt dans la nuance et la multipolarité du sens qu’elles se déploient.

PHARSALUS - Un texte pour l'exposition d'Amina Benbouchta et Ilias Selfati - Galerie Villa Delaporte, Casablanca - A partir du 14 mai 2022!

On observe alors avec curiosité comment un “travail à quatre mains” peut se construire, d’ajouts en filiation, de fusion en mixité. Amina Benbouchta et Ilias Selfati ne sont pas les premiers dans l'Histoire de l’art à tenter l’aventure de l'œuvre en couple ou en duo. Cette Histoire est jalonnée de ces expériences, plus ou moins heureuses pour l'un ou pour l’autre, de partages comme de rivalités artistiques.

Il y eut bien Frida Kahlo et Diego Rivera, Camille Claudel et Auguste Rodin, Dora Maar et Pablo Picasso...couples ou duo d’artistes dans lesquels l’un -la femme, souvent réduite au rôle de muse, modèrera son travail au profit de celui de l’autre (même si aujourd’hui, Kahlo a largement remporté le prix de la notoriété). On pense à Robert et Sonia Delaunay, qui, ensemble, expérimentèrent une peinture dérivée du cubisme, avant que Sonia ne s’éloigne vers le textile. On peut encore citer Lee Miller et Man Ray, Claude Cahun et sa compagne Marcel Moore, et bien d’autres encore... Parfois, les créativités s’entrechoquent et se côtoient tout en gardant leur identité, à l’image de Georgia O’Keeffe et Alfred Stieglitz ou encore de Niki de Saint-Phalle et Jean Tinguely, qui travaillèrent ensemble sur certains projets (le Cyclope dans la forêt de Milly, ou le Jardin des tarots à Garavicchio de Pescia Fiorentina, en Italie), bien, que, de la parole même de Tinguely, ils se considèrent très différents l’un de l’autre : « Nous sommes deux sculpteurs attachés l’un à l’autre, qui vivent dans deux mondes très différents, opposés dans les matériaux, opposés idéologiquement, opposés aussi dans la masculinité d’une part et la profonde maternisation de la féminité de l’autre…». Cette phrase pourrait être assez proche du duo Benbouchta-Selfati, quant à l’image générale qui peut se dégager des travaux de l’un et de l’autre, lorsqu’on les regarde séparément. Et pourtant, quelque chose se passe, un peu plus qu’une rencontre, bien plus qu’un attachement, un peu moins peut-être encore que la fusion des Lalanne, couple qui créa longtemps à quatre mains un univers poétique, dans lequel la faune et la flore étaient omniprésentes, ou encore de Jean-Paul Riopelle et Joan Mitchell qui partagèrent durant vingt-cinq ans d’immenses toiles à la frontière des deux abstractions.

Car même si Amina Benbouchta cite au sujet de leur duo cette phrase de Michaux : « On n’est peut-être pas fait pour un seul moi, on a tort de s’y tenir. » ****, Ilias Selfati et Amina Benbouchta ne forment pas « un seul artiste », à la manière de Leo Chiachio et Daniel Giannone, ou de Gilbert et George (Ils auraient déclaré : « Il n’y a pas de collaboration, G & G c’est deux personnes et un seul artiste. »)

PHARSALUS - Un texte pour l'exposition d'Amina Benbouchta et Ilias Selfati - Galerie Villa Delaporte, Casablanca - A partir du 14 mai 2022!

Quoi qu’il en soit, l’expérience consistant à créer ensemble ne peut que produire des zones fertiles d’échange, de confrontation et d’influence. Une telle expérience nourrit nécessairement, pour les artistes comme pour les regardeurs, une multiplicité de questions : comment l’un l’autre s’influence ? Jusqu’où et comment s’hybride le travail ? Comment se créent ou se dissolvent les frontières entre les univers créatifs devenus poreux, au risque de la disparition ? On suppose évidemment passionnante la rencontre de deux imaginaires, foisonnante de contradictions, d’émulations et de dialogues. Les notions -et les pratiques- de co-création, de collaboration, et de complémentarité ne sont en réalité pas si évidentes à concevoir, et moins qu’on ne le pense encore dans l’art contemporain. « Travailler ensemble » n’est guère nouveau : avant la Renaissance déjà, les ateliers, de Rubens à Raphaël, des frères Le Nain à Jérôme Bosch, mettaient à contribution plusieurs mains sur le même tableau. Pourtant, la libéralisation de la figure de l’artiste au 19ème siècle contribua à forger l’imagerie de l’artiste seul – et solitaire- jusqu’à rendre suspect les pratiques contemporaines d’atelier (Delvoye, Hirst ou Koons par exemple). Cela étant, cette démarche contemporaine s’approche davantage de la commande que de la co-création, l’artiste-maître d’atelier restant, finalement, le seul signataire d’une œuvre qu’il n’a pas concrètement produite de ses mains. Et, même s’il y en eut émergence dans les années 70 et 80, rares sont les « groupes d’artistes » produisant œuvre commune – comme, en France, les UNTEL- qui aient résisté à quelques mois ou années de temps de travail et de trajectoires individuelles. Non, « travailler ensemble », aboutir à une authentique œuvre collaborative, accepter sans réserve que la signature, la propriété, et l’identité de l’œuvre ne soit pas pleinement la sienne, n’est sans doute pas aisé.

PHARSALUS - Un texte pour l'exposition d'Amina Benbouchta et Ilias Selfati - Galerie Villa Delaporte, Casablanca - A partir du 14 mai 2022!

Ce projet commun dans lequel se sont lancés Amina Benbouchta et Ilias Selfati reste au fond une aventure peu commune, et probablement d’autant plus dans le paysage de l’art contemporain marocain. Il est pour un eux un espoir et une vision et surtout, un « lavoro in corso » comme ils disent, un travail en cours, en mouvement, dans lequel rien n’est figé, et dont ils cherchent encore la forme à venir. Il est une aventure, la folle expérience matinée de dolce vita, entre « deux villes mythiques », Tanger et Casablanca, propices aux imaginaires, et nourrissant un autre mythe, celui de la rencontre essentielle, comme dans le mythe d’Aristophane, qui dans son évidence calmerait le chaos de chacun de leurs mondes et nourrirait jusqu’à satiété leur vital et commun besoin de peinture.

*De Bello Civili ou La Pharsale- Lucain

**Paul Ricoeur - conférence donnée le 3 novembre 1986, Université de Neuchâtel (Suisse)

*** Une “cage de Faraday” ou “bouclier de Faraday” est une enceinte utilisée pour bloquer les champs électromagnétiques. Les cages de Faraday portent le nom du scientifique Michael Faraday, qui les a inventées en 1836. Il avait observé que l'excès de charge sur un conducteur chargé ne résidait que sur son extérieur et n'avait aucune influence sur quoi que ce soit enfermé à l'intérieur.

****Henri Michaux, Plume, Gallimard, NRF, 1974

PHARSALUS - Un texte pour l'exposition d'Amina Benbouchta et Ilias Selfati - Galerie Villa Delaporte, Casablanca - A partir du 14 mai 2022!

PHARSALUS

AMINA BENBOUCHTA ET ILIAS SELFATI

GALERIE VILLA DELAPORTE

6 RUE DU PARC

20 000 CASABLANCA

MAROC

A PARTIR DU 14 MAI 2022

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2 avril 2022 6 02 /04 /avril /2022 18:28
FORMES SENSIBLES - Mai TABAKIAN expose à la Manufacture, Roubaix, à partir du 9 Avril!

Je suis particulièrement ravie de participer, par la rédaction et la publication de ce texte, à l'exposition "Formes sensibles", exposition monographique de Mai Tabakian à la Manufacture, Musée de la mémoire et de la créatio textile, à Roubaix, dans le cadre de la saison Lille3000!

Une belle exposition en forme de rétrospective, où on pourra retrouver les grandes pièces de Mai, "Le Grand Chemin", le célèbre "Garden sweet garden" ou encore "Les gardiens", mais aussi, par exemple, le "Phoenix" que je montrai il y a quelques semaines à La Ruche!

Les Gardiens, 2018

Les Gardiens, 2018

«Formes sensibles», l'exposition monographique de Mai Tabakian à la Manufacture de Roubaix, se présente comme une sorte de rétrospective. Montrant un ensemble d'oeuvres réalisées au cours de ces dix dernières années, l'exposition parcourt et unifie les préoccupations esthétiques, formelles et philosophiques de l'artiste franco-vietnamienne, qui se définit elle-même davantage comme sculptrice que comme «artiste textile» à proprement parler. Car si l'artiste construit des objets résistants aux catégories, ni tableau ni sculpture au sens traditionnel du terme, ni couture ni broderie, ni tapisserie, flirtant constamment avec l’hybride et la mutation, le textile est pour elle en soi non un propos mais un vocabulaire.

Dans l'oeuvre de Mai Tabakian, les formes géométriques, les compositions chromatiques franches ou acidulées, le souci des volumes et des surfaces semblent résulter d’un brassage de références historiques, de l’abstraction géométrique à l’op art, de l’orphisme à l’art concret, de Stilj à l’abstraction américaine en passant par, peut-être, les jeux de couleurs et de formes du new pop superflat ou les rondeurs colorées de Kusama…

Dans le même temps, tout dans l’oeuvre de Mai Tabakian laisse supposer un pas de côté, une fuite libre hors de ces sentiers déjà battus. La dimension sculpturale -voire architecturale- de son travail dans le médium qu'elle a choisi, l'esthétique globale de son œuvre, offrent des alternatives inédites, à la fois à ces attendus de l’histoire de l'art moderne et contemporain, mais aussi aux actuelles productions d’oeuvres textiles.

 

Le grand chemin (détail), 2018

Le grand chemin (détail), 2018

Les formes sculpturales que présente Mai Tabakian, entre couture, suture et matelassage, sont à bien des égards – et au premier regard- sensibles, en ce qu'elles appellent l'oeil et le séduit, dans une approche initiale qui semble ludique, exacerbée par un chromatisme chatoyant et des effets de volume sensuels provoquant la tentation haptique. Dans cette oeuvre à la dimension a priori délibérément décorative, et plastiquement hautement désirable, le rendu plastique, reconnaissable comme une signature, les formes à la fois lisses, brillantes, rebondies, la richesse des motifs ouvrent à un éventail d'impressions et de sensations rassasiantes pour notre perception, qui récolte ici une abondante moisson d'images et de suggestions.

Des sensations vibratiles des «Nucleus» à la profusion de motifs des «Slices» ou d'un monumental «Grand chemin», les œuvres de Mai Tabakian affirment une présence hautement sensible, dans l'immédiateté du plaisir esthétique qu'elles procure.

 

En outre, l'oeil averti du visiteur aura tôt fait de saisir les ambiguités correlant l'évidente sensualité, quoique contenue dans ses formes, de ces œuvres. La plupart d'entre elles ouvrent en effet à une réjouissante pluralité des interprétations, volontairement entretenues par l'artiste, notamment au travers des titres qu'elle choisit. Ainsi l'impressionnante installation « Garden sweet garden » oscille entre fleurs dévorantes et champignons vénéneux, visions hallucinatoires ou plantes psychotropes susceptibles de les provoquer, confiseries géantes dignes de l’imagination de Willy Wonka (1)...Ou bien : métaphores sexuelles pour rêves de jeunes filles, comme un délice psychanalytique! La multiplicité des interprétations possibles, si ce n’est leur duplicité, se rapportant donc à l’intention, à la disposition d’esprit de celui qui regarde, suggère par là même l’idée freudienne d’une « rencontre inconsciente » entre l’artiste et le regardeur, dont l’oeuvre fait médiation, rencontre qui, comme dans la rencontre amoureuse, opèrerait en amont de la conscience… Autrement dit, jouant des écarts entre l’explicite et l’implicite, dans ses entre-deux, ses allers retours, ses retournements, ses doutes, ses ellipses, Mai Tabakian s’amuse autant du non-dit que du déclaratif, de la représentation symbolique comme de la métaphore. Ainsi de sa « Cinderella » dont l’emboitement des deux parties (comme « En plein dans le mille ») doit davantage à l’analyse psychanalytique de Bruno Bettelheim (2) et du sens métaphorique de l’expression « trouver chaussure à son pied » qu’au sport de cible à proprement parler, ou de cet haltère mesurant le « poids de l’adultère » (« Haltère adultère »), duel et léger.

Phoenix, 2018

Phoenix, 2018

Mais il serait réducteur de ne voir en l'oeuvre de Mai Tabakian qu'une gourmandise pop, légère et colorée. Car de la même manière que la tradition platonicienne ne voit en le monde sensible – auquel, mimesis par excellence, appartient l'oeuvre d'art- qu'un monde d'apparence au-delà duquel il faut se porter pour apercevoir quelque solide vérité, les préoccupations de Mai Tabakian la portent bien au-delà du joyeux foisonnement apparent de ses œuvres.

Il y a d'abord chez elle l'intuition de l'impermanence du monde, du péril de sa stabilité, source d'angoisse et d'inquiétude. De nombreuses oeuvres semblent une réponse, une réaction, une tentative contre la réalité de ce « monde flottant » (le Ukyiô de la tradition japonaise). Draînant toute la pensée asiatique, le sentiment d'incertitude, la difficulté de capturer, de maîtriser les éléments du monde se trouvent confrontés, écho à la double culture de l'artiste, à la tentation rationnelle, notamment au travers de l'intérêt que l'artiste porte à la géométrie et aux mathématiques, à la perfection des formes, à la modélisation du réel. Carré, triangle, cercle, rectangle, pentagone, hexagone ou octogone, les formes de la « géométrie sacrée », à l'oeuvre dans la nature comme chez les bâtisseurs, s'inscrivent partout chez Mai Tabakian, comme pour consolider son monde et en conjurer la fluidité.

 

Au-delà des formes immédiatement perceptibles, et de la confusion du réel, toute l'oeuvre de Mai Tabakian est sous-tendue par une quête physico-métaphysique d’explication du monde, la recherche d’une logique dans le fonctionnement de l’univers, notamment à travers l’observation de la Nature comme de notre propre nature, de ce qui nous compose, de la cellule aux grandes questions existentielles. « La nature », dit Mai Tabakian, « « le Grand Tout », ne serait peut-être qu’un assemblage de « petits touts » », ou une imbrication d'ordres logiques, à l'instar des théories organico-mécaniques nourissant la pensée classique, depuis les théories atomistes de Démocrite ou Lucrèce, en passant par Aristophane, Descartes, Goethe ou Hegel. Ainsi l'’installation des «Trophées» présente une série de haut-reliefs de fruits étranges en coupe, comme les deux moitiés d’un même organisme : un couple. Cette oeuvre se rapporte explicitement au célèbre «mythe d’Aristophane»: retrouver sa moitié originelle perdue, dans les limbes du mythe et de l’histoire anté-séculaire, afin de (re)former l’unité primitive et ultime.

Ensemble (Together), 2015

Ensemble (Together), 2015

La démarche de l’artiste repose in fine sur une sorte de recherche de l’ «archè», de ce qui préside à la fondation même des choses et des êtres, d’un principe qui, pour reprendre les mots de Jean-Pierre Vernant, «rend manifeste la dualité, la multiplicité incluse dans l’unité» (3), que l’artiste, avec la tradition grecque, place dans ce que nous pourrions appeler avec elle «l’Eros», principe créateur et ordonnateur du chaos. Le combat d’Eros, fondamentalement puissance vitale de création, d’union et de totalité, se poursuit inlassablement contre les forces de la déliquescence, de la destruction et de la mort.

 

C'est ici que l'oeuvre colorée et a priori inoffensive, comme une sorte de politesse, de Mai Tabakian, se fait plus implicitement douloureuse qu'elle n'en a l'air. Er ses «formes sensibles» le sont aussi par sensibilité. Toujours s'agit-il pour elle de mettre l'angoisse à distance, car son travail est traversé d'une conscience aigue de la mort et de son rapport au vivant, du sentiment du lien étroit entre la beauté et la finitude, dans ce que cela peut avoir de plus inquiétant, une sorte d’effroi devant le mystère de l’organique, comme devant l’indépassable de la destruction.

Il s'agit alors, comme dans une sorte de catharsis, de transformer la laideur et la mort en art, qu’il se fasse géométrique ou qu’il soit délesté de sa dimension «intestinale», dans un subtil jeu d’entre-deux entre attraction et répulsion, de retourner ce qui, dans l’organique, peut paraître impur et déliquescent, de «transcender le négatif» dans une expression plastique et esthétique harmonieuse et mouvante, abstraite et suggestive, aspirante et impénétrable à la fois.

Comme une forme de lutte contre une cruauté dont nous ne savons pas tout mais que nous connaissons tous, Mai Tabakian donne ainsi mystérieusement figure à son histoire intérieure.

 

Au-delà de cette dimension intime, les œuvres de Mai Tabakian témoignent à vif de la vie sensible, de cette sensibilité qui est la vie même et que l'oeuvre d'art dévoile en même temps qu'elle dévoile une forme de la vérité. Aucune pensée ni aucune émotion ne sont transmissibles sans avoir été transformées pour devenir sensibles. Dans la complexité de sa pensée et de ses émotions, Mai Tabakian fait de son travail l'«expression de son esprit», pour le dire en terme hégéliens, car c'est dans la forme sensible de ces sculptures que se dévoile les significations, que se révèle une forme de vérité peut-être plus profonde et complète que celle de n'importe quel raisonnement. «L’art est ce qui révèle à la conscience la vérité sous forme sensible» écrivait Hegel...Ce pourquoi Mai Tabakian aura choisi l'art et ces formes, et non un autre ordre de discours, reliant par des liaisons ténues mais visibles l'âme et le monde.

 

  1. Héros du conte de Road Dahl « Charlie et la chocolaterie »

  2. - Psychanalyse du conte de fées – Bruno Bettelheim – 1976

  3. - L'individu, la mort, l'amour. Soi-même et l'autre en Grèce ancienne,- Jean- Pierre Vernant- 989

Garden Sweet garden, 2012-2013

Garden Sweet garden, 2012-2013

FORMES SENSIBLES

MAI TABAKIAN

DU 9 AVRIL AU 20 JUIN 2022

dans le cadre de LILLE3000 saison UTOPIA

La Manufacture

Musée de la mémoire et de la création textile

29 avenue Julien Lagache -59100 Roubaix

03 20 20 98 92 – contact@lamanufacture-roubaix.fr

Horaires d’ouverture Du mardi au dimanche de 14h à 18h

Site web lamanufacture-roubaix.com

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2 avril 2022 6 02 /04 /avril /2022 17:22

Quelques images de l'exposition LANIAKEA 2 VOLUME + SURFACE, que j'ai eu un particulièrement grand plaisir à curater avec l'artiste Bogdan Pavlovic!

Un grand merci aux artistes, enthousiastes et présents! Aux visiteurs nombreux - dont certains étonnants "VIP"-  qui ont réservé à l'exposition un accueil chaleureux! A La Ruche, lieu mythique qui n'usurpe pas son ambiance unique!, à la Fondation Seydoux et à l'association qui, par l'invitation de Bogdan, m'ont permis cette belle expérience!

Laurent Pernot, Julie Legrand et Yoan Béliard, trois des artistes de LANIAKEA 2

Laurent Pernot, Julie Legrand et Yoan Béliard, trois des artistes de LANIAKEA 2

"LANIAKEA 2 - VOLUME + SURFACE" - Yoan Béliard, Francine Flandrin, Esmeralda Kosmatopoulos, Lidia Kostanek, Petar Kras, Violaine Laveaux, Julie Legrand, Danaé Monseigny, Laurence Papouin, Bogdan Pavlovic, Laurent Pernot, Lionel Sabatté, Régis Sénèque, Mai Tabakian, Dragan Trajkowski, Céline Tuloup - Du 10 au 20 mars 2022 - Fondation La Ruche - Seydoux, Paris 15è - Sur une invitation et en co-commissariat avec Bogdan Pavlovic

 

Au premier plan, une œuvre de Yoan Béliard, au fond, installation de Bogdan Pavlovic

Au premier plan, une œuvre de Yoan Béliard, au fond, installation de Bogdan Pavlovic

Yoan Béliard, Régis Sénèque (installation au sol et photographie), Céline Tuloup

Yoan Béliard, Régis Sénèque (installation au sol et photographie), Céline Tuloup

Au premier plan, œuvres de Lionel Sabatté, au sol, œuvre de Dragan Trajkowski, au fond, œuvres de Violaine Laveaux

Au premier plan, œuvres de Lionel Sabatté, au sol, œuvre de Dragan Trajkowski, au fond, œuvres de Violaine Laveaux

La très belle installation de Violaine Laveaux

La très belle installation de Violaine Laveaux

The Kiss, de Laurent Pernot

The Kiss, de Laurent Pernot

"Tout ce qui brille", Esmeralda Kosmatopoulos

"Tout ce qui brille", Esmeralda Kosmatopoulos

Les écharpes de Céline Tuloup

Les écharpes de Céline Tuloup

Sculpture, de Francine Flandrin

Sculpture, de Francine Flandrin

Robe brodée de Céline Tuloup, au fond, deux des trois "Mandorles" de Lidia Kostanek

Robe brodée de Céline Tuloup, au fond, deux des trois "Mandorles" de Lidia Kostanek

Les désirs contraires, de Julie Legrand

Les désirs contraires, de Julie Legrand

Vue d'ensemble: Mai Tabakian, Laurence Papouin et Lidia Kostanek

Vue d'ensemble: Mai Tabakian, Laurence Papouin et Lidia Kostanek

Francine Flandrin

Francine Flandrin

Danaé Moseigny

Danaé Moseigny

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18 mars 2022 5 18 /03 /mars /2022 18:27
LANIAKEA 2 - VOLUME+SURFACE

Pour la deuxième édition de Laniakea, nous avons choisi de présenter les oeuvres, tout en volumes et surfaces, de seize artistes contemporains, appelant par tous les moyens, ou des moyens divers, à la tentation – à laquelle il faudra pourtant bien résister- du toucher au-delà du voir.

 

Tentation inassouvie d’une caresse légère à la surface des oeuvres de Violaine Laveaux, aux textures imperceptiblement veloutées, mais absorbant la lumière, comme en retenue de silence et de mélancolie, comme entre chien et loup, dans une sorte de sensualité retenue.

Tentation encore, plus débridée c’est certain, de ce sein triomphant, qu’on imagine délicieux - mais sous cloche- de Francine Flandrin…La douceur fait envie, la beauté nourrit encore notre illusion qu’elle puisse être salvatrice.

 

Mais en ces temps belliqueux, l’art doit-il, comme disait Rosenberg, rester encore cette arène dans laquelle agir…ou se battre ? Probablement et même plus que jamais, comme en témoignent les “coups de poing” de Laurence Papouin, expérimentation sur la peinture, certes, rageuse trace de la présence, de la pesanteur d’un corps, offrant, en creux, un volume présent dans son absence…mais aussi expression symbolique de la force de l’art. Ou encore, sous la précieuse délicatesse de l’or, le coton et le corail composés sur fond d’encre de Chine des oeuvres de Danaé Monseigny nous interrogent sur la partition qu’il nous reste à interpréter dans la “symphonie du monde”. Nous n’en avons pas fini de nos luttes, quitte à la jouer hooligan en satin duchesse, à l’image des écharpes, au croisement du féminisme, du fan club de foot et du concours de Miss, de Céline Tuloup, ou à célébrer dans une aura de lumière le caractère sacré de la vie, et du lieu où elle advient chez l’humain, avec les Mandorles (figures que l’on retrouve habituellement aux façades des églises) de Lidia Kostanek.

 

Ici aussi, les archéologies s’entrechoquent entre un futur passé, ou un passé futur, avec les « jarres » hybrides de Yoan Béliard, un présent hélas bien présent, au travers de ce vrai-faux trésor déceptif, restes de bateaux de fortune, reste de drame, échoués sur une plage de Lesbos, et transcendé en icône par Esmeralda Kosmatopoulos et un futur ni tout à fait réel ni tout à fait fantasmé, le rêve – l’espoir ? - d’un autre monde, avec les météorites astrales de Bogdan Pavlovic.

 

Dans cet espace-temps incertain, il faudra plus d’un corps, plus d’une peau pour persévérer dans son être, étirer au plus loin ses forces vives entre ses désirs contraires (Julie Legrand), se débattre avec soi-même, – ou ce qui m’appartient, me couvre et me porte : les vêtements de Régis Sénèque-, croire en sa bonne fortune (Dragan Trajkowski) et à l’idée que la vie trouve toujours son chemin, à l’instar des bourgeons de peaux, mortes mais vivantes, des arbres résilients de Lionel Sabatté.

 

Mais encore : respirer, sentir battre son coeur (Petar Kras), finalement triompher, comme le Phoenix de Mai Tabakian, renaissant de toutes les apocalypses, et, comme dans le plus cinématographique des happy end, sans jamais penser que la fête est peut-être finie, que tout se termine - et recommence- par un baiser (Laurent Pernot) !

 

LANIAKEA 2 // VOLUME+SURFACE
DU 10 AU 20 MARS 2022
LA RUCHE - FONDATION SEYDOUX
PASSAGE DANTZIG - PARIS 15

Un co-commissariat Marie Deparis-Yafil / Bogdan Pavlovic

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7 mars 2022 1 07 /03 /mars /2022 12:51

Je suis ravie de rentrer dans cette semaine de montage, qui s'achèvera par un week end de vernissage et de rencontres avec les artistes à la Fondation La Ruche-Seydoux, lieu mythique dans lequel je me réjouis d'organiser, avec mon hôte et co commissaire Bogdan Pavlovic, cette exposition!

LANIAKEA 2 - VOLUME + SURFACE - Exposition à venir!

Pour cette deuxième édition, nous avons invité 16 artistes contemporains autour du thème formel de "Volume et surface", avec des propositions que nous espérons pertinentes, surprenantes...et...chaleureuses!

LANIAKEA 2 - VOLUME + SURFACE - Exposition à venir!

LANIAKEA 2

OUVERTURE DE L'EXPOSITION - Jeudi 10 MARS

VERNISSAGE - Vendredi 11 MARS à partir de 18h

Samedi 12 et Dimanche 13 MARS, les commissaires et les artistes vous accueillent de 14 à 20h

Ouvert tous les jours sauf le lundi de 14 à 18h

Fin de l'exposition le Dimanche 20 MARS

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7 mars 2022 1 07 /03 /mars /2022 12:27
Yancouba Badji, peindre et renaitre - Une publication dans la Revue des littératures de langue française

Je suis ravie d'annoncer la sortie du N° 31 de la Revue des littératures de langue française, consacrée cette fois au Sénégal et à sa jeunesse, sous le titre: "La jeunesse des Lettres, l'être de la jeunesse". 

Rédacteur en chef invité, Marc Monsallier y a réuni textes et essais de nombreux contributeurs, parmi lesquels Elgas, Diary Sow ou Sylvain Sankalé.

Yancouba Badji, peindre et renaitre - Une publication dans la Revue des littératures de langue française

Je suis honorée d'avoir été invitée à y publier le texte que j'avais rédigé récemment pour l'exposition personnelle de Yancouba Badji à a Galerie Talmart, et qui accompagnait la sortie du film Tilo Koto, de Sophie Bachelier et Valérie Malek. L'exposition et le film ont eu un large retentissement, public et médiatique, et nous en sommes heureux!

Yancouba Badji, peindre et renaitre - Une publication dans la Revue des littératures de langue française

La Revue des littératures de langue française se trouve partout dans les bonnes libraires, sur les plateformes et sur www.riveneuve.com

Revue des littératures de langue française

N°31 - "Sénégal, La jeunesse des Lettres, l'être de la jeunesse"

Éditions Riveneuve

ISBN : 978-2-36013-618-6

20 euors

www.riveneuve.com 

Yancouba Badji, peindre et renaitre - Une publication dans la Revue des littératures de langue française
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26 décembre 2021 7 26 /12 /décembre /2021 21:29
"Dreaming in a wonderful forest"- Un texte pour le solo show de Ilias Selfati à la Galerie Mohamed Drissi, Tanger (Maroc)

Du 23 décembre 2021 au 22 janvier 2022 se tient l'exposition "Dreaming in a wonderful forest", solo show de l'artiste Selfati, à la Galerie Mohamed Drissi, à Tanger ( Maroc)

J'ai le plaisir d'avoir rédigé un texte pour cette exposition, que l'on peut lire ici!

 

"Dreaming in a wonderful forest"- Un texte pour le solo show de Ilias Selfati à la Galerie Mohamed Drissi, Tanger (Maroc)

«Dreaming in a wonderful forest» - Ilias Selfati

 

La forêt -sa demeure, son refuge, son « échappatoire » (1)- est encore une fois au cœur du titre de l'exposition personnelle que l'Institut français de Marrakech consacre à l'artiste tangérois Ilias Selfati.

Rêveries et merveilles, telles seraient les promesses de cette exposition, un titre superlatif qui pourrait paraître inopportun, quand on pense à la situation dans laquelle est plongé le monde aujourd'hui.

 

Alors d'emblée on pressent, si on écarte une potentielle dimension ironique à ce choix, soit une manière de dire une forme d'espoir, voire d'espérance et de foi, soit une urgence à tourner son regard ailleurs et son esprit autrement, de s'extraire de l'immédiateté de ce qui, réellement et médiatiquement, nous est donné, de tenter ce que les philosophes appellent epokhe, non une epokhe sceptique, consistant à suspendre son jugement, mais une epokhe méditative, une manière de s'extraire de la furie du monde, comme on appuie sur un interrupteur, de se disjoindre de la réalité, de cesser tout rapport immédiat – et anxiogène- au monde. Tandis que le monde se débat, il s'agirait, ne serait-ce que pour un temps, de «rêver dans une merveilleuse forêt»...? Une manière de dire: quoiqu'il en soit, le monde est merveilleux?

 

Cet appel à la forêt, espace éminemment vivant, à la fois bruissant et silencieux, à ses représentations, son écosystème et ses bestiaires, dans des expressions parfois organiques, parfois minimalistes, à ses fragments, à sa « primitivité », d'une certaine manière, est récurrent chez Selfati depuis de nombreuses années. Mais cette présence forte qui accompagne sa vie personnelle et artistique depuis si longtemps pourrait prendre aujourd'hui la tournure d'un appel à (re)trouver son «matin intérieur» (2)

Cependant la réflexion et l'art de Selfati se séparent de toute nostalgie arcadienne, à laquelle pourrait faire penser cette référence à Thoreau et l'incessant retour de l'artiste sur l'inépuisable matériel visuel de la forêt.

 

Bien sûr, quelque chose dans la démarche de l'artiste semble aller dans le mouvement d'une critique implicite du monde post-industriel, dans sa manière de montrer ensemble et, ici, sans hiérarchie apparente, ces visions « idylliques » de la nature et ces images, souvent tirées de l'actualité, des violences humaines. Il y a là une certaine vision du monde, et de la place de l'homme dans le monde, quelque chose de l'ordre d'un sentiment de désenchantement du monde.Thoreau l'avait pressenti, en faisant de Walden une critique de la révolution industrielle et des prémices de la société de consommation, Max Weber ensuite le théorisa: l'avènement de l'industrie et de la production de masse est aussi un moment de désenchantement du monde. Si « désenchanter le monde », c'est le débarrasser des croyances archaïques, des superstitions et de figures de l'irrationnel qui peuvent être perçues comme autant de formes d'ignorance, d'oppression et de violence, il n'est pas impossible que ce désenchantement soit aussi au fondement du monde contemporain capitaliste et à la racine de la crise environnementale que nous traversons. Car comment se sentir intimement partie prenante, comment prendre soin, d'un habitat vidé de tout symbole, et pour lequel on a retiré tout affect, sinon celui du profit? Comment continuer à vivre, alors, dans ce monde «abîmé», pour reprendre l'expression de Marielle Macé (3), si ce n'est en le réenchantant?

 

"Dreaming in a wonderful forest"- Un texte pour le solo show de Ilias Selfati à la Galerie Mohamed Drissi, Tanger (Maroc)

De là pourrait-on conclure une volonté de l'artiste de dépeindre une « wonderful forest »...Pourtant , en réalité, Selfati prend ici la tangente d'un art «écologique» maudissant l'anthropocène, comme le font aujourd'hui de nombreux artistes de la scène contemporaine: car si son art est un engagement, il l'est en faveur de l'art lui-même. La nature, comme le reste, n'est au fond qu'un sujet, aussi profondément ancré soit-il dans sa mémoire d'enfance. Ce qui le motive, le transporte, ce qui pour lui peut contribuer au réenchantement du monde, le fait cent fois réinterpréter une silhouette chevaline ou un dripping de fleurs, ou une crucifixion , ou un visage, ce n'est ni le retour à la forêt ni la fin de la violence parmi les hommes, mais l'art.

Rien ne peut le définir autrement que «artiste» et probablement rien n'a pour lui davantage de sens que l'art. Cette passion essentielle -au sens propre - pour l'art nourrit sa conviction que l'art est probablement bien davantage qu'une «planche de salut pour l'âme» comme dirait Schopenhauer -ce qui est déjà beaucoup-, mais une dimension ontologique de l'humain, et la seule façon de retrouver l'évidence de son «matin intérieur».

 

Ce corps à corps, corps et âme, avec l'art, avec la peinture, le détourne de toute tentation de facilité commerciale, des réseaux, des diktats. Trop passionné pour se soumettre aux modes, lobbies et marchés, il est et reste en ce sens un artiste libre. Dans le même temps, sa manière si engagée d'«être artiste» le place dans une lignée d'artistes et de pairs, qu'il admire et dont il reconnaît l'importance, dans des filiations, des proximités d'univers et parfois d'expression.

Au-delà de la peinture espagnole classique et moderne qu'il affectionne, dont on perçoit l'influence, de Velasquez à Picasso en passant par Goya, les ponts se jettent entre ceux qui, d'une manière ou d'une autre, enracinent son art tant dans une Histoire de l'Art que dans une communauté d'esprit, de manière de concevoir le travail et le statut de l'artiste.

On pense à Miquel Barcelo, avec qui Selfati partage, outre un intérêt pour les expressionnistes américains et pour Pollock, des formes issues de la peinture pariétale, mais aussi la représentation du crucifiement, que l'on retrouve de manière récurrente dans son corpus, faisant écho à Rembrandt autant qu'à Bacon. Filiation aussi avec Cy Twombly, dans ses œuvres ni uniquement abstraites ni totalement figurées, dans la diversité des enjeux et les présences scripturales, cette «texture graphique», pour reprendre l'expression de Roland Barthes à propos de Twombly(4) et cette sorte de primitivisme, encore...

On peut penser encore à Robert Longo, dans ce goût pour les «scènes de genre», oscillant de la beauté au drame, de la quiétude à la violence, de l'effroyable beauté du monde à l'avènement de l'apocalypse et cette sorte de romantisme noir qui émane de ses dessins. Noir, noir et blanc, élégant chez Longo, plus brut chez Selfati, mais avec cette même essentialité de la lumière et du noir comme matériaux premiers, bien que sa palette ne s'y réduise pas.

Bien que pétri de culture hispanique, Selfati entretient depuis longtemps un profond intérêt pour certains aspects de la culture japonaise, et notament l'esthétique du wabi-sabi, que Tanizaki, dont l'artiste est lecteur, opposera, dans le célèbre ouvrage Eloge de l'ombre, à l'esthétique occidentale. On perçoit, comme dans le wabi, cette sorte d'admiration modeste pour la dimension insaisissable et débordante de la nature, et, à l'instar du sabi, une esthétique de la patine, de l'inachevé, de l'imparfait, que les taches, matières, substances, coulures et autres drippings viennent souligner, exprimant, avec Tanizaki que « le beau n'est pas une substance en soi, mais rien qu'un dessin d'ombres, qu'un jeu de clair-obscur produit par la juxtaposition de substances diverses.» Aussi n'hésite-t-il pas à déployer une pluralité de techniques et de supports : carton, papier, encre, acrylique, fusain, peinture à l'huile ou pastel, textile, tissu d'origine militaire, entrant en résonance avec le sujet de ses oeuvres.

 

Bien que sa production soit profusionnelle, il apparaît clairement dans l'art de Selfati une dimension de pratique ascétique, qu'on pourrait rapprocher de celle d'un art martial. De la même manière qu'Yves Klein transposa dans son art les préceptes du judo, on pressent, non pas nécessairement dans le résultat visuel, mais dans le processus créatif, quelque chose de la rigueur, de la discipline, de l'énergie, que l'artiste a appris à développer par ailleurs dans une pratique assidue de l'aikido, cet art ou la force de l'adversaire est retournée à son envers.

Une pratique rigoureuse de la profusion, donc, car Selfati produit beaucoup, en un large inventaire. Logntemps cantonna-t-on son œuvre à ses représentations de la nature, le plus souvent présentées séparément d'un travail plus «urbain», ou plus lié à l'activité humaine, considéré comme moins essentiel dans sa démarche. Aujourd'hui, nature(s) et culture(s) se rejoignent, s'associent, se croisent, donnant à voir une sorte de «tout-monde» dans sa diversité, et son chaos aussi, mêlant le politique et le poétique, réunissant les «archipels», pour reprendre la terminologie de Glissant (5). Ilias Selfati est toujours sur la brèche, mais une brèche ouverte sur le monde, solidement étayée par son cosmopolitisme.

 

Marie Deparis-Yafil

Janvier 2021

 

 

  1. Tahar Ben Jelloun, à propos du travail de Selfati

  2. Henry David Thoreau – Walden ou la Vie dans les bois (1854) - Traduction L. Fabulet, 1922

  3. Marielle Macé – Nos Cabanes – Editions Verdier, 2019

  4. Roland Barthes – Cy Tombly, deux textes – Fictions & Cie/Seuil – Publié par la Galerie Yvon Lambert, Paris – 1979

  5. Edouard Glissant – Traité du Tout-Monde, NRF, 1993

 

 

 

"Dreaming in a wonderful forest"

Ilias Selfati

Galerie Mohamed Drissi

52 rue d'Angleterre - Tanger (Maroc)

Du 23 décembre 2021 au 23 janvier 2022

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23 décembre 2021 4 23 /12 /décembre /2021 20:10
RENAITRE - Un solo show de Yancouba BADJI, à la Galerie TALMART

Outre le retour de la galerie Talmart, apèrs 7 ans d'absence, je suis ravie de pouvoir y signer le commissariat du premier solo show à Paris de l'artiste sénégalais Yancuba Badji, que je soutiens depuis 2018.

A la Galerie Talmart, donc, à Paris, on peut découvrir ou redécouvrir des oeuvres anciennes, la désormais iconique oeuvre Lapa Lapa, et plusieurs toiles récentes de grand format.

On peut également y lire le texte que j'ai écrit pour l'exposition, présenté ci-dessous, ainsi qu'un texte écrit par Marc Monsalllier, de retour de quatre année à Saint-Louis du Sénégal.

On pourra, enfin, découvrir à Paris, à l'Entrepôt dans le 14e ou au Luminor, à deux pas de la galerie, le film déjà multi primé de Sophie Bachelier et Valérie Malek, "Tilo Koto", dont Yancouba Badji est le "héros".

Lapa, Lapa - Yancouba BAdji

Lapa, Lapa - Yancouba BAdji

La vie de Yancouba Badji n’est pas moins romanesque qu’un film, et le film documentaire de Sophie Bachelier et  Valérie Malek, dont il est le “héros” - à l’affiche aujourd’hui partout en France, et que cette exposition accompagne- opère la mise en abîme d’un destin à la fois terriblement ordinaire, celui d’un migrant sur la route de la mort ou de la survie, selon, et sublime: celui d’un homme renaissant de drames que l’occident a oublié, le pinceau comme arme et résilience, un autre film, une histoire dans l’histoire.

En 2018, je rencontrai Yancouba Badji pour la première fois, à Saint-Louis, au Sénégal. En plein tournage de Tilo Koto, il cherchait, avec Sophie Bachelier, à rejoindre sa Casamance natale en moto, pour y tourner les dernières séquences de ce film qui documente et narre son voyage, son aventure, son périple, son errance achevée.

Européenne pour qui, quelque compassionnelle que l’on puisse être, le “drame des migrants” n’avait jamais été autre chose que des images, d’une certaine manière abstraite, saisies dans les médias, rencontrer Yancouba Badji fut comme une déflagration. Soudain, son regard, son sourire, sa voix, la manière dont, silencieux d’abord, il s’ouvre peu à peu et parle, non pour se jeter dans un récit malheureux mais pour exprimer, avec force et conviction, ce en quoi il croit, et son souci politique: voici un homme, une épiphanie, comme aurait dit Levinas. Après cela, le migrant mourant dans les flots bleus de la Méditerranée devenue noire de ses gisants, ne peut plus jamais être, à la façon du “on” heideggerien, une abstraction. Par sa présence sans relâche, dans ses expositions, les débats que suscitent Tilo Koto, Yancouba Badji incarne toute une humanité, toute l’humanité.


 

Cette anecdote est devenue comme un fil conducteur de ce à quoi il est destiné: lorsque Sophie Bachelier demanda à Yancouba, alors détenu en Tunisie, ce dont il avait besoin, il lui répondit: “des pinceaux et de la peinture”.


 

" Si je vais en enfer, j'y ferai des croquis. D'ailleurs, j'ai l'expérience, j'y suis allé et j'ai dessiné " 

Boris Taslitzky


 

Par la peinture Yancouba Badji donne à voir ce qui est aujourd'hui un des rares -sinon le seul- témoignages artistiques connus de l’errance migratoire dans laquelle est jetée une partie de l’humanité du 21ème siècle.

Il y a bien sûr chez Yancouba Badji, comme chez d’autres avant lui dans l’Histoire, quelque chose de cette inextinguible force qui pousse à créer pour résister, résister à l'ennemi, résister à la destruction, faire acte de vie, de survivance, ce sentiment de nécessité de créer pour porter témoignage et  restituer au  monde une image de l'inimaginable. Peindre l’horreur, mais pour qui? Pour ses compagnons d'infortune, pour ses compatriotes, pour nous qui découvrons peut-être ici et autrement la  face sombre et bien réelle du destin de milliers d’humains pris dans les filets d’une histoire géo politique devenue la leur par force.


 

Peindre pour nous, peindre pour lui.


 

Car Yancouba Badji est peintre, ici se tient son essence, son salut, l’arme de sa perdurance et de sa renaissance. Par sa peinture il s’est fait vainqueur du soleil et de la mort, qu' il a regardé en face. Quoiqu'il advienne, et déjà depuis l’enfance, il porte en lui cette fiévreuse urgence de produire des images, des formes et des représentations, de poser sur la toile sa vision d' un monde, d'abord celui qu’il a connu et le hante encore, mais plus encore, d’interpréter la trace d’une réalité, d’un récit humain individuel, débordant l'autobiographie, et à la portée forcément universelle. Ainsi, au-delà du témoignage précieux qu’elle représente, et de sa dimension résiliente, l'œuvre en éclosion de l’artiste Yancouba Badji se dessine aussi et surtout comme la promesse d’un regard singulier, brillant, qui jamais ne s’accomodera du monde tel qu'il est.


 

RENAITRE - Un solo show de Yancouba BADJI, à la Galerie TALMART

RENAITRE

Solo Show de Yancouba Badji

Commissariat: Marie Deparis-Yafil

Galerie Talmart

22 rue du Cloitre St Merri

75004 Paris

Jusqu'au 15 Janvier 2022

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