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11 février 2025 2 11 /02 /février /2025 09:22
COMMISSARIAT - Texte  - L'or des fous - Exposition de REGIS SENEQUE, du 5 au 21 février 2025 - Galerie Marguerite Milin, Paris

Je suis ravie d'accompagner en tant que curatrice l'exposition personnelle de Régis Sénèque à la Galerie Marguerite Milin, à Paris. 

"L'or des fous", exposition du 5 au 21 février 2025, présente installation, dessins, photos et vidéo, avec également la complicité de Matthieu Gounelle, astrophysicien spécialiste des météorites et attaché au Museum d'Histoire Naturelle de Paris.

(C) Michel Martzloff

(C) Michel Martzloff

Pour compléter cet accompagnement curatorial, j'ai rédigé un texte, que voici:

 

Ce monde est fou,

et l'on en rit,

mais d'un rire qui n'est pas joyeux.

Georges Minois, historien, (1946 -)A propos de L'éloge de la folie d'Erasme (1511)

 

Au milieu du 19e siècle, on moquait les prétendants à l'orpaillage qui, croyant avoir déniché la pépite qui leur assurerait la fortune, n'avaient en fait extrait qu'un morceau de pyrite, un minéral de moindre valeur mais dont l'éclat jaune métallique était trompeur. Venus parfois du bout du monde, poussés par la pauvreté, confiants en l'Eldorado promis, avides d'une vie meilleure et rêvant d'abondance, certains de ces chercheurs éconduits devenaient fous de désillusion, et la pyrite est devenue «l'or des fous». Dans cette course éperdue à la richesse, matérialisée en pépites et paillettes, les fous étaient ceux qui y avait cru et avait perdu.

(C) Sophie Mabille

(C) Sophie Mabille

Dans la performance A valeur variable (2021/2024), Régis Sénèque, tout en répondant au projet d'«oeuvre mobile» initié alors par l'espace Immanence, traverse Paris jusqu'à Aubervilliers, avec ce qui semble une pépite d'or, protégée dans un cube de plexiglass, entre trésor et ready-made, sur le dos, intriguant les passants. Est-il une sorte de Diogène de Sinope, cherchant l'essence de quelque chose dans l'espace public, un sage sorti de la caverne et exhumant la preuve de l'inanité du monde réel, ou un fou plus ou moins conscient de son état, charriant comme un trésor ce qui n'est qu'un morceau de charbon déguisé? Présenté en majesté dans la galerie, ce morceau de charbon sur lequel la transsubstantiation n'est qu'apparente, fait écho à toute réflexion que nous pourrions avoir sur le réel et l'illusion, sur les gouffres qu'il ouvre et les passions qu'elle déchaine.

COMMISSARIAT - Texte  - L'or des fous - Exposition de REGIS SENEQUE, du 5 au 21 février 2025 - Galerie Marguerite Milin, Paris

L'or noir : le charbon, comme le pétrole, met la fièvre et, comme tout ce qui peut rendre riche et puissant, exacerbe les vices si l'on en croit Erasme, le bien connu auteur de l'Eloge de la Folie: l'ivresse du pouvoir et l'amour de soi, la concupiscence et la flagornerie, la licence et l'intempérance...

L'histoire n'est pas nouvelle, voici bien des siècles que l'homme creuse les profondeurs de la Terre pour en extraire ce qui lui semble le plus précieux, le plus proche du divin et le plus désirable, la malléable et éternelle matérialisation du pouvoir et de la beauté, bref, l'ultime objet du désir. Midas en meurt, les Pharaons s'en parent jusqu'à ne pouvoir en supporter le poids, au troisième millénaire avant notre ère, on excavait déjà. Gaulois, Romains, Celtes...en font l'objet de toutes les guerres, partout pendant des siècles on lance des expéditions à la recherche des supposées mines du Roi Salomon. Plus tard, avec la même avidité, l'homme creuse et creuse encore pour y extraire, jusqu'à épuisement du stock, une roche sédimentée bien utile qu'on appelle le charbon. Voilà bien mille ans que le «Seigneur de la terre»** arraisonne peu à peu la Nature par la technique qui n'est plus depuis longtemps un processus de dévoilement mais celui de la «mise en demeure»**, de la «sommation», de la «réquisition»**. Notre examen de conscience ne sera pas bien long pour admettre que la modernité a exigé de la nature que celle-ci se réduise le plus souvent à une réserve que l'on pense légitimement à notre disposition et que l'on voudrait inépuisable.

COMMISSARIAT - Texte  - L'or des fous - Exposition de REGIS SENEQUE, du 5 au 21 février 2025 - Galerie Marguerite Milin, Paris

Comme dans une sorte de phylogénèse, d'abord affleurant à peine à sa conscience, comme souvent, cela faisait de nombreuses années que Régis Sénèque s'intéressait aux pierres, à la minéralogie en général, au charbon, à l'or aussi, divers matériaux que l'artiste faisait entrer de manière récurrente dans son travail sous différentes formes, sans vraiment savoir pourquoi. Il n'avait alors qu'une vague idée de son histoire familiale et de l' implication de celle-ci dans l'histoire coloniale du Viet Nam.

Au travers d'une série de dessins intitulée A la lumière de tes yeux (2024-2025), l'artiste fait écho à cette histoire, esquissant dans le même temps le lien entre toutes ces histoires, depuis les mythes les plus anciens jusqu'aux réalités industrielles et capitalistiques d'aujourd'hui, en passant par ce que signifia, et dit toujours, passés au filtre de nos regards contemporains critiques, et de l'examen de sa propre histoire, l'esclavage, la colonisation, les guerres de conquête territoriale, l'extorsion écologique, l'exploitation humaine. Cette série de portraits de mineurs d'hier et d'aujourd'hui, dont certains sont des enfants, exécutée au pastel gras doré sur fond noir, dévoile et sublime leurs regards presque hallucinés, phosphorescents, illuminés ou brûlants du charbon qu'ils extraient des entrailles de la Terre, en Chine, en Ukraine ou ailleurs...A travers eux s'incarne le glissement de l'instrumentalisation, de la dimension «calculable», pour résonner encore avec l'analyse d'Heidegger, de la nature vers l'humain mais dans le même temps, ici, «Tous brillent dans la nuit pour qui sait les voir»*, ainsi que l'écrit Matthieu Gounelle.

COMMISSARIAT - Texte  - L'or des fous - Exposition de REGIS SENEQUE, du 5 au 21 février 2025 - Galerie Marguerite Milin, Paris

Cette saisissante collection de regards courant le long des murs de la galerie comme une frise chronologique qui nous raconterait comment nous avons annexé les entrailles de Terre au travers des âges nous ramène à un point névralgique, celui de la guerre. Ici s'érige un mur, un mur de parpaings, autre matériau usité par Régis Sénèque sur lequel est dessiné, gris sur gris, les fumées de la guerre. Le temps d’un déplacement pour révéler du réel, est une sculpture-dessin qui lui fut inspirée d'une image d'actualité lors du conflit en Syrie en 2014. Il y est question de la construction et de la destruction, de la fragilité du bâti, de la maison, et de la guerre, lorsque tout devient dérisoire. Dans notre contexte, il prend un sens à la fois hélas toujours très contemporain - en 2025, les images de villes ravagées, ici ou là dans le monde, nous abreuvent jusqu'au paroxysme de notre capacité à nous scandaliser si ce n'est au moins à nous émouvoir- et universel. Car nous savons que, d'une manière ou d'une autre, ce que symbolisent les richesses minières -le pétrole, le charbon, ou l'or- qu'il s'agisse du pouvoir ici ou du divin au-delà, est inscrit au cœur de la guerre depuis toujours.

COMMISSARIAT - Texte  - L'or des fous - Exposition de REGIS SENEQUE, du 5 au 21 février 2025 - Galerie Marguerite Milin, Paris

Mais «c'est l'or que l'homme préfère (…) / l'or dont les paillettes / l'or dont les pépites / l'or dont le lustre / sert comme un fil aux poètes / recouvre la pierre / nous éblouit et nous aveugle, saisit notre main / et la guide / là où sont les démons / là où manquent les prières / là où les conquérants souffrent / buvant cet or dont ils sont si avides (...)»*

L'écran de la vidéo L'or des fous (2025), portée par la voix de Régis Sénèque lisant le poème de Matthieu Gounelle s'ouvre comme une fenêtre, un portail, vers les abîmes du cosmos et de l'infini.

Cela justifie -t-il notre folie? Nous sommes dans l'univers – dans le «silence éternel de ces espaces infinis», comme dirait Pascal*** - comme embarqués dans une boschienne Nef des fous****, dérivant dans des abysses qui nous ignorent, et nous, assez insensés pour s'y accrocher, à ce navire sans voiles ni gouvernail, et qui peut-être ne va nulle part. Au fond, nous n'en savons rien et en vérité, mieux vaut ne pas trop s'en soucier.

Dans les profondes cales de ce navire, nous avons trouvé de quoi nous consoler de notre condition éperdue, des matières auxquelles nous avons donné suffisamment de valeur pour nous entretuer en attendant la fin.

Ici se rejoignent -qui le sait ?- la Terre et le Ciel, ce que l'Univers a sécrété sans nous.

L'exposition L'or des fous, en quelques traits, retrace modestement cette odyssée traversant l'abîme du cosmos et des milliards d'années jusqu'à nous, à la fin. Explosion de supernova, collision d'étoiles, incandescence des magmas: rien que des conjonctures au delà de nos mesures. Tout ce sublime nous a rendu fous.

COMMISSARIAT - Texte  - L'or des fous - Exposition de REGIS SENEQUE, du 5 au 21 février 2025 - Galerie Marguerite Milin, Paris

*«L'or dont le lustre sert comme un fil aux poètes» - Matthieu Gounelle, 2022 - Matthieu Gounelle est un astrophysicien spécialiste des météorites et attaché au Museum National d'Histoire Naturelle de Paris, auteur du poème présenté dans l'exposition

** Selon le philosophe allemand Martin Heiddeger, notamment dans «La question de la Technique», in Essais et conférences, 1954

***Blaise Pascal, Pensées – «Fragment 233»

**** Jérôme Bosch- La Nef des fous – panneau latéral supposé du Triptyque du vagabond - Huile sur panneau, 58 x 32 cm, circa 1500

 

L'or des fous

Solo show Régis Sénèque

Avec l'accompagnement curatorial de Marie Deparis-Yafil

et des textes de Marie Deparis-Yafil et de Matthieu Gounelle

Du 5 au 21 février 2025

Galerie Marguerite Milin

Rue Charles-François Dupuis - Paris 4e

https://galeriemargueritemilin.wordpress.com/

 

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20 février 2024 2 20 /02 /février /2024 11:57
TEMPORARY SANCTUARY - Un texte pour l'exposition personnelle de ZEVS - OTI Gallery, Bangkok, Thaïlande

Outre la satisfaction enfantine de voir mon texte et mon nom traduits en Thaï, pour la première fois, je suis ravie d'avoir pu rédiger ce texte au long court pour la première exposition en Thaïlande de Zevs, à la Over The Influence Gallery, à Bangkok, en Thaïlande. 

Un texte, et une exposition, qui signent une évolution de grande ampleur dans la réflexion et le travail de Zevs, tout en continuant à creuser certains sillons. Une exposition magnifique dans un environnement sublime. S vous passez par Bangkok, n'hésitez pas à venir voir, c'est surprenant, c'est jusqu'au 24 mars!

TEMPORARY SANCTUARY - Un texte pour l'exposition personnelle de ZEVS - OTI Gallery, Bangkok, Thaïlande

Il y eut une fois, dans un recoin éloigné de l'univers répandu, en d'innombrables systèmes solaires scintillants, un astre sur lequel des animaux intelligents inventèrent la connaissance.  Ce fut la plus orgueilleuse et la plus mensongère minute de l'" histoire universelle ". Une seule minute, en effet. La nature respira encore un peu et puis l'astre se figea dans la glace, les animaux intelligents durent mourir. – Une fable de ce genre, quelqu'un pourrait l'inventer, mais cette illustration resterait bien au-dessous du fantôme misérable, éphémère, insensé et fortuit que constitue l'intellectuel humain au sein de la nature. Des éternités durant il n'a pas existé; et lorsque c'en sera fini de lui, il ne se sera rien passé de plus. Car ce fameux intellect ne remplit aucune mission au-delà de l'humaine vie. Il n'est qu'humain, et seul son possesseur et producteur le considère avec pathos, comme s'il renfermait le pivot du monde.  Frédéric NIETZSCHE - Vérité et mensonge au sens extra-moral, 1873

 

Après une incursion au Louvre (Paris, France), dans la prestigieuse Salle des Etats, entre Monna Lisa et Les noces de Cana de Véronèse, puis une importante exposition personnelle à l'Hangaram Art Museum de Séoul (Corée du Sud), l'artiste français à la renommée internationale Zevs présente, pour la première fois en Thaïlande, un large ensemble d'oeuvres inédites à la Over The Influence Gallery, au cœur de Bangkok.

TEMPORARY SANCTUARY - Un texte pour l'exposition personnelle de ZEVS - OTI Gallery, Bangkok, Thaïlande

Chef de file du Street Art en France dans les années 1990, Zevs s'est toujours emparé des sujets les plus brûlants de son époque, pour les traiter plastiquement, dans son langage bien particulier et reconnaissable (graffitis propres, logos liquidés, attaques visuelles...). Aujourd'hui, l'ère de l'anthropocène dont nous vivons peut-être le crépuscule alarmant attire plus que jamais son attention et le désir d'y confronter son regard et sa pratique de plasticien et de peintre. Ainsi, il investit la totalité des espaces de la OTI Gallery pour y proposer un parcours nous plongeant dans des questionnements liés à la mer et à la terre, à la perdurance des éléments. Ainsi, les quatre éléments fondamentaux - eau, air, feu, terre- , dont les complexes combinaisaons forment la matière de l'Univers, «racines de toutes choses» depuis l'Antiquité et Empédocle d'Agrigente, sont ainsi tour à tour convoqués, plastiquement et techniquement, pour créer des oeuvres dans lesquelles la notion de stratification, de temporalité longue, donc, est cruciale. Ce faisant, l'artiste pointe de manière critique le rôle des industries pétrochimiques, ce qu'elles produisent à partir des fossiles et la manière dont cette extraction massive et invasive, pour produire toujours plus d'énergie, impactent les écosystèmes par sa toxicité – gaz à effet de serre, engluement...- entrainant le dérèglement climatique et la destruction de la nature que nul ne peut désormais nier.

 

Cette question de nature écologique était déjà présente dans le travail de Zevs depuis plusieurs années. Sa revisitation du plus célèbre tableau de David Hockney en témoigne, en même temps que de sa manière de dérégler une imagerie en y intégrant un élément signifiant et perturbateur du bel agencement. Ainsi sa série des Oil Paintings, conçue entre 2014 et 2016 reprenait le motif et l'esthétique de A Bigger Splash (1967), jouant sur l'ambiguité de la forme chromatique et du fond critique. Si à première vue, les œuvres de Zevs imitaient avec une certaine fidélité la technique et la palette colorée de Hockney, évoquant avec lui le calme luxueux d'une piscine de villa californienne, le mur blanc de la villa en arrière-plan était «tagué» d'un logo – celui d'une compagnie pétrolière-, logo «liquidé» à la façon de Zevs. La peinture coulait sur le sol et se répandait dans la piscine comme un déversement d'huile, à la place du splash attendu. L'oeuvre de Hockney, connue pour sa célébration d'un mode de vie azuréen, se retrouvait détournée et requalifiée de manière critique. Zevs transformait ainsi ce «scénario» idéal en une réflexion acide sur le capitalisme et le pouvoir de nuisance, économique et écologique, du pétrole, de ses usages et dérivés, cette image idyllique se trouvant souillée par les émanations d'un activité industrielle aux conséquences polluantes majeures.

L'artiste s'intéresse depuis longtemps aux fonds sous-marins – il pratique la plongée- mais sans doute sa récente installation en Bretagne, au bord de l'Océan, a modifié sa perception du monde, en créant une proximité immédiate et quotidienne avec la nature, les élements, et notamment avec la mer. Cela retentit très sûrement d'un écho différent dans son travail, l'éloignant un peu de la dimension réputée urbaine de son travail, lui qui à ses débuts taguait dans les couloirs sous terrain du métro parisien. Ici, se déroule alors le thème devenu cher à l'artiste du devenir maritime et de l'écologie des fonds, et, avec Temporary Sanctuary, Zevs avance d'un pas dans cette réflexion critique, cherchant, dit-il «à capturer l'urgence de la préservation environnementale à travers le prisme de la dystopie.»

TEMPORARY SANCTUARY - Un texte pour l'exposition personnelle de ZEVS - OTI Gallery, Bangkok, Thaïlande

L'espace en étages de la galerie investi par Zevs peut être compris comme une sorte de Stupa, symbole architectural de l’univers matériel tel qu’il existe dans l’espace, mais aussi du monde de l’esprit et de l’énergie spirituelle. De la topologie terrestre au cosmos évoqués dans ses oeuvres se constitue un fil conducteur «vertical» de l’exposition semblant s'élancer depuis l’entrée de la galerie jusqu’au dernier étage ouvrant sur la ville, créant une sorte de ligne d’énergie, à la fois visible et invisible, de la terre vers le ciel, de ce «sanctuaire temporaire» qu'est la Terre, vers l'infini.

Car la Terre, comme la mer, affirme l'artiste par le titre qu'il a choisi, n'est qu'un «sanctuaire temporaire», des espaces dont nous sommes locataires. Cette conception d'un rapport «d'emprunt» au monde reste, dans la pensée occidentale -nourrie par l'idée issue de la Renaissance et résumée par le philosophie français René Descartes dans la formule «L'homme, maître et possesseur de la nature»- une pensée nouvelle. Il faudra attendre le début du vingtième siècle pour que la notion critique d'une humanité «extorquant» à la nature sa richesse sans jamais rien lui rendre émerge ( notamment avec le philosophe allemand Martin Heidegger).

Ces espaces, nécessaires à nos vies, sont aussi sanctuaires, à la fois dans le sens d'espaces «sanctuarisés», c'est à dire sacrés ou qui devraient retrouver leur dimension sacrée et sacralisée, qu'on ne pourrait ni ne devrait toucher, abîmer, détruire, mais aussi dans le sens d'abris, de lieux protégés, de temples, d'espaces spirituels. « Temporary Sanctuary » évoque donc d'emblée, dans ce titre comme un oxymore, puisque la dimension sacrée devrait a priori exclure celle de temporalité, le fait même d'une pensée contemporaine qui intégrerait la dimension fugace de notre présence sur Terre autant que sa rareté, et la préciosité de la nature qui nous accueille. Un oxymore, d'une certaine manière, pas si éloigné de cette étincelle d'humanité perdue le temps d'un souffle dans l'immensité de l'univers, unique mais insignifiante, que décrit le philosophe allemand Frédéric Nietszsche en exergue de ce texte.

 

TEMPORARY SANCTUARY - Un texte pour l'exposition personnelle de ZEVS - OTI Gallery, Bangkok, ThaïlandeTEMPORARY SANCTUARY - Un texte pour l'exposition personnelle de ZEVS - OTI Gallery, Bangkok, Thaïlande
TEMPORARY SANCTUARY - Un texte pour l'exposition personnelle de ZEVS - OTI Gallery, Bangkok, Thaïlande
TEMPORARY SANCTUARY - Un texte pour l'exposition personnelle de ZEVS - OTI Gallery, Bangkok, ThaïlandeTEMPORARY SANCTUARY - Un texte pour l'exposition personnelle de ZEVS - OTI Gallery, Bangkok, ThaïlandeTEMPORARY SANCTUARY - Un texte pour l'exposition personnelle de ZEVS - OTI Gallery, Bangkok, Thaïlande

L'exposition s'ouvre sur Oilspill Islands, faisant partie de ce que l'artiste appelle Jet Paintings, c'est -à-dire, des peintures réalisées à l'aide d'un souffle puissant, d'air ou d'eau, qui les modèlent et les informent. Les Oilspill Islands sont donc composées d'une série de tableaux et d'études représentant des îles cernées par les eaux, vues du ciel. Comme des sortes de bas-reliefs, à la frontière de la peinture et de la sculpture, semblables à des relevés topographiques, on découvre avec fascination ces visions aériennes, la mer, ses différentes zones et ses reliefs insulaires, ses rifts, ses dénivelés, jusque dans ses profondeurs, dans les épaisseurs de couches de peintures stratifiées puis révélées.

Sur fond de wallpaper répétant à l'infini des coraux blanchis, en dépérissement, Zevs a choisi, pour les œuvres de grand format, cinq îles: la Corse, dite Ile de beauté, en France, Maui (Hawaï), Hiva-Oa, en Polynésie, autre île «de rêve», l'île de Moorea, île du Pacifique Sud , située dans l'archipel de la Société en Polynésie française, entourée d'une importante barrière de corail, connue autant parce qu'ele fut une des premières îles où se tinrent les essais nucléaires française en Polynésie dans les années1960 que pour son revirement touristique, et enfin l'île thailandaise Ko phi phi, parangon du tourisme de masse, souvent dévastateur d'écosystèmes fragiles, sans cesse menacés, assiégées, par une trop grande emprise de l'impérialisme de l'activité humaine, qu'elle soit touristique ou industrielle. On se souvient qu'il y a un peu plus de vingt ans, le film de Danny Boyle, La plage, avec Leonardo di Caprio, était devenu un film si culte, avec son histoire de paradis perdu et retrouvé, que des hordes de touristes s'y déversèrent, détruisant durablement les massifs coralliens, obligeant les autorités à en interdire l'accès et, auourd'hui encore, la possibilité de cette île est réservée car devenue intensément fragile...

Dans cette série, les îles émergeant des fonds sont d'un noir luisant, comme couvertes du goudron d'une marée noire, leur donnant une présence inquiétante et apocalyptique. La mer prend des reflets nacrés, comme des vagues d'hydrocarbure, texturées par la matière repoussée, modelée par la puissance de l'air à haute-pression appliqué «comme un pinceau» sur la toile, explique l'artiste, conservant malgré tout la beauté de la vision de fonds marins vus d'en haut, avec ses nuances colorées, ici exacerbées, comme artificielles, créant une complexité visuelle qui rappelle la dynamique de l’eau et la propagation de la pollution. Ces Jet paintings emmène le visiteur au bord du permanent parodoxe de la beauté du désastre.

TEMPORARY SANCTUARY - Un texte pour l'exposition personnelle de ZEVS - OTI Gallery, Bangkok, Thaïlande
TEMPORARY SANCTUARY - Un texte pour l'exposition personnelle de ZEVS - OTI Gallery, Bangkok, ThaïlandeTEMPORARY SANCTUARY - Un texte pour l'exposition personnelle de ZEVS - OTI Gallery, Bangkok, Thaïlande
TEMPORARY SANCTUARY - Un texte pour l'exposition personnelle de ZEVS - OTI Gallery, Bangkok, Thaïlande

Puis, le parcours de l'exposition mène à une nouvelle série de Liquidated Logos, cinq peintures évoquant quelque vue idyllique, des ciels colorés entre sunset et sunrise, perturbés par la présence d'un logo noir, parmi lesquels celui de PTT, s'élevant au dessus de la ligne d'horizon, et liquidé à la manière de l'artiste, par ce dripping de peinture signifiant à la fois la liquidation, la liquéfaction, et l'attaque critique de l'entreprise citée. Le chromatisme est comme chimique, donnant une sorte d'aura d'étrangeté un peu apocalytique, évoquant un incendie, un vent de Sahara, une altération du climat, une nature encore belle mais déréglée. Ces logos de compagnies mondiales d'énergie flottant dans un ciel acide, apparaissent tels des soleils de synthèse de mondes dystopiques, renvoient à une dimension qui pourrait être mystique, si n'était l'impression de divinité d'artifice.

TEMPORARY SANCTUARY - Un texte pour l'exposition personnelle de ZEVS - OTI Gallery, Bangkok, Thaïlande
TEMPORARY SANCTUARY - Un texte pour l'exposition personnelle de ZEVS - OTI Gallery, Bangkok, ThaïlandeTEMPORARY SANCTUARY - Un texte pour l'exposition personnelle de ZEVS - OTI Gallery, Bangkok, Thaïlande
TEMPORARY SANCTUARY - Un texte pour l'exposition personnelle de ZEVS - OTI Gallery, Bangkok, ThaïlandeTEMPORARY SANCTUARY - Un texte pour l'exposition personnelle de ZEVS - OTI Gallery, Bangkok, ThaïlandeTEMPORARY SANCTUARY - Un texte pour l'exposition personnelle de ZEVS - OTI Gallery, Bangkok, Thaïlande

Les Shell paintings forment une série d'oeuvres à la fois picturales et en volume, complétées de vidéos. Ici, dans un jeu de signifié et de signifiant, ce sont à la fois le logo bien connu de la multinationale pétrolifère et le coquillage qui sont convoqués, dans une sorte de synthèse circulaire, la marque Shell ayant été à ses origines...une société qui vendait des boîtes décorées de coquillages. Les oeuvres sont particulièrement travaillées, balançant, formellement et sémantiquement, entre les deux occurrences. Les pourtours des coquilles en bois peint sont recouvertes de goudrons, tandis que les intérieurs scintillent d'effets irridescents évoquant la délicatesse de la nacre autant que l'hydrocarbure. Si, sur le logo de la compagnie, les couleurs et les formes sont censées évoquer la puissance du feu et du soleil, ici, les arêtes noircies de la coquille rappellent davantage des barreaux de prison. En outre, les œuvres présentées ici ont toutes subi l'épreuve du feu, comme en témoignent les vidéos qui accompagnent les oeuvres. Sur le lit de coquillages d'une plage de Bretagne, soumis au vent et aux embruns, l'artiste embrase l'oeuvre, produisant une forme de liquidation par le feu: le goudron coule et se combuste, carbonise, se bitume, la peinture métallisée noircit... Cette symbolique du feu, que l'on retrouve dans le travail de Zevs de manière récurrente, joue à la fois de la notion de destruction, de ruine et de tentative de purification, ouvrant, dans cette réflexion sur la nature, à un questionnement sur la consommation au sens propre, c'est à dire sur la combustion, la consomption des ressources et sur le jaillissement d'un feu cosmique ou créateur, d'une possible renaissance, à la manière dont on dit que le phénix renaît de ses cendres. Alors, pourrait émerger l'idée d'un sorte d'«inversion» ou de retournement de la fonction destructrice de Shell. «Les éléments», explique Zevs, «le feu, comme la lumière, révèle, transforme, et détruit...il y a une ambivalence entre créer et détruire ». il aurait pu détruire ses Shell paintings mais il ne l'a pas fait, les présentant dans un état transitoire, qui n'est peut-être rien autre chose que l'état réel et précaire du monde, qui, pour perdurer, doit perpétuellement remettre en jeu son équilibre entre les opposés.

TEMPORARY SANCTUARY - Un texte pour l'exposition personnelle de ZEVS - OTI Gallery, Bangkok, Thaïlande
TEMPORARY SANCTUARY - Un texte pour l'exposition personnelle de ZEVS - OTI Gallery, Bangkok, Thaïlande

L'exposition se termine au dernier étage, ouvrant sur un panorama de la ville et le temple bâti face à la galerie, dans une ambiance épurée et minimaliste. Ici sont installées deux oeuvres se faisant rejoindre les préoccupations de l'artiste et la spiritualité asiatique. La sculpture High Combustion Ceramic montre la Terre, au coeur de laquelle se consume une flamme, la creusant comme si le Pôle nord avait fondu. Une flamme, donc, entre espoir et destruction, entre la résurgence, la survivance, et la fin. A la surface de la sculpture, on peut distinguer, rappel des premières œuvres de l'exposition, un relief terrestre, une lithosphère, mais aussi la trace des mains de l'artiste qui a creusé, matérialisation symbolique de la présence et de l'activité humaine, une sorte de géographie anthropocène. De taille modeste, cette oeuvre replace la planète à l'échelle d'un univers bien plus grand qu'elle. Puis au dessus d'elle, une dernière peinture, représentant une sorte de cercle de feu embrasant le ciel ou la mer, avec ses éclats, ses éclaboussures, implosion ou big bang. Cette dernière œuvre, dans laquelle le cercle et l'infini font écho à la pensée asiatique, poursuit sans l'achever la longue réflexion de l'artiste sur le devenir du monde. Peut-être sommes-nous dans une eschatologie, une histoire de fin du monde, ou encore dans une pensée cosmologique, laissant une part de conviction en un certain ordre du monde, en la résilience de la nature et, dit Zevs, de «  son incroyable capacité à se rétablir, à condition que nous lui en donnions l’opportunité ». Ainsi les notions de renaissance ou de régénération ne seraient pas exclues et peut-être l'humanité finirait par accueillir la fragilité et panser les plaies de ce sanctuaire temporaire qu'est la planète.

TEMPORARY SANCTUARY - Un texte pour l'exposition personnelle de ZEVS - OTI Gallery, Bangkok, Thaïlande

ZEVS – TEMPORARY SANCTUARY

Over The Influence Gallery

Bangkok

DU 9 février au 24 mars 2024

81 Tri Mit Road
Talat Noi, Samphanthawong
Bangkok, Thailand

General Inquiries
bkk@overtheinfluence.com

Gallery Hours
Wednesday – Sunday, 11AM – 8PM

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4 mai 2023 4 04 /05 /mai /2023 15:40
Un texte pour American Influences, Gene Johnson, à la Galerie Talmart

En tant que commissaire de cette exposition, j'ai eu le grand plaisir de rédiger un texte pour le dépliant de l'exposition, que vous livre ici:

Avec American influences, la Galerie Talmart, installée dans le quartier St Merri au coeur de Paris, reçoit la première exposition personnelle, en France, de l'artiste Gene Johnson qui, fort d'une longue et fructueuse carrière sur le continent américain, offre ici un riche aperçu de son travail.

Accompagnée par le commissariat de Marie Deparis-Yafil, l'exposition permet de découvrir, au travers de peintures, de collages-assemblages inédits, spécialement réalisés pour cette exposition parisienne, et d'une série de photographies, l'univers de cet artiste, originaire du New Jersey, que la carrière a mené, depuis les années 80, de New-York à San Miguel de Allende, en passant par Sao Paulo ou Mexico City.

 

On reconnaît, d'abord, dans ce travail tourné vers l'abstraction géométrique, qu'il s'agisse de peintures de grands formats, ou de collages aux volumes plus intimes, les croisements fructueux de nombreuses influences, depuis l'art européen du 20e siècle jusqu'à l'Ecole de New-York, les débuts de l'art urbain en passant par le «hard edge» californien et latin. Particulièrement sensible aux couleurs et aux lumières, aux volumes et aux formes, Johnson nourrit aussi en profondeur son œuvre de l'histoire de l'art et de l'architecture sud-américaines, du muralisme mexicain et de l'art concret brésilien, de toutes sortes d'influences latino-américaines, lui qui explore cette partie du monde depuis plus de vingt ans.

Indépendante de toute tendance, notamment de la figuration, la peinture de Gene Johnson ne se limite cependant pas à un simple hommage aux histoires de l'art, d'ici ou d'ailleurs. Il émerge résolument quelque chose de libre et de vibrant, d'énergique et d'étonnamment moderne, voire insolent, dans ces champs colorés et texturés, ces effets visuels, dans ces compositions à l'équilibre complexe, sous-tendues par une recherche de maîtrise de la simplicité, toujous exécutées avec force et subtilité. Rien ne l'affirme et pourtant nous le devinons: les espaces géométriques sont composés avec science et conscience, ne disent pas seulement l'adjonction libre de surfaces, atteignent un bel équilibre entre le trop et le trop peu. L'œuvre restitue cette recherche, paradoxale peut-être au premier regard, de «réduction minimaliste» chère à une certaine tradition picturale moderne américaine, elle-même issue de l'histoire de l'art européen.

 

Cette sorte d'énergie rayonnant de l'œuvre de Johnson provient peut-être de ce qu'elle fait écho, de manière sous jacente mais dense, à une certaine vision du paysage: ce que l'oeil de Johnson aura saisi, happé plutôt, d'un bout de paysage urbain, un mur ici, un escalier là, une cascade d'immeubles, un coin de ciel à l'angle d'un bâtiment. L'inspiration de Gene Johnson puise résolument dans les entrailles de la ville, non dans sa présence massive, mais dans ses bribes, strates, interstices, fragments, dans cette multitude de détails architecturaux et géométriques, ou se mêlent le bâti, le construit, l'angle et le hasard.

Dans l'exposition, justement, une sorte de cabinet photographique permet de bien saisir, au travers d'une série de photographies prises par l'artiste, et qu'il n'a jamais montré, ce qui constitue son «mood board», son atelier mental, sa cartographie personnelle de lieux vus et saisis, ici ou là, dans leur teneur graphique. Ici, d'une certaine façon, pour reprendre l'idée de Merleau-Ponty, on pénètre son «œil», un œil «inhérent au monde», dans la manière précise, non cliché, sensible au détail comme la pièce d'un puzzle qui existe seule et participe au tout, dont il se plonge dans la tumultueuse réalité urbaine, et en particulier celle des villes d'Amérique du Sud, transfigurée dans des œuvres toujours très graphiques à l'énergie intense.

 

Il faudrait presque commencer par cela, ce petit cabinet de photographies, avant de s'attarder sur ce qui attire l'oeil d'abord, cette immense peinture, presque une fresque, que l'artiste a réalisé tout juste pour le mur de la galerie, visible depuis la rue, attirant irrésistiblement par ses formes et ses couleurs. Sous le ciel de Paris, ses bâtiments tout de gris, de beige et de bleu, nous ne sommes pas habitués à ce genre d'explosion, si ce n'est certains artistes de street art qui ont essaimé çà et là dans la capitale quelques pans de géométrie colorée. Il émane quelque chose de simple et puissant, de vivant – peut-être tout simplement ce que Merleau-Ponty rappelle comme plein retour du rapport au monde, la «pulpe du monde», écrit-il- dans ce pan de mur (de monde) revu et corrigé.

 

Puis, on découvre, dans un accrochage un peu serré, d'autres œuvres de Johnson, des collages, parfois plutôt des assemblages, de matières. On y saisit l'intérêt, la curiosité de l'artiste pour cette «pulpe », car tout ici provient de rebus, de déchets, de choses récupérées çà et là dans la rue. La rue comme atelier, ce n'est pas si nouveau -Buren, Rauschenberg, Basquiat...- mais cela reste toujours l'espace de possibles sans cesse renouvelés. En observant de plus près ces collages, qui sont davantage des volumes que des aplats, on découvre des auras lumineuses, légères, presque imperceptibles, qui donnent aux œuvres vie et vibration, et rappellent la dimension architecturale qui jamais ne quitte complètement les préoccupations esthétiques de Gene Johnson.

 

L'exposition «American influences», loin de l'épuiser, explore néanmoins avec suffisamment de profondeur l'étendue de l'art et de l'œuvre de Gene Johnson, tant dans ses techniques, que dans ses approches formelles et ses sources d'inspirations, ouvrant à un univers cosmopolite, vivace, proche et lointain.

 

 

 

Un texte pour American Influences, Gene Johnson, à la Galerie Talmart

American Influences

Gene Johnson

Galerie Talmart - 22 rue du Cloître St Merri- Paris 4ème

Jusqu'au 13 mai

www.talmart.com 

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14 juin 2022 2 14 /06 /juin /2022 12:39
Un texte pour "Chrysalides", la première expo solo de Caroline Fradet

Je suis ravie d'annoncer, avec l'artiste Caroline Fradet, l'ouverture de son premier solo show à l'Espace Cecil Rivoli, rue des Ecouffes à Paris. C'est toujours avec curiosité et plaisir que l'on rédige un premier texte pour une première exposition personnelle, le début d'une aventure pour une artiste en "chrysalide". 

Je souhaite une belle carrière à Caroline, et vous invite à découvrir le texte, ici, et dans l'exposition, du 16 au 19 juin, dans le Marais, à Paris!

Un texte pour "Chrysalides", la première expo solo de Caroline Fradet

C'est au cœur du Marais que la céramiste Caroline Fradet, invitée par la galerie Cecil Rivoli, dévoile pour la première fois son univers artistique, dans lequel la matière et la nature se déploient, entre terre et mer.

Son initiation aux techniques de modelage et à la céramique, entreprise il y presque dix ans et nourrie depuis de nombreuses rencontres, dont l'artiste Christine Coste, lui ont permis, depuis 2017, de libérer son geste et son inspiration, conduisant aujourd'hui à cette première exposition personnelle, étape décisive d'un monde artistique en train de prendre forme, d'une créativité nouvelle en éclosion.

 

Le travail de Caroline Fradet explore les possibilités multiples de la céramique, tant en termes de techniques qu'en termes de matériau, du grès, émaillé ou non, à la terre noire, de la faïence à la porcelaine, au fil de son inspiration. Car sa connaissance de cet art la libère de nombreuses contraintes et lui permet d'aborder ses envies, ses inspirations, sans la pesanteur du « faire », même si, nous le savons, les arts du feu portent par essence une part d’incertitude avec laquelle il faut compter, peut-être davantage que dans toute autre médium artistique. Néanmoins, l'accident ou l'imprévu ne contredisent pas tant les intentions de Caroline Fradet, dans la mesure où son intérêt pour les mondes organiques implique, comme avec tout ce qui croit, se déploie, une part de liberté « sauvage », guidée par le seul principe de l’élan vital : l'incertitude du vivant rejoint alors celle de cet art qui admet plus que tout autre une part de surprise, un paramètre d'indétermination.

Le premier mouvement d’analyse serait alors de ne voir en le travail de Caroline Fradet qu’un travail d'expression libre, quelque chose de l'ordre de la spontanéité, une activité de création simplement sortie de l'imagination de l'artiste, et ouverte à toutes les interprétations imaginaires. Si cette première hypothèse n'est pas fausse, elle s'avère probablement vite limitée si ce n'est réductrice.

A l'instar des installations présentées ici, mêlant le vivant véritable – plantes, végétations diverses- à la céramique, les invitant à s'unir dans les dimensions de l'espace et du temps, à laquelle s'ajoute celle de l'aléatoire de la croissance organique, il y a là quelque chose d'un mouvement vital, certes spontané en soi mais aussi construit, par l'artiste, en vue d'un résultat invitant l'imprévu au programme d'une œuvre qui refuserait d'être figée et accueillerait en son sein le vivant.

Un texte pour "Chrysalides", la première expo solo de Caroline Fradet

C’est alors qu’apparaît l'univers de Caroline Fradet, évoquant en un lointain écho l'univers poétique, mélancolique et végétal d'un Miyazaki, interrogeant la relation de l’humanité avec la nature, suggérant l'imagerie des plaines d'herbes hautes, une sorte d’ « esprit de la forêt », non à l’image du Liéchi de la mythologie slave mais plutôt dans ce qu'elle peut avoir de mystérieux et d’onirique, comme havre de paix et d'harmonie, espace initiatique dans lequel l'homme trouverait une place immanente plutôt que centrale.

 

L'œuvre en devenir de Caroline Fradet pourrait s’écrire comme le prologue d’un conte naturaliste, soulignant les connexions entre les éléments – terre, eau, feu- et celles permettant, au travers de ces formes presque primitives,  une approche spirituelle, entre le monde organique et le monde de l’esprit On pressent cette conscience, et cette sensation du mouvement, de la temporalité, cette sensation du temps qui passe et transforme la matière, à la surface de ces œuvres qu'on dirait autant ressurgies d’anciennes réminiscences que remontées des profondeurs marines. Affleurant peu à peu à sa conscience d'artiste, le souvenir de son enfance au bord de la Méditerranée semble imprimer l'inspiration de ces pièces de grès semi émaillés, avec ces formes arrondies et comme polies par le temps et l'eau, que l’on dirait sorties du fond des mers comme des trésors anciens, toute une mémoire de mondes perdus, une archéologie poétique et émotionnelle, agrégeant éléments organiques, coraux et sables, végétaux pétrifiés et fossiles, avec une sorte de sensualité archaïque.

Se mêle à la force de l'imaginaire de la mer si profondément ancrée dans notre culture depuis l'antiquité, le souvenir plus personnel de l’artiste de l'exploration de fonds sous-marins avec son père, qui lui lisait Ulysse, lui contait les voyages de Télémaque, la laissait rêver au royaume des Îles ou même à l'intriguant Corto Maltese : toute une littérature ouvrant à l'imaginaire du voyage, de la mer comme territoire romanesque, dans les profondeurs obscures duquel est possible tout un monde caché, sirènes, montres fantastiques, animaux cryptiques…

Cependant, si le territoire artistique de Caroline Fradet pouvait se dessiner comme une sorte de nouvelle Atlantide, ce serait peut-être finalement moins comme carte de territoires engloutis et de cités perdues,  que comme allégorie ou préfiguration, à l'instar de Platon, d'un monde à reformuler.

Un texte pour "Chrysalides", la première expo solo de Caroline Fradet

La mer est « aqua mater », comme Gaïa nomme la terre-mère. Le « désir de mer » est souvent lié au fantasme de sa puissance et de sa fécondité, métaphore de la fertilité par ce qu’elle génère de ressources et de richesses qu’on tend à croire infinies, symbole de combat pour l’homme qui la « prend », la domine…et s’y perd parfois.

"La mer, le feu et la femme, le troisième fléau" écrivait Ménandre* dans un de ses monostiches…Trait d’esprit antique qui révèle, par hasard, ce qui lie potentiellement les trois instances – pour l’auteur comique, à la croisée de la génération et de la destruction- et permet, autant par jeu que par projection, de tisser des liens dans le travail de Caroline Fradet.

La mer, le feu…et la femme ? Dans une série d’œuvres en cours, l’artiste explore justement l’organique féminin, et sans doute interrogera-t-elle, dans ces formes ouvertement féminines, quelque chose d’une nature profonde et archaïque, au sens propre du terme : la question des origines. 

 

Il s'en faudra donc de beaucoup que nous ayons épuisé le monde que construit peu à peu Caroline Fradet, un monde au croisement de mondes tenus les uns aux autres par le fil tendu d’une Ariane contemporaine.

 

 

* Ménandre est un auteur comique grec, disciple du philosophe Théophraste. Considéré comme l'un des plus importants représentants de la Nouvelle Comédie, il travaille dans le dernier quart du ive siècle av. J.-C. – In Fragmenta Comicorum Graecorum, 231 éd. Meineke, t. iv, p. 340: "θάλασσα και πϋρ και γυνή τρίτον κακόν".

 

Un texte pour "Chrysalides", la première expo solo de Caroline Fradet

Chrysalides

Caroline Fradet

Espace Cecil Rivoli

10 rue des Ecouffes, Paris 4ème

Du 16 au 19 juin 2022

Vernissage le 19 juin à partir de 19h00

Ouvert tous les jours de 12h à 20h - Sur rdv le matin

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7 mai 2022 6 07 /05 /mai /2022 18:44
PHARSALUS - Un texte pour l'exposition d'Amina Benbouchta et Ilias Selfati - Galerie Villa Delaporte, Casablanca - A partir du 14 mai 2022!

C'est avec grand plaisir que j'ai rédigé le texte présentant l'exposition "Pharsalus", deuxième exposition de deux artistes, Ilias Selfati, de Tanger, et Amina Benbouchta, de Casablanca, tentant l'expérience de l'œuvre commune, et publié dans le catalogue de l'exposition.
A découvrir à partir du 14 mai à la Galerie de la Villa Delaporte, à Casablanca.

PHARSALUS - Un texte pour l'exposition d'Amina Benbouchta et Ilias Selfati - Galerie Villa Delaporte, Casablanca - A partir du 14 mai 2022!

“Au milieu du chemin de notre vie,

Je me retrouvai par une forêt obscure,

Car la voie droite était perdue ...”

Prologue de l’Enfer de Dante

 

Pour la deuxième présentation publique de leur expérimentation commune, Amina Benbouchta et Ilias Selfati ont choisi d’intituler leur exposition “Pharsalus”. Quel étrange titre! L'Histoire nous apprend que Pharsalus est le nom latin pour “la bataille de Pharsale”, qui opposa en lointaine Thessalie César à Pompée, bataille décisive d’une guerre civile dont César, malgré des forces armées objectivement inférieures, sorti vainqueur. Pourquoi cette référence à cette guerre antique? Peut-être une manière détournée de faire allusion à une guerre fratricide qui, en ce moment même, nous préoccupe tous. Peut-être une façon de dire que, à la manière de David contre Goliath, de Daoud contre Jalout, le moindre peut l’emporter sur l’immense, parfois. Peut-être enfin, à l’écho de l’ancien, s’agit-il de souligner, qu’hélas, l'humaine histoire est ainsi faite qu’inlassablement revient la guerre et que ces vers de Lucain, le poète latin contemporain de Pharsale : “(...) les édifices pendent Sous des toits à demi ruinés ; d’énormes blocs gisent Au pied des murs écroulés, les maisons n’ont plus de gardien qui les protège, De rares habitants errent dans les cités antiques”*, que ces vers donc…pourraient être aujourd’hui même la description de ce que nous voyons sur nos écrans. Et pour les artistes d’engager dans le même temps leur recherche picturale dans une démarche temporelle, transversale et historique.

PHARSALUS - Un texte pour l'exposition d'Amina Benbouchta et Ilias Selfati - Galerie Villa Delaporte, Casablanca - A partir du 14 mai 2022!

La question de l’invariable évidence de la violence humaine, de la prégnance du drame, depuis la crucifixion aux avions qui se crashent, de la détresse, des larmes et des cris à tous les désastres de la guerre, s’inscrit depuis de nombreuses années au cœur du travail d'Ilias Selfati. Longtemps il a observé la furie du monde en en sélectionnant des images, prises dans la presse, souvent il a écrit, et décrit, ce “temps de fureur” (2015), dans lequel l'idée de progrès chère aux Lumières se pulvérise sous le poids du désenchantement du monde. Temps dans lequel « L'homme contemporain - qu'on l'appelle moderne ou postmoderne- ", écrivait le philosophe Paul Ricoeur, “ vit à la fois le retrait des dieux et le déchirement des valeurs. (...) {une} double blessure"**. Temps horizontal, qui fait de Marioupol la voisine de Pharsale, dans lequel la guerre, le déni écologique, entre autres, avec l’énergie du désespoir et parfois la plus folle violence, apparaissent comme les paradoxaux antidotes à notre finitude.

Souvent, les œuvres de Selfati, lorsqu’elles ne se tournaient pas vers la forêt, s’engageaient dans une représentation assez frontale de la violence, nous rendant comme témoins de son surgissement et de son absurdité. Ici, dans ce travail commun, la présence d'Amina Benbouchta semble modérer cette forme de brutalité. L’atmosphère, bien que souvent lourde et inquiétante, se fait plus méditative et mélancolique, nostalgique d'un autre monde ou d'un monde encore possible. Ainsi Benbouchta, dont le travail s'étend de la photographie à la performance, mais qui ne s’est jamais, de son propre aveu, pensée autrement que comme peintre aborde-t-elle ces rivages houleux avec une forme de sérénité, de sens de la douceur étrange. Et instille donc, au fond comme dans la forme, une autre atmosphère.

PHARSALUS - Un texte pour l'exposition d'Amina Benbouchta et Ilias Selfati - Galerie Villa Delaporte, Casablanca - A partir du 14 mai 2022!

Dans ce nouveau travail à quatre mains, axé autour de dessins et de peintures de moyen format, se dessinent plusieurs éléments récurrents, faisant chacun écho à des représentations ou des préoccupations individuelles ou communes, l’un empruntant même à l’autre - à moins qu’il ne s’agisse d’une sorte de fusion- des éléments iconographiques. Au-delà de la silhouette, qui constitue le cœur de leur représentation, on retrouve trois éléments de toile en toile, d'œuvre en œuvre, comme autant de fils conducteurs et de signes. Deux de ces éléments semblent totalement anodins, voire naïfs, et interrogent sur le sens de leur présence dans ces œuvres portant par ailleurs une tonalité plutôt sombre.

En premier lieu, si la représentation animalière est récurrente chez chacun des deux artistes, on retrouve ici d'image en image un ou plusieurs petits lapins. Voici un animal familier, que l’on connaît surtout dans les contes et l'iconographie enfantine. Traditionnellement porteur de bonne nouvelle, de renouveau- en Europe, le lapin symbolise la vitalité et le printemps - l’animal évoque immédiatement l’univers de Lewis Carroll. La littérature carrollienne, et en particulier les personnages d’Alice et du lapin blanc, s’inscrit en filigrane d’une grande partie de l’oeuvre de Benbouchta. Ici ou là a-t-elle fait sienne cette réflexion célèbre de la jeune héroïne: « (...) si le monde n’a absolument aucun sens, qu’est-ce qui nous empêche d’en inventer un ? ». Ainsi, par exemple, la série de photographies “Down in the rabbit hole” (2011), explorait les limites et les frontières des univers, entre songe et réalité, mondes intérieur et extérieur, liberté et normes, et partout, iconoclaste et placide, se tenait le lapin, comme un signe, un gimmick, un rappel, de l’étrangeté permanente, et de l’impermanence, des choses.

Mais on pourrait remonter plus loin, vers la mythologie, et les mythes de régénération ouvrant à une interprétation du « cycle de la vie » et de la renaissance, à la manière dont la nature ressurgit, se relève, persévère. Faisant écho à l'idée de résurrection, le lapin se fait alors messager sacré des anciennes divinités de la Nature, Östara ou Eostre. Au delà de l’intérêt des deux artistes pour la nature, on a en outre souvent perçu le travail de Selfati comme une expression de l'apocalypse, qu’il faut bien reprendre et comprendre de son sens premier: la disparition d’un monde pour un autre, le dévoilement d’un monde nouveau, la métamorphose…et ces lapins, a priori innocents, sont peut-être le signe, filé, de cette apocalypse latente au coeur du monde dans lequel nous vivons aujourd’hui, et de la guerre qui en sera peut-être la cause.

De la cruauté des contes…

PHARSALUS - Un texte pour l'exposition d'Amina Benbouchta et Ilias Selfati - Galerie Villa Delaporte, Casablanca - A partir du 14 mai 2022!

Autre représentation répétée dans les œuvres présentées, le nuage, que l’on retrouve de manière régulière dans le travail de Benbouchta. Un nuage…parfois sombre, parfois laiteux, au-dessus des corps ou à la représentation générale mêlés…Souvent chez Selfati, comme chez Benbouchta, l’objet représenté ouvre à une pluralité d’interprétations, parfois ambiguës voire contradictoires, laissant d’une certaine manière une ouverture à la compréhension de ce qui est narré. Car le nuage peut tout aussi bien se faire motif porteur de songe, sur lequel se projette la rêverie ou la méditation, un espace poétique où chacun laisse errer ses pensées sur la fugacité des choses, le mystère de l’impalpable ou la métamorphose qu’ annonciateur d’un avenir incertain et inquiétant..Déjà peut-on lire, dans le livre d’oracles d'Ezéchiel (30, 3) “ [Car il arrive, il est tout proche, le jour du Seigneur]. Ce sera un jour chargé de nuages menaçants. Ce sera le temps des règlements de comptes entre nations.” Nous ne sommes jamais loin, chez ces artistes, du basculement entre apaisement et repos, et tumulte et fureur.

PHARSALUS - Un texte pour l'exposition d'Amina Benbouchta et Ilias Selfati - Galerie Villa Delaporte, Casablanca - A partir du 14 mai 2022!

Ainsi en est-il aussi, et probablement de la manière la plus évidente, de cette “structure”, encore une fois issue du vocabulaire plastique et sémantique de Benbouchta, faisant penser à une crinoline. C’est en effet bien souvent ainsi que Benbouchta s’en est servi, développant dans son travail, photographique ou pictural, une réflexion approfondie sur la représentation du corps des femmes, ce qui le dissimule, le contraint et l'empêche. Cette structure en forme de cage, populaire dans le vestiaire féminin européen au 19ème siècle, et composée, à partir du mitan du siècle, de lamelles d'acier flexible, évoquent sans équivoques cette notion de carcan, d’enfermement, de mouvement empêché, faisant écho, d’une certaine manière, à l’occultation, voire à l’invisibilité, par le vêtement que produit la burqa.

Cette “crinoline”, donc, nous la voyons partout, et il apparaît d’emblée assez clairement qu’elle ouvre à une plus vaste sémantique. Elle renvoie de la manière la plus évidente à la question de la liberté, physique et par delà, probablement, dans une réflexion existentielle peut-être proche de celle d'un Francis Bacon, interrogeant la place confinée de l'individu dans un univers démesurément clos, la manière dont, dans l’espace comme dans l'existence humaine, les corps, et les âmes, se trouvent étreints dans des cloisonnements, et la manière dont on peut espérer reconquérir un espace.

Dans le même temps, ces espaces clos dans lesquels semblent retenus nombre de personnages peuvent aussi être perçus comme des espaces de protection. Car, à la manière d’une cage de Faraday***, ne manifestent-ils pas plastiquement la distance rebelle, et l'étanchéité des mondes, entre celui, extérieur, d’une violence ouverte - celle, peut-être, de la guerre-, et celui, intérieur, qui ainsi résiste et survit?

On le voit, rien dans les œuvres communes de Benbouchta et Selfati ne se ferme à une unique interprétation, et c'est plutôt dans la nuance et la multipolarité du sens qu’elles se déploient.

PHARSALUS - Un texte pour l'exposition d'Amina Benbouchta et Ilias Selfati - Galerie Villa Delaporte, Casablanca - A partir du 14 mai 2022!

On observe alors avec curiosité comment un “travail à quatre mains” peut se construire, d’ajouts en filiation, de fusion en mixité. Amina Benbouchta et Ilias Selfati ne sont pas les premiers dans l'Histoire de l’art à tenter l’aventure de l'œuvre en couple ou en duo. Cette Histoire est jalonnée de ces expériences, plus ou moins heureuses pour l'un ou pour l’autre, de partages comme de rivalités artistiques.

Il y eut bien Frida Kahlo et Diego Rivera, Camille Claudel et Auguste Rodin, Dora Maar et Pablo Picasso...couples ou duo d’artistes dans lesquels l’un -la femme, souvent réduite au rôle de muse, modèrera son travail au profit de celui de l’autre (même si aujourd’hui, Kahlo a largement remporté le prix de la notoriété). On pense à Robert et Sonia Delaunay, qui, ensemble, expérimentèrent une peinture dérivée du cubisme, avant que Sonia ne s’éloigne vers le textile. On peut encore citer Lee Miller et Man Ray, Claude Cahun et sa compagne Marcel Moore, et bien d’autres encore... Parfois, les créativités s’entrechoquent et se côtoient tout en gardant leur identité, à l’image de Georgia O’Keeffe et Alfred Stieglitz ou encore de Niki de Saint-Phalle et Jean Tinguely, qui travaillèrent ensemble sur certains projets (le Cyclope dans la forêt de Milly, ou le Jardin des tarots à Garavicchio de Pescia Fiorentina, en Italie), bien, que, de la parole même de Tinguely, ils se considèrent très différents l’un de l’autre : « Nous sommes deux sculpteurs attachés l’un à l’autre, qui vivent dans deux mondes très différents, opposés dans les matériaux, opposés idéologiquement, opposés aussi dans la masculinité d’une part et la profonde maternisation de la féminité de l’autre…». Cette phrase pourrait être assez proche du duo Benbouchta-Selfati, quant à l’image générale qui peut se dégager des travaux de l’un et de l’autre, lorsqu’on les regarde séparément. Et pourtant, quelque chose se passe, un peu plus qu’une rencontre, bien plus qu’un attachement, un peu moins peut-être encore que la fusion des Lalanne, couple qui créa longtemps à quatre mains un univers poétique, dans lequel la faune et la flore étaient omniprésentes, ou encore de Jean-Paul Riopelle et Joan Mitchell qui partagèrent durant vingt-cinq ans d’immenses toiles à la frontière des deux abstractions.

Car même si Amina Benbouchta cite au sujet de leur duo cette phrase de Michaux : « On n’est peut-être pas fait pour un seul moi, on a tort de s’y tenir. » ****, Ilias Selfati et Amina Benbouchta ne forment pas « un seul artiste », à la manière de Leo Chiachio et Daniel Giannone, ou de Gilbert et George (Ils auraient déclaré : « Il n’y a pas de collaboration, G & G c’est deux personnes et un seul artiste. »)

PHARSALUS - Un texte pour l'exposition d'Amina Benbouchta et Ilias Selfati - Galerie Villa Delaporte, Casablanca - A partir du 14 mai 2022!

Quoi qu’il en soit, l’expérience consistant à créer ensemble ne peut que produire des zones fertiles d’échange, de confrontation et d’influence. Une telle expérience nourrit nécessairement, pour les artistes comme pour les regardeurs, une multiplicité de questions : comment l’un l’autre s’influence ? Jusqu’où et comment s’hybride le travail ? Comment se créent ou se dissolvent les frontières entre les univers créatifs devenus poreux, au risque de la disparition ? On suppose évidemment passionnante la rencontre de deux imaginaires, foisonnante de contradictions, d’émulations et de dialogues. Les notions -et les pratiques- de co-création, de collaboration, et de complémentarité ne sont en réalité pas si évidentes à concevoir, et moins qu’on ne le pense encore dans l’art contemporain. « Travailler ensemble » n’est guère nouveau : avant la Renaissance déjà, les ateliers, de Rubens à Raphaël, des frères Le Nain à Jérôme Bosch, mettaient à contribution plusieurs mains sur le même tableau. Pourtant, la libéralisation de la figure de l’artiste au 19ème siècle contribua à forger l’imagerie de l’artiste seul – et solitaire- jusqu’à rendre suspect les pratiques contemporaines d’atelier (Delvoye, Hirst ou Koons par exemple). Cela étant, cette démarche contemporaine s’approche davantage de la commande que de la co-création, l’artiste-maître d’atelier restant, finalement, le seul signataire d’une œuvre qu’il n’a pas concrètement produite de ses mains. Et, même s’il y en eut émergence dans les années 70 et 80, rares sont les « groupes d’artistes » produisant œuvre commune – comme, en France, les UNTEL- qui aient résisté à quelques mois ou années de temps de travail et de trajectoires individuelles. Non, « travailler ensemble », aboutir à une authentique œuvre collaborative, accepter sans réserve que la signature, la propriété, et l’identité de l’œuvre ne soit pas pleinement la sienne, n’est sans doute pas aisé.

PHARSALUS - Un texte pour l'exposition d'Amina Benbouchta et Ilias Selfati - Galerie Villa Delaporte, Casablanca - A partir du 14 mai 2022!

Ce projet commun dans lequel se sont lancés Amina Benbouchta et Ilias Selfati reste au fond une aventure peu commune, et probablement d’autant plus dans le paysage de l’art contemporain marocain. Il est pour un eux un espoir et une vision et surtout, un « lavoro in corso » comme ils disent, un travail en cours, en mouvement, dans lequel rien n’est figé, et dont ils cherchent encore la forme à venir. Il est une aventure, la folle expérience matinée de dolce vita, entre « deux villes mythiques », Tanger et Casablanca, propices aux imaginaires, et nourrissant un autre mythe, celui de la rencontre essentielle, comme dans le mythe d’Aristophane, qui dans son évidence calmerait le chaos de chacun de leurs mondes et nourrirait jusqu’à satiété leur vital et commun besoin de peinture.

*De Bello Civili ou La Pharsale- Lucain

**Paul Ricoeur - conférence donnée le 3 novembre 1986, Université de Neuchâtel (Suisse)

*** Une “cage de Faraday” ou “bouclier de Faraday” est une enceinte utilisée pour bloquer les champs électromagnétiques. Les cages de Faraday portent le nom du scientifique Michael Faraday, qui les a inventées en 1836. Il avait observé que l'excès de charge sur un conducteur chargé ne résidait que sur son extérieur et n'avait aucune influence sur quoi que ce soit enfermé à l'intérieur.

****Henri Michaux, Plume, Gallimard, NRF, 1974

PHARSALUS - Un texte pour l'exposition d'Amina Benbouchta et Ilias Selfati - Galerie Villa Delaporte, Casablanca - A partir du 14 mai 2022!

PHARSALUS

AMINA BENBOUCHTA ET ILIAS SELFATI

GALERIE VILLA DELAPORTE

6 RUE DU PARC

20 000 CASABLANCA

MAROC

A PARTIR DU 14 MAI 2022

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26 décembre 2021 7 26 /12 /décembre /2021 21:29
"Dreaming in a wonderful forest"- Un texte pour le solo show de Ilias Selfati à la Galerie Mohamed Drissi, Tanger (Maroc)

Du 23 décembre 2021 au 22 janvier 2022 se tient l'exposition "Dreaming in a wonderful forest", solo show de l'artiste Selfati, à la Galerie Mohamed Drissi, à Tanger ( Maroc)

J'ai le plaisir d'avoir rédigé un texte pour cette exposition, que l'on peut lire ici!

 

"Dreaming in a wonderful forest"- Un texte pour le solo show de Ilias Selfati à la Galerie Mohamed Drissi, Tanger (Maroc)

«Dreaming in a wonderful forest» - Ilias Selfati

 

La forêt -sa demeure, son refuge, son « échappatoire » (1)- est encore une fois au cœur du titre de l'exposition personnelle que l'Institut français de Marrakech consacre à l'artiste tangérois Ilias Selfati.

Rêveries et merveilles, telles seraient les promesses de cette exposition, un titre superlatif qui pourrait paraître inopportun, quand on pense à la situation dans laquelle est plongé le monde aujourd'hui.

 

Alors d'emblée on pressent, si on écarte une potentielle dimension ironique à ce choix, soit une manière de dire une forme d'espoir, voire d'espérance et de foi, soit une urgence à tourner son regard ailleurs et son esprit autrement, de s'extraire de l'immédiateté de ce qui, réellement et médiatiquement, nous est donné, de tenter ce que les philosophes appellent epokhe, non une epokhe sceptique, consistant à suspendre son jugement, mais une epokhe méditative, une manière de s'extraire de la furie du monde, comme on appuie sur un interrupteur, de se disjoindre de la réalité, de cesser tout rapport immédiat – et anxiogène- au monde. Tandis que le monde se débat, il s'agirait, ne serait-ce que pour un temps, de «rêver dans une merveilleuse forêt»...? Une manière de dire: quoiqu'il en soit, le monde est merveilleux?

 

Cet appel à la forêt, espace éminemment vivant, à la fois bruissant et silencieux, à ses représentations, son écosystème et ses bestiaires, dans des expressions parfois organiques, parfois minimalistes, à ses fragments, à sa « primitivité », d'une certaine manière, est récurrent chez Selfati depuis de nombreuses années. Mais cette présence forte qui accompagne sa vie personnelle et artistique depuis si longtemps pourrait prendre aujourd'hui la tournure d'un appel à (re)trouver son «matin intérieur» (2)

Cependant la réflexion et l'art de Selfati se séparent de toute nostalgie arcadienne, à laquelle pourrait faire penser cette référence à Thoreau et l'incessant retour de l'artiste sur l'inépuisable matériel visuel de la forêt.

 

Bien sûr, quelque chose dans la démarche de l'artiste semble aller dans le mouvement d'une critique implicite du monde post-industriel, dans sa manière de montrer ensemble et, ici, sans hiérarchie apparente, ces visions « idylliques » de la nature et ces images, souvent tirées de l'actualité, des violences humaines. Il y a là une certaine vision du monde, et de la place de l'homme dans le monde, quelque chose de l'ordre d'un sentiment de désenchantement du monde.Thoreau l'avait pressenti, en faisant de Walden une critique de la révolution industrielle et des prémices de la société de consommation, Max Weber ensuite le théorisa: l'avènement de l'industrie et de la production de masse est aussi un moment de désenchantement du monde. Si « désenchanter le monde », c'est le débarrasser des croyances archaïques, des superstitions et de figures de l'irrationnel qui peuvent être perçues comme autant de formes d'ignorance, d'oppression et de violence, il n'est pas impossible que ce désenchantement soit aussi au fondement du monde contemporain capitaliste et à la racine de la crise environnementale que nous traversons. Car comment se sentir intimement partie prenante, comment prendre soin, d'un habitat vidé de tout symbole, et pour lequel on a retiré tout affect, sinon celui du profit? Comment continuer à vivre, alors, dans ce monde «abîmé», pour reprendre l'expression de Marielle Macé (3), si ce n'est en le réenchantant?

 

"Dreaming in a wonderful forest"- Un texte pour le solo show de Ilias Selfati à la Galerie Mohamed Drissi, Tanger (Maroc)

De là pourrait-on conclure une volonté de l'artiste de dépeindre une « wonderful forest »...Pourtant , en réalité, Selfati prend ici la tangente d'un art «écologique» maudissant l'anthropocène, comme le font aujourd'hui de nombreux artistes de la scène contemporaine: car si son art est un engagement, il l'est en faveur de l'art lui-même. La nature, comme le reste, n'est au fond qu'un sujet, aussi profondément ancré soit-il dans sa mémoire d'enfance. Ce qui le motive, le transporte, ce qui pour lui peut contribuer au réenchantement du monde, le fait cent fois réinterpréter une silhouette chevaline ou un dripping de fleurs, ou une crucifixion , ou un visage, ce n'est ni le retour à la forêt ni la fin de la violence parmi les hommes, mais l'art.

Rien ne peut le définir autrement que «artiste» et probablement rien n'a pour lui davantage de sens que l'art. Cette passion essentielle -au sens propre - pour l'art nourrit sa conviction que l'art est probablement bien davantage qu'une «planche de salut pour l'âme» comme dirait Schopenhauer -ce qui est déjà beaucoup-, mais une dimension ontologique de l'humain, et la seule façon de retrouver l'évidence de son «matin intérieur».

 

Ce corps à corps, corps et âme, avec l'art, avec la peinture, le détourne de toute tentation de facilité commerciale, des réseaux, des diktats. Trop passionné pour se soumettre aux modes, lobbies et marchés, il est et reste en ce sens un artiste libre. Dans le même temps, sa manière si engagée d'«être artiste» le place dans une lignée d'artistes et de pairs, qu'il admire et dont il reconnaît l'importance, dans des filiations, des proximités d'univers et parfois d'expression.

Au-delà de la peinture espagnole classique et moderne qu'il affectionne, dont on perçoit l'influence, de Velasquez à Picasso en passant par Goya, les ponts se jettent entre ceux qui, d'une manière ou d'une autre, enracinent son art tant dans une Histoire de l'Art que dans une communauté d'esprit, de manière de concevoir le travail et le statut de l'artiste.

On pense à Miquel Barcelo, avec qui Selfati partage, outre un intérêt pour les expressionnistes américains et pour Pollock, des formes issues de la peinture pariétale, mais aussi la représentation du crucifiement, que l'on retrouve de manière récurrente dans son corpus, faisant écho à Rembrandt autant qu'à Bacon. Filiation aussi avec Cy Twombly, dans ses œuvres ni uniquement abstraites ni totalement figurées, dans la diversité des enjeux et les présences scripturales, cette «texture graphique», pour reprendre l'expression de Roland Barthes à propos de Twombly(4) et cette sorte de primitivisme, encore...

On peut penser encore à Robert Longo, dans ce goût pour les «scènes de genre», oscillant de la beauté au drame, de la quiétude à la violence, de l'effroyable beauté du monde à l'avènement de l'apocalypse et cette sorte de romantisme noir qui émane de ses dessins. Noir, noir et blanc, élégant chez Longo, plus brut chez Selfati, mais avec cette même essentialité de la lumière et du noir comme matériaux premiers, bien que sa palette ne s'y réduise pas.

Bien que pétri de culture hispanique, Selfati entretient depuis longtemps un profond intérêt pour certains aspects de la culture japonaise, et notament l'esthétique du wabi-sabi, que Tanizaki, dont l'artiste est lecteur, opposera, dans le célèbre ouvrage Eloge de l'ombre, à l'esthétique occidentale. On perçoit, comme dans le wabi, cette sorte d'admiration modeste pour la dimension insaisissable et débordante de la nature, et, à l'instar du sabi, une esthétique de la patine, de l'inachevé, de l'imparfait, que les taches, matières, substances, coulures et autres drippings viennent souligner, exprimant, avec Tanizaki que « le beau n'est pas une substance en soi, mais rien qu'un dessin d'ombres, qu'un jeu de clair-obscur produit par la juxtaposition de substances diverses.» Aussi n'hésite-t-il pas à déployer une pluralité de techniques et de supports : carton, papier, encre, acrylique, fusain, peinture à l'huile ou pastel, textile, tissu d'origine militaire, entrant en résonance avec le sujet de ses oeuvres.

 

Bien que sa production soit profusionnelle, il apparaît clairement dans l'art de Selfati une dimension de pratique ascétique, qu'on pourrait rapprocher de celle d'un art martial. De la même manière qu'Yves Klein transposa dans son art les préceptes du judo, on pressent, non pas nécessairement dans le résultat visuel, mais dans le processus créatif, quelque chose de la rigueur, de la discipline, de l'énergie, que l'artiste a appris à développer par ailleurs dans une pratique assidue de l'aikido, cet art ou la force de l'adversaire est retournée à son envers.

Une pratique rigoureuse de la profusion, donc, car Selfati produit beaucoup, en un large inventaire. Logntemps cantonna-t-on son œuvre à ses représentations de la nature, le plus souvent présentées séparément d'un travail plus «urbain», ou plus lié à l'activité humaine, considéré comme moins essentiel dans sa démarche. Aujourd'hui, nature(s) et culture(s) se rejoignent, s'associent, se croisent, donnant à voir une sorte de «tout-monde» dans sa diversité, et son chaos aussi, mêlant le politique et le poétique, réunissant les «archipels», pour reprendre la terminologie de Glissant (5). Ilias Selfati est toujours sur la brèche, mais une brèche ouverte sur le monde, solidement étayée par son cosmopolitisme.

 

Marie Deparis-Yafil

Janvier 2021

 

 

  1. Tahar Ben Jelloun, à propos du travail de Selfati

  2. Henry David Thoreau – Walden ou la Vie dans les bois (1854) - Traduction L. Fabulet, 1922

  3. Marielle Macé – Nos Cabanes – Editions Verdier, 2019

  4. Roland Barthes – Cy Tombly, deux textes – Fictions & Cie/Seuil – Publié par la Galerie Yvon Lambert, Paris – 1979

  5. Edouard Glissant – Traité du Tout-Monde, NRF, 1993

 

 

 

"Dreaming in a wonderful forest"

Ilias Selfati

Galerie Mohamed Drissi

52 rue d'Angleterre - Tanger (Maroc)

Du 23 décembre 2021 au 23 janvier 2022

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4 septembre 2020 5 04 /09 /septembre /2020 16:42
LE TEMPS QU'ELLE FAIT - Francine FLANDRIN à la Galerie L'Oeil Histrion, Caen - Save the date 18 septembre!

Je suis ravie d'ouvrir cette saison "si particulière" avec ce texte rédigé pour "Le temps qu'elle fait",  la première exposition solo de Francine FLANDRIN à la Galerie L'Oeil Histrion, à Caen.

Vernissage vendredi 18 septembre: j'y serai!

Working -  huile sur jean, cloche en verre soufflé, bois, laiton gravé. H 53 cm, ø 23 cm.

Working - huile sur jean, cloche en verre soufflé, bois, laiton gravé. H 53 cm, ø 23 cm.

FRANCINE FLANDRIN  - «Le temps qu'elle fait»

 

 

«Là où on croyait voir du sublime, on découvre seulement la dérision»

Sarah Kofman, à propos de Nietzsche

Pourquoi rit-on?

Editions Galilée, Paris,1986

 

Pour sa première exposition personnelle à la Galerie L'Oeil Histrion, l'iconoclaste Francine Flandrin déploie toute la mesure d'un travail dont l'esprit hétérodoxe frappe dès le premier regard. Peintures et dessins, sculptures et objets réunis en cabinets de curiosité (ou en plus désinvoltes «chambres des merveilles»), qui rendent sans aucun doute la vie plus intéressante que l'art : l'art de Francine Flandrin est un palimpseste habité d'un inassouvi appétit d'images et de mots qui tous convergent vers l'impossible conjonction du temps qui passe et de la liberté qui fuit.

Voilà pourquoi, sonate plutôt profane ou pièce en trois actes, se déploie, se noue et se dénoue le «temps qu'elle fait». Cette approximation syntaxique polysémique, clin d'œil à la fusion des genres, dévoile d'emblée l'intention de se laisser submerger par delà l'anodin en même temps que par une réappropriation ludique de l'ordinaire, passé aux filtres et ravages de sa créativité, de son humour et de son sens de la dérision, dans la glorieuse lignée de Dada et Fluxus. «Le temps qu'elle fait» est une totalité, un manifeste à l'intense foisonnement, moins démiurgique qu'il n'en a l'air - Francine Flandrin ne fait ni la pluie ni le beau temps -, mais plus réjouissant pour l'œil et l'esprit que notre épidémique horizon.

Le temps qu'elle fait I - Le temps qu'elle fait c'est d'abord le temps qu'elle prend. Le temps de l'œuvre comme on dit, celui, incompressible - cet espace dans l'espace de l'atelier - dans lequel l'artiste cherche, tâtonne, essaie, se confronte aux matières, aux matériaux et aux questions techniques à résoudre pour produire l'œuvre qu'elle a en tête. Chez Francine Flandrin, il y a cette démarche, partagés par de nombreux artistes contemporains, de multiplier les médiums pourvu que l'idée prenne forme. Et chez elle, cela va de la sculpture au moulage pâtissier, de la céramique au chocolat, de l'ex-voto à la peinture de grand format, de la photographie au dessin, de l'entomologie au jeu de société… Puisque «tout est art», tout est bon à prendre dans les objets d'un quotidien passé ou présent qui tous peuvent, par glissement pratique ou sémantique, devenir autres, dire quelque chose de nouveau, ou dont, plus exactement, elle s'ingénie à donner  /  masquer un sens, dans cet écart permanent, qui est un peu sa marque de fabrique, entre le visible et le signifié.

De ses origines familiales elle garde un sens aigu du travail, non pas la glorification du travail - police que condamnait Nietzsche mais celle du travail agissant sur le réel, qui prend chez l'artiste la forme de la poïétique. Ainsi par exemple le triptyque Painting - Performance - Working (2018) : sa tenue de travail, une peinture détruite, et les restes d'une performance, emballés ficelés façon globes de mariée 19ème, «capsules», dit-elle, «de temps et d'énergie». Forces créatrices que Francine Flandrin dépense sans compter.

Mulholland Dive -  xylocope violet, céramique émaillée platine, ivoire. L 22 x P 13,5 x H 33 cm, 2020

Mulholland Dive - xylocope violet, céramique émaillée platine, ivoire. L 22 x P 13,5 x H 33 cm, 2020

Le temps qu'elle fait II - Le temps qu'elle fait signe sa liberté, tandis que la rigoureuse érudition qui sous tend la plupart de ses œuvres ne masque jamais le souffle dionysiaque qu'elle entend leur donner.

Chez Francine Flandrin, l'invention est toujours au service d'une audace, que l'on retrouve autant dans ses actions performatives (Portier de Nuit pour Accessoires Indispensables (2012), Parachutée, une performance dégonflée qui tombe à pic (2013), Marseille à tous points de vue (2013), Légendaires Apostrophe(s) (2017)) que dans, par exemple, l'inattendue L'Ecce Homo (2012), sein de faïence surmonté d'un téton de chocolat blanc, déclarée première sculpture léchable et rechargeable, se promenant librement entre détournement à l'esprit Dada, sculpture éphémère très Fluxus, et Eat Art.

Francine Flandrin ose. Faire du cul un bijou pour les mains (et par la même occasion ravager en trois lettres le discret charme bourgeois d'un innocent jeu de Scrabble®) avec son désormais célèbre Mot compte triple (depuis 2012) qu'elle n'hésite pas à proposer en version (poule) de luxe, en or et ivoire gravé.

Sorte de Clara Tice de notre temps, la voici se lançant dans un commentaire tout personnel, à la gouache, d'illustrations érotiques des années 30, hors textes d'un mystérieux et bien nommé (!) Jean-Martinet, auteur d'ouvrages aussi pertinents que "Matée par le fouet" et "Venez ici, qu'on vous fouette !" (Quand je fais mon Lavier BDSM : Flandrin /  Martinet, 2020)

Elle ose, donc, les sauts sémantiques les plus improbables au premier regard, l'incorrect, les oxymores et les ellipses, dans lesquels sens réel et sens métaphorique, sens et non sens se confrontent et se répondent, et il semblerait qu'elle ne craigne jamais les jeux de mots, jeux d'esprit et calembours.

Les mots justement. De son Manifeste Hue Dada - redoublant la référence historique et l'absurde -, aux titres soigneusement choisis de ses œuvres, Francine Flandrin joue de l'histoire de l'art comme d'un alphabet. Mais au delà, on retrouve souvent chez elle quelque chose de cette jouissance immédiate et enfantine du bruit des mots (ce qui fit dire que Tzara avait choisi ce mot, «dada», pour mimer le balbutiement d'un enfant - mais aussi ce qui place Flandrin quelque part aux côtés des lettristes). Entre Rrose Sélavy et Charles Dreyfus, l'innocence est feinte (son C.U.L en apporte la preuve) mais le jeu, fut-il hermétique, règne. DIY poetry (2015), coffret précieux rempli de pâtes alphabet, se présente tout à la fois comme un hommage à la poésie tout entière (et en particulier, donc, à Stéphane Mallarmé («Un coup de dé jamais n'abolira le hasard»)) et comme un défi ludique: il y a dans ce coffret de quoi écrire quelques vers éphémères, jetons en une poignée sur la table pour voir si un poème est possible...

Ouvrir ce coffret rempli de lettres qui ne demandent qu'à signifier, c'est un peu soulever le couvercle de la boîte de Pandore, découvrir ce que les mots recèlent de sens inconscients. Une des peintures présentées dans l'exposition intitulée Un pot de fleurs / Un flot de pleurs : lapsus (2019) lève le voile sur cette partie du travail de Flandrin. Elle explique «Je lis “Les Enténébrés” de Sarah Chiche, quant, à la page 205, je lis et relis à quatre reprises «un pot de fleurs coula de la serrure» au lieu de «un flot de pleurs coula de la serrure». Alors en pleine dépression, je nie l'évidence de la tristesse et de la mélancolie, je comprends mon lapsus... Éclat de rire... J'ai envie de peindre cet éclat». Cette anecdote montre combien sa pratique de la peinture, à la différence du reste de son travail qui relève d'un sérieux champ de réflexion, constitue une activité pour elle directement connectée à son inconscient, dans un élan de «lâché prise». Liberté que l'on retrouve autant dans le geste, ample et déstructuré (ce qui pourrait justifier le titre de la série : «Les explosives»), que dans la diversité des sujets traités, qui n'opèrent aucun continuité apparente, si ce n'est ce fil psychanalytique du lapsus ou du jeu d'image et de mot. N'a-t-elle d'ailleurs pas peint le divan de son psychanalyste menacé d'une imminente et très symbolique explosion (Nan, nan, je t’assure ça va très bien. (2019)) ?

Du lapsus au mot d'esprit, du mot d'esprit à l'ironie, il n'y a qu'un pas que Francine Flandrin, Freud ou Lacan à ses côtés, franchit allègrement, s'il est vrai que le recours aux mécanismes de la dérision reste une efficace dynamique de création.

Ainsi ose-t-elle encore manier l'hommage et l'irrévérence, lorsqu'elle s'approprie Dada pour inventer «Hue dada», sorte de baseline personnelle qui signe son univers, et pour lequel, avec un bel esprit de sérieux de pacotille, elle aura produit le Manifeste, proclamé la République et dont chacun peut devenir citoyen si toutefois on promet allégeance à ses principes et préceptes.

Elle sait manœuvrer pour qu'explosent en douce les prohibitions et que se démasquent les mythes. Car l'humour et l'ironie ici à l'œuvre sont souvent sous-tendus d'une dimension politique. Si, à l'instar de Fluxus, il s'agit toujours, par le renversement ou le n'importe quoi, de garder l'œil révolutionnaire ouvert sur les dérives et les aliénations de la «société du spectacle», son Rikiki Brother, son passeport Hue Dada ou son L'Ecce Homo abordent l'air de rien quelques uns des enjeux du monde contemporain, à l'heure de la surveillance numérique, des drames migratoires ou du renouveau du combat féministe.

Si elle choisit parfois d'être frontale, son travail s'écrit le plus souvent dans une sorte de rhétorique de l'esquive, stratégie qu'elle reconnaît emprunter aux érudits libertins dont la lecture la passionne, s'emparant du politique, ou de l'existentiel par l'investissement symbolique des objets. Ainsi par exemple de l'œuvre Entre la poire et le fromage (2014), sculpture en or et faïence émaillée qui sous l'allure d'un emprunt à une austère et tranquille nature morte «à la Morandi» fait écho pour elle à une réflexion sur le corps, sa dimension forcément politique et sa fragilité, que souligne ce couteau prêt à choir.

Car ce mystère de la chute qui vient, dont sourd l'urgence d'un Carpe Diem : tout est là.

LE TEMPS QU'ELLE FAIT - Francine FLANDRIN à la Galerie L'Oeil Histrion, Caen - Save the date 18 septembre!

Le temps qu'elle fait III- Le temps qui la traverse n'est pas tant celui de la chronologie que celui de la durée, une durée malmenée, compressée, disjointe, comme dirait Derrida reprenant la célèbre phrase d'Hamlet «The time is out of joint»*. Semblable au roi assassiné qui hante et dérange la vie d’Hamlet en errant sur les remparts d’Elseneur, le temps convoque les fantômes, le passé poursuit le présent de ses questions, et tous nous nous assignons à questionner la persistante présence de ce qui n'est plus. Cette condensation du temps / des temps qui «disjoint» l'ordre chronologique est bien ce qui est à l'œuvre dans la série de dessins de grand format que présente Francine Flandrin dans l'exposition. Elle a ressorti des cartons des photos de famille et en redessine l'image sur des papiers de grand format. En 1961, Jacques et Rose filaient le parfait amour, après qu'il lui ait volé un baiser dans le noir. L'histoire familiale en eut-elle été différente si Tinder avait existé ? Et l'oncle Christian, perdu par la fureur de la guerre, aurait-il su davantage qui il était s'il avait connu Grindr ? En rajoutant sur le dessin le logo d'une de ces applications qui font aujourd'hui notre quotidien, l'artiste souligne combien celles-ci s'incrustent dans nos trajectoires de vie à tel point que la vie de nos aïeux, et la notre par là même, auraient été autres... si elles avaient existé à l'époque. A quoi tiennent les destins ?

Ce n'est guère un hasard si Flandrin s'est longtemps passionnée pour les Vanités, et leurs versions contemporaines, ni qu'elle en appelle si souvent au texte de l'Ecclésiaste. Vapeur, buée, fumée... Car en deçà de l'apparente légèreté de son travail, se trame une conscience - conquérante mais forcément inquiète - de l'irréversible et de la disparition. Cette intime et puissante conscience du temps qui dévore et consume traverse bien la plupart de ses œuvres, qu'elle compile ici des objets du passé (ses ex-votos), pose là un insecte sur sa langue (l'autoportrait sculptural Mulholland Dive, 2019), produise une œuvre destinée à disparaitre sous les coups de langue (L'Ecce homo)...

Cette conscience aigue de la temporalité, la conviction d'être «de passage», et la certitude de l'absurde ne peuvent alors conduire qu'à une seule injonction : celle de l'Ici et maintenant. C'est Maintenant, œuvre datée du 26 septembre 2013, jour de l'anniversaire de l'artiste, maintenant ou jamais, maintenant pour toujours, comme un talisman, un serment, une promesse. Car puisqu'aucune conjuration n'est possible, il ne reste donc qu'une seule chose à faire : jouir, dans la mesure du possible. Rire, dans la mesure du possible. «Si le “patatras” est inévitable», écrit-elle, «et que la catastrophe sera fatale, l’ironie se révèle bien plus qu’un simple déclencheur, plutôt une arme absolue, un démultiplicateur de jouissance.»

 

Francine Flandrin est bien plus sage qu'on ne le pense, car il n'y a probablement rien de plus sage que de s'efforcer de jouir de la vie et de se saisir du jour présent.

Francine Flandrin est une artiste frivole. Mais la frivolité est un état sérieux. Au-delà des apparences, ce n'est, écrit le philosophe Alain, ni légèreté, ni insouciance, ni ignorance, ni naïveté. «Qui n'a pas chanté la nuit pour se donner du courage?»**

 

* W. Shakespeare- Hamlet (Acte 1, scène 5) – 1603, première publication

** Alain – Propos in La revue Libres Propos (1921-1924)

LE TEMPS QU'ELLE FAIT - Francine FLANDRIN à la Galerie L'Oeil Histrion, Caen - Save the date 18 septembre!

TEXTE PARU DANS LA REVUE TK 21 N°111 - https://www.tk-21.com/Le-temps-qu-elle-fait

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9 mars 2020 1 09 /03 /mars /2020 23:38
"Continuum (universality)" - Sadek Rahim

"Continuum (universality)" - Sadek Rahim

Après avoir été reportée, la 21 ème Biennale d'art contemporain de Santa Cruz en Bolivie a finalement ouvert ses portes, mettant en avant le travail photographique de Sadek Rahim. on y retrouvera également le texte que j'avais écrit pour l'occasion

Continuum (Universality)

1 printed Sticker, 200/125cm, 2017 - 3 C-prints, 68/45cm, 2017

 

...Quelqu'un raclant

les murs du monde

avec ses os ?...

Silence des yeux, Juan Gelman, 1981

Quelque part sur l'étroite bande côtière qui sépare la « montagne des lions » de la Méditerranée, entre Oran et le village portuaire de Kristel se dressent, face à la mer, les ruines d'une ancienne colonie de vacances, haut lieu de villégiature des petits Algériens de la région dans les années 70 et 80. Sadek Rahim passa un ou deux étés, enfant, dans une colonie de ce genre, dans une ambiance qui tenait davantage du camp militaire que des plaisirs balnéaires. Peut-être que cette rigueur, dans l'organisation des loisirs enfantins comme dans la tenue exigée d'eux avait quelque chose à voir avec la forte influence, militaire, politique économique et culturelle du « modèle soviétique », qui prévalut dans l'Algérie post-coloniale jusqu'à la fin des années 80. Ici, sans doute, s'agissait-il de modeler, pour reprendre l'expression du philosophe français Michel Foucault, les « corps dociles »* nécessaires à toute société disciplinaire. Parmi les ruines, certains murs sont restés bien debout ; sur l'un d'entre eux, on peut distinctement lire le mot « administration ». L'architecture parle, elle organise la violence en la « territorialisant », elle matérialise les dispositifs de contrôle et de domination des corps par les règlements, les fonctions, en un mot, le pouvoir. L'architecture parle : le lieu « public » est aussi éminemment « privé » quand les murs hantent les mémoires.

De temps à autre, au cours de ses pérégrinations, Sadek Rahim revient sur ces lieux le ramenant à des souvenirs d'enfance pas si heureux, regardant l'horizon depuis ces édifices aujourd'hui à l'abandon, comme s'ils avaient laché prise, comme un décor de théâtre, le décor d'une tragédie lointaine aujourd'hui vidé de ses comédiens et sans plus de spectateurs.

Puis il a appris que ces bâtiments avaient plus tard été occupés par l'armée nationale populaire algérienne, pendant la « décennie noire ». « J'ai trouvé fascinant », dit-il, « que ce lieu, supposé être un lieu de joie, de paix, un des rares échappatoires pour les enfants, soit lui aussi finalement lié d'une façon ou d'une autre à l'histoire récente de notre pays ».

Au travers du projet « Continuum », duquel sont présentées ici quatre photographies, Sadek Rahim poursuit une réflexion de près de dix ans sur les échecs de l'histoire contemporaine de son pays, et notamment les questions si sensibles de la migration et de l'exil, et en particulier de l’immigration clandestine des jeunes algériens vers l’Europe. Ainsi, Faces, Leaving paradise, Changing dreams ou encore Facing horizon étaient des projets dans lesquels photographies et vidéos, prises dans des villages côtiers, offraient le portrait de jeunes algériens potentiellement candidats à l’émigration clandestine. Souvent, la Méditerranée a été au centre de son travail. Cette fois, il l'a délibérément placée à l'arrière-plan des images, manière de dire que si la mer est toujours là, elle représente pour beaucoup aujourd'hui l'immensité d'un drame dont l'origine a un rapport avec ce que fut cette colonie de vacances : une orientation politique, économique, sociale, l'exercice d'un pouvoir...

Aussi, au-delà du continuum des espaces et des temps, se dessine une continuité sous le terme d'universalité. Ce que pointe Sadek Rahim, c'est le rapport de causalité qui est à l'oeuvre dans l'histoire, de manière parfois subtile, sous-jacente, symbolique. Autrement dit, ces bâtiments, dans ce qu'ils ont été et ce qu'ils sont aujourd'hui, matérialisent cette déréliction, cette difficulté à réformer, à sortir de l'émergence, qui, pour l'artiste comme pour beaucoup d'Algériens, sont liées aux choix politiques des pouvoirs successifs depuis l'après indépendance.

Sur la plage près de Kristel, Sadek Rahim photographie ces murs qui hantent sa mémoire ; à Santa Cruz, il superpose l'image, la reproduction au format réel d'un des murs de la colonie, sur un autre mur, « comme une seconde peau », dit l'artiste, comme une manière de lier intimement, d'entrelacer les deux histoires tragiques que ces deux pays partagent dans leur histoire contemporaine. Mur contre, tout contre mur. Ceux de ce centre de vacances abandonné font écho à l'histoire de l'Algérie, mais aussi à celle de la Bolivie, dans cette région qui a vu naître et mourir un certain Hugo Banzer Suarez.

En décembre 1977, Sadek Rahim a six ans. En Bolivie à ce moment-là, des femmes, des mères, et des enfants, font basculer l'Histoire et desserrent par leur volonté de résistance civile et une action protestataire inattendue l'étau du régime militaire. Les œuvres de le série « Continuum », si elles soulignent comment, d'une partie à l'autre du monde, les soubresauts de l'histoire, ses errements, et ses erreurs semblent parfois se reproduire comme un continuum de la tragédie, se veulent aussi et surtout un hommage aux enfances meurtries partout dans le monde, ne serait-ce que parce que la liberté de l'enfance, sa joie pure, son ignorance et son innocence, est universelle.

Car partout où ont régné la violence et l'arbitraire, il faut tout reconstruire : les identités, fragmentées, éclatées, les « mondes communs »** comme disait Hannah Arendt, reconstruire, donc, les mémoires et les projets d'avenir.

Réinventer aussi. Repousser les murs, les faire tomber, rouvrir le paysage...au bleu de la Méditerranée.

 

*Surveiller et punir - Naissance de la prison (1975),- Michel Foucault - 1975

**Condition de l'homme moderne - Hannah Arendt – 1958

 

 

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11 février 2020 2 11 /02 /février /2020 13:14
Un monde silencieux - Julie  BERNET-ROLLANDE expose chez FOOUND, à Genève, Suisse

Je suis ravie d'annoncer l'exposition à Genève de l'artste Julie Bernet-Rollande, pour qui j'ai eu le plaisir d'écrire ce texte, en mars 2019, qui présente désormais l'exposition:

 

Un monde silencieux


Quand on cherche à définir en quelques mots le monde que dessine Julie Bernet Rollande, l'idée d'un « monde silencieux » semble s'imposer naturellement. Pourtant, c'est sans doute un truisme de dire que le monde d'aujourd'hui est loin d'être silencieux ; sans doute n'a-t-il même jamais été aussi bruyant. Cette manière de percevoir d'emblée celui de Julie Bernet Rollande comme « silencieux» marque très certainement le sentiment, en regardant ce qu'elle produit, de cette distance volontairement prise de l'artiste d'avec la réalité hurlante des hommes et de leurs préoccupations immédiates, et de sa sensibilité à un univers qui n'attend rien de l'homme, de toute éternité. La nature, la forêt, la terre, cet « être silencieux »*... Non que la
nature soit « silencieuse » - elle grouille probablement des mille bruissements du vivant- mais, à l'instar d'un empirisme « berkeleyien », la nature est sourde à elle-même et seul l'homme, d'une certaine manière, l'entend. C'est donc à cette présence infiniment puissante et massive, et pourtant silencieuse au regard de l'agitation invasive du monde des humains, que se consacre Julie Bernet Rollande.


Ce silence, elle l'exprime d'abord par cet éloge à la lenteur que constitue le choix du dessin. Dans l'éventail des médiums dont un plasticien peut user, le dessin, dans lequel le geste universel du trait de crayon sur le papier renvoie à une temporalité réelle et incarnée, manifeste sans doute le mieux ce temps de
l'oeuvre en train de se faire, ce temps de la matérialisation de l'oeuvre. Travailler lentement, produire peu, tendre l'oreille au murmure de la nature : autant d'attitudes de l'artiste qui longtemps la placèrent loin des standards artistiques, médiatiques et économiques d'un art contemporain soucieux d'épouser les contours du monde hic et nunc.
Mais voici que de crise économique en désastre écologique, les interrogations depuis toujours nourries par Julie Bernet Rollande, dans sa vie personnelle comme dans son travail artistique prennent une dimension nouvelle, et rencontrent aujourd'hui celles d'un monde que nous savons en péril. Et alors les questions du temps qui se vaporise, de la consumation du monde, de l'attention au vivant, qui sont au coeur de son travail, croisent les questionnement les plus actuels.
Elle pourrait ainsi s'inscrire dans la mouvance d'un concept pas complètement nouveau, lancé au début des années 90 par des artistes environnementalistes : le Slow Art. Le Slow Art n'est pas un mouvement artistique au sens plastique ou formel, il ne renvoit pas à une pratique particulière, mais relève d'une posture engagée - dans laquelle se retrouve sans doute Julie Bernet Rollande- issue d'un examen de conscience quant à la société de consommation appliquée au monde de l'art, et de son marché, dans sa dimension spéculative.
Evaluant la responsabilité de l'artiste en tant que producteur d'objets surnuméraires dans un monde déjà saturé d'objets, les partisans du Slow Art invitent les artistes à réfléchir, entre autres, sur la nécessité de leur
production, par rapport à l'inutilité d'une surproduction standardisée, sur les conditions matérielles de production, par rapport à une éthique environnementale mais aussi à une pratique artisanale...


Décélerer le temps, repenser l'espace de la nature comme « espace de contemplation», - à l'instar de l'historien de l'art du début du siècle dernier Aby Warburg souvent cité par les défenseurs du Slow Art- , tel est précisément le travail quotidien de l'artiste, au travers de ses dessins qui tous, ensemble et
séparément, l'engagent, presque malgré elle, dans une oeuvre « écologique », faisant émerger les interactions micro- comme macro-cosmiques, des cellules aux organes, des êtres vivants à leurs environnements, et posant là un ecosytème.
Tel est le sens de ses « Interdépendance »(s). Tel est aussi ce qui explique comment, parmi une série de dessins plutôt abstraits, sera représenté de manière clairement figurative un animal – éléphant, singe..- : interaction, écosystème, disparition d'une espèce...
Dans la simplicité fluide de son art et de son trait, au crayon, au fusain et parfois dans la dilution de l'aquarelle, et le choix du papier comme « medium pauvre » - bien que tendant à devenir aujourd'hui un important médium dans le paysage de l'art contemporain – et après plusieurs tentatives de couleur, elle
opte finalement pour l'essentiel du noir et blanc, moins séduisant, plus méditatif, plus discret. Discrètement plus radical, aussi.
Abstraite ou figurative, la forme de la représentation n'est pas essentielle pour Bernet-Rollande. Elle collecte des visions, furtives ou rayonnantes, des bribes qui n'exigent pas d'être identifiées...Ce qui importe est la sensation du moment, la sensation du visible, la fugacité des impressions, la mobilité des choses davantage que leur stabilité, les traces, formes et empreintes, le mystère, donc.


Elle a appris, avec le temps, encore, à opérer un « lâcher prise » qui lui permet d'aborder les idées et les images qui lui viennent sans jugement. Un véritable travail de libération. Ainsi, elle ne produit pas par série mais plus probablement par glissements, une image en appelant une autre et la cohérence thématique,
s'il en faut une, se crée a posteriori. De même la diversité des formats dépend de l'intimité du rapport voulu avec l'image, de la même manière que la nature, lorsque l'on passe du plus étendu au plus discret, demande une attention d'entomologiste, que ses dessins exigent parfois.
Julie Bernet Rollande ferait bien sienne cette phrase de Junichiro Tanizaki « nous oublions ce qui nous est invisible. Nous tenons pour inexistant ce qui ne se voit point »** pour nous enjoindre justement, à regarder de plus près la secrète nature, dans une méticuleuse attention au vivant et un questionnement récurrent sur la place de l'homme dans ce monde, perpétuellement tiraillé qu'il est entre sa passion calculatrice et son idéal ascétique. Or, aujourd'hui, l'homme doit choisir, et de sa résolution s'ensuivra son plus proche avenir. Julie Bernet-Rollande, dans sa détermination à suivre sa voie hors des modes et et des attendus, jusqu'à son parti pris de frugalité, a érigé en quelque sorte un ordre de bataille, et elle a choisi son camp.


*Pierre Rabhi – La part du colibri – Editions de l'Aube,2017
**Junichiro Tanizaki – Eloge de l'ombre – Editions Verdier, 1933

 

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2 décembre 2019 1 02 /12 /décembre /2019 11:40
Opening / ouverture le 4 décembre de Souvenir from Earth, l'exposition solo de Brankica ZILOVIC à la Galerie Laure Roynette

Je suis très heureuse de participer à ma façon, au travers d'un texte, à la première exposition solo de Brankica Zilovic à la Galerie Laure Roynette, Paris. Une  exposition d'une grande richesse plastique et émotionnelle avec de nombreuses oeuvres nouvelles, à découvrir absolument et jusqu'au 11 janvier 2020.

Opening / ouverture le 4 décembre de Souvenir from Earth, l'exposition solo de Brankica ZILOVIC à la Galerie Laure Roynette

Souvenir from Earth

 

Au détour de quelque coin de l'univers inondé des feux d'innombrables systèmes solaires, il y eut un jour une planète sur laquelle des animaux intelligents inventèrent la connaissance. Ce fut la minute la plus orgueilleuse et la plus mensongère de l'« histoire universelle », mais ce ne fut cependant qu'une minute. A peine quelques soupirs de la nature, la planète se congela et les animaux intelligents durent mourir.
Telle est la fable qu'on pourrait inventer, sans parvenir à mettre suffisamment en lumière l'aspect lamentable, flou et fugitif, l'aspect vain et arbitraire de cette exception que constitue l'intellect humain au sein de la nature.

Des éternités ont passé d'où il était absent ; et s'il disparaît à nouveau, il ne se sera rien passé.

« Vérité et mensonge au sens extra-moral » - Friedrich Nietzsche (1873) (1)

 

 

 

Personne ne veut que, comme dans la prophétie nietzschéenne, il ne se soit « rien passé ». En vérité, quand bien même l'humanité disparaitrait demain, rien ne pourra faire qu'il ne se soit « rien passé ». L'Homme aura été, de toute éternité, et avec sa présence, même fugitive, au regard des éternités de l'univers, il se sera passé : des continents à la dérive, des paysages naturels et humains vus, peints, dessinés, photographiés, cartographiés, des passions individuelles et collectives, des guerres et des paix, des églises et des dieux, des spiritualités de toutes sortes, des souvenirs...

« Souvenir from Earth », la première exposition personnelle de Brankica Zilovic à la Galerie Laure Roynette, à Paris, c'est déjà la promesse solenelle qu'il y aura toujours quelque chose arraché au néant, à la destruction et à l'oubli. Comme on ramène un souvenir de voyage, comme on cherche à graver dans sa mémoire – ou dans celle, plus oublieuse qu'on ne le croit, de son téléphone ou de son ordinateur- l'image de ce qui a été, « Souvenir from Earth » ramène dans l'hétérotopie que constitue la galerie, des représentations diverses : batiments, paysages, choses, êtres, qui sont, qui ont été, pour les pétrifier, parfois au sens propre quand l'artiste les marie au béton, autant que pour les ramener à la vie. Livres, cartes, photos, fresques, tapis...Dans une tentative quasi encyclopédique de collecter des bribes de ce qu'est, de ce que fut, la vie sur cette planète ci, voici « Souvenir from Earth ».

 

La relation de Brankica Zilovic avec les cartes et les territoires est une vaste et profonde aventure, qui commence à l'orée de « La Pangée » (son premier « planisphère », 2011) et se poursuit depuis, inlassablement.

Explorer les frontières, les fractures, les schismes, les rifts, les tirailler, les étirer, les inventer, réinventer, triturer, en réseaux nerveux « comme des synapses », affirmer comment la vie est censée bouillonner quoiqu'il en soit...et résister à l'entropie et la mort.

Depuis les années 60, de nombreux artistes ( De Jasper Johns à Wim Delvoye, de Robert Smithson à Alighero Boetti pour n'en citer que quelques uns) se sont intéressés à la représentation cartographique comme espace esthétique permettant d'exprimer des phénomènes complexes au delà de la géographie, qu'ils soient politiques, sociaux, ou se fassent l'écho de territoires en mutation.

« L’inadéquation est intrinsèque à la carte», affirmait le logicien américain Nelson Goodman (2). Qu'une artiste comme Brankica Zilovic s'intéresse à la cartographie à l'heure de Google Map indique combien la carte d'artiste agit non comme représentation adéquate d'un réel mais matérialisation d'un espace mental, projection de l'ordre de la mémoire, de l'imaginaire et du désir.

Cette vision sélective, subjective, et poétique de monde pourrait s'appréhender comme une riposte à l'abstraction et à la dématérialisation du monde contemporain. Elle rend un territoire, fusse-t-il fictionnel, mais visible, à un monde paradoxalement en invisibilité, « sans corps ni visage », pour reprendre l'expression de Nicolas Bourriaud (3). Elle propose un atlas du monde, forcément provisoire, témoigne de sa recomposition, dans une lutte, vaine peut-être, contre une nostalgie presque nécessaire.

Les cartes de Brankica Zilovic s'inscrivent parfaitement dans ce que pouvaient en dire Deleuze et Guattari (4): elles construisent un réel plus qu'elles ne le décalquent, elles se déplient, se déploient, dans nos temps de repli sur soi, elles déchirent, renversent, bousculent les territoires, s'esquissent comme des méditations sur les temps passés et présents dans le dessein d'un avenir.

 

La dimension poétique et fictionnelle des œuvres de Brankica Zilovic n'éludent pas leur caractère à la fois biographique et politique. Les espaces diasporiques qu'elle dessine renvoient dans un premier temps à sa propre histoire - venir d'un « pays qui n'existe plus » - la Yougoslavie-, et partager, avec sa compatriote Marina Abramovic, la « culpabilité », sinon « la honte » de la guerre-. C'est un travail de mémoire et de résilience mis en œuvre par l'artiste, éminemment sensible à l'histoire particulièrement tumultueuse de cette Europe des Balkans dont elle est issue, et qu'elle interroge au travers, par exemple, de la série « No Longer mine » (2019), ou encore de « Last view » (2019), une photographie rebrodée d'or laissant apercevoir, presque effacée, la maison de son enfance, à la veille de sa destruction. Elle brode, dit-il, pour conjurer les fantômes du passé.

Dans un second temps, il lui importe que son histoire personnelle participe à un récit universel, et qu'elle, serbe partie vivre ailleurs, inscrive sa présence dans un monde ouvert, et multiple, un « Tout Monde », comme le définissait Edouard Glissant (5), penseur auquel elle aime se référer. Sa réflexion, comme sa pratique, prend appui sur cette idée d'interpénétration des cultures et des imaginaires, d'un monde qui perdure et/mais qui change, d'où son vif intérêt pour les images d'ici et d'ailleurs, les cartes et les livres, son insatiable curiosité de tout, qu'elle assouvit dans ses voyages, histoire de vérifier que la terre est bien « en partage pour tous ». Ses œuvres sont à l'image de ce monde-là, mouvantes, chaotiques. Par le travail de la broderie et des fils, les éléments s'y croisent, se rencontrent, surgissent, disparaissent, se transforment.

 

Glissant dirait que de ce chaos-monde, celui dans lequel nous vivons, celui que l'artiste décrit, une nouvelle humanité émerge ou émergera...Si ce n'était que, dans ces enchevêtrements du subjectif et de l'histoire, le monde que raconte Brankica Zilovic est au bord du vacillement, à bout de souffle.

Nous avons tous cette conscience diffuse, et angoissante, sinon de l'effondrement, au moins de l'effritement de notre monde. On pourrait dire que cette impression n'est pas nouvelle. L'Histoire de l'Humanité est jalonnée de moments de ruptures des ordres établis, de retournements et de révolutions, d'émergences et de crises...La crise, explique Hannah Arendt (6), fait apparaître de nouvelles possibilités d’être, offre une occasion de renaissance. Mais aujourd'hui, à la différence de nos aïeux atteints du mal du siècle – un vague à l'âme entre deux moments décisifs de l'Histoire, « où l’on ne sait, à chaque pas qu’on fait, si l’on marche sur une semence ou sur un débris » (7)-, et pour filer la métaphore médicale, il n'est pas impossible que nous ne soyons plus en crise, mais à l'apex, c'est-à-dire au moment, crucial et définitif, où l'on survit...ou trépasse. Il y eut un avant mais y aura-t-il un après ?

Alors peut émerger la tentation de liquider ce vieux monde perdu, de manière provisoire, dans l'attente d'une apocalypse, au sens propre, ou de manière radicale, pour en finir vraiment, car comme le disait Nietzsche, il n'y a guère de nécessité de la présence humaine sur terre.

Y a t-il quelque chose de cet ordre chez Brankica Zilovic ? Cela expliquerait la dimension lyrique et nostalgique, presque fiévreuse et romantique de nombre de ses œuvres, lorsque les fils fuyants ses cartes et ses livres pourraient matérialiser une sorte de deliquescence, que les noir et blanc virant au gris des photographies sur les morceaux de béton comme des vestiges, ruines du temps présent, se parent d'ors bientôt fanés...Non que Brankica Zilovic se laissât prendre à l'utopique nostalgie d'un passé arcadien – inclination trompeusement contemporaine- mais on pourrait bien interpréter l'émotion qui se dégage de ces œuvres comme un écho plus ou moins lointain de ce que Burke (8) appelait le sublime : quelque chose de l'ordre de la terreur et du danger, l'excitante délectation du bord du précipice. Là où nous en sommes, précisément, dans l'Histoire de l'Humanité.

 

Opening / ouverture le 4 décembre de Souvenir from Earth, l'exposition solo de Brankica ZILOVIC à la Galerie Laure Roynette

Mais dans le même temps, ces même œuvres, ou d'autres encore, magnifient de toute force ce qu'il reste encore à sauver, à l'instar de la banquise, symptôme le plus visible, le plus spectaculaire, et le plus tangible du changement climatique, qu'elle évoque dans plusieurs œuvres : « Holy Icefloe » (2019), cousue d'or, « Puzzling world » (2019), réalisée dans une technique de tuftage coloré et dense, ou encore « 4,15 millions» (2019), de la superficie restante de la banquise mondiale en 2019.

Ses photographies sur béton expriment la volonté farouche de fixer, de sauver, par la pétrification, toute une stratification de souvenirs mais aussi quelques monuments, souvent religieux, français mais pas seulement, qu'elle a choisi de montrer/conserver.

En brodant des livres anciens (choisis souvent pour leur contenus signifiants) de cartes, parfois semblables à des plans de villes assiégées, des citadelles, parfois laissant s'échapper du bleu de la mer des fils pareils à des torrents, elle les réactive d'une certaine manière. Objets de savoir et d'imaginaire en passe de disparaitre dans le vortex numérique, ils redeviennent objet d'une transmission, même si le texte se perd derrière la représentation brodée comme de force dans l'épaisseur du livre.

Dans tous les cas, il s'agit de se réapproprier les images et les choses, comme s'il fallait réanimer le monde, lui donner un nouveau souffle malgré un horizon aussi sombre qu'abstrait.

 

Cette conjuration de la disparition passe par une confrontation on ne peut plus concrète à la matière – d'innombrables heures passées sur ses ouvrages-, bien réelle, contre la virtualisation croissante, et vertigineuse, de notre monde, et par une profusion des médiums et des matériaux convoqués. Richesse des motifs, couleurs, fils, broderies, foisonnement des supports, le travail de Brankica Zilovic porte une dimension baroque, tant sur le plan formel que spirituel, à laquelle la luxuriance de l'or, utilisé ici de manière récurrente, n'est pas étrangère.

On pense d'abord, bien sûr, à l'influence de l'art byzantin et de l'iconographie orthodoxe, très présents dans la culture originelle de l'artiste. Matière ultime, couleur qui ne vit pas de la lumière mais qui porte en elle-même son propre rayonnement, l'or symbolise le pur éclat, la lumière divine. On songe ensuite, donc, à ce que l'or apporte au vocabulaire de l'esthétique baroque, cet emportement de l'émotion « vers le haut », ce soutien de la plus précieuse des matières au sentiment religieux.

 

Donner sens à la crise, disait donc Hannah Arendt (6), c'est résister à la disparition et affirmer que le nouveau est encore possible. Et le nouveau, écrivait la philosophe, est toujours un miracle.

Si, pour Brankica Zilovic, l'idée de la finitude, qui est pourtant l'essence même de l'existant, reste inacceptable, l'acte de création lui apparaît comme un moyen d'exorciser cette malédiction, rejoignant en cela les conceptions les plus anciennes de l'art comme moyen de survivance au delà de la mort, comme fragment d'éternité. Alors, l'acte de création auquel se soumet chaque jour Brankica Zilovic participe de ce miracle, de cette « promesse de rédemption pour ceux qui ne sont plus un commencement ».(9)

 

C'est ainsi que s'ouvre, et d'une certaine manière, se clôt l'exposition : avec cette grande pièce murale , simplement appelée « Life » (2018), plus puissamment colorée que la plupart des oeuvres présentées. Un monumental planisphère en toute liberté, dans lequel volumes et épaisseurs jouent avec des frontières qui se dilatent, éclatent, se dissolvent et se reconstituent, un Tout-Monde bouillonnant et bien au delà du sursis, parcouru d'énergiques secousses et de synapses violentes et joyeuses à la fois, avec, dit l'artiste, une certaine frivolité, de la légèreté et par dessus tout, une foi intense, et irradiante, en la vie.

 

 

(1) Friedrich Nietzsche - Œuvres, Chapitre 1 - Éditions Gallimard, coll. « Pléiade », 1975 et 2000, t. I, p. 403

(2) Nelson Goodman - Manières de faire des mondes, tr. fr. M.-D. Popelard, Paris, Editions Gallimard, 2007

(3) Nicolas Bourriaud, catalogue de l'exposition « GNS », Palais de Tokyo, Editions Cercle d’art, 2003

(4) Gilles Deleuze, Félix Guattari - Mille plateaux - Collection « Critique », les Editions de Minuit, 1980.

(5) Edouard Glissant – Traité du Tout-Monde, Editions Gallimard, 1997

(6) Hannah Arendt – Condition de l'homme moderne – Editions Calmann-Levy, 1961 et 1983

(7) Alfred de Musset - La Confession d’un enfant du siècle (1836), I, chapitre 2. - Editions Gallimard, 1973

(8) Edmund Burke- Recherche philosophique sur nos idées du sublime et du beau ( 1757) – Editions Vrin, 1998

(9) Hannah Arendt, Journal de pensée (1950-1973), Editions du Seuil, vol.1, p. 231, IX, 12, 2005

 

 

 

Opening / ouverture le 4 décembre de Souvenir from Earth, l'exposition solo de Brankica ZILOVIC à la Galerie Laure Roynette

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