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22 avril 2025 2 22 /04 /avril /2025 13:35
PUBLICATION - "Ainsi soient-elles", un texte pour le catalogue de l'exposition de LAURETH SULFATE au Centre d'art Jean-Prouvé, Issoire

Je suis ravie d'avoir été invitée par l'artiste Laureth Sulfate à rédiger le texte du catalogue de son exposition monographique "Ainsi soient-elles"  au centre d'Art Jean-Prouvé, à Issoire. Voici l'intégralité du texte publié dans ce catalogue et que l'on peut acquérir de diverses manières bien sûr, auprès  de moi, de l'artiste ou du centre d'art!

PUBLICATION - "Ainsi soient-elles", un texte pour le catalogue de l'exposition de LAURETH SULFATE au Centre d'art Jean-Prouvé, Issoire

 

(…)

Je suis comme je suis

Je suis faite comme ça

Que voulez-vous de plus

Que voulez-vous de moi

(...)

 

Jacques Prévert (1900 – 1977)

in Paroles, 1946

 

Le titre choisi par l'artiste Laureth Sulfate pour son exposition personnelle au Centre d'art Jean-Prouvé d'Issoire, «Ainsi soient-elles», invite d'emblée à un imaginaire poly sémantique, et, avant même d'avoir pénétré dans l'exposition, nous pressentons déjà que nous allons y découvrir un univers iconoclaste, énergique, probablement engagé vers l'évocation d'une féminité multiple et sororale, mais aussi peut-être teinté d'une forme de spiritualité. Nos attentes ne sont déçues...

«Ainsi soit-il», locution classique dans le discours liturgique – équivalent de Amen- , s'inscrit littéralement comme la conclusion d'une prière: «Espérons qu'il en soit ainsi», ou encore «Acceptons qu'il en soit ainsi» ou peut encore être appréhendé comme une injonction «Qu'il en soit ainsi», c'est-à-dire, tel que Dieu, et/ou ses Saints, le veulent.

Dieu et les Saints, nous le savons, sont souvent des hommes et en choisissant de féminiser et de rendre plurielle cette locution, Laureth Sufate érige d'emblée une loi nouvelle, que l'on pourrait tenter de résumer de cette manière: ainsi faut-il désormais agir tel que les femmes sont, veulent être – ou ne plus être-, seront désormais, poussées par un vent que d'aucun trouveront libertaire, et qui, d'une certaine manière, définit assez bien l'œuvre, les femmes, et la personnalité, puissantes et libres, de Laureth Sulfate.

PUBLICATION - "Ainsi soient-elles", un texte pour le catalogue de l'exposition de LAURETH SULFATE au Centre d'art Jean-Prouvé, Issoire

L'exposition se déploie dans une double dimension prospective-rétrospective. La grande salle présente pour la plupart des œuvres récentes et inédites, certaines spécifiquement réalisées pour le Centre d'art d'Issoire, tandis que les salles attenantes reviennent sur des thématiques et des œuvres qui ont jalonné le parcours artistique de Laureth Sulfate, ainsi que sur la commande que la Ville avait faite à l'artiste d'une fresque, «Le bal des abeilles», que l'on peut admirer Place Suzanne Noël, rendant hommage à cette personnalité historique de l'après-Grande Guerre et pionnière de la chirurgie réparatrice.

 

Au premier plan de cette proposition foisonnante, l'installation interactive «Ainsi soient-elles» présente une série de sept sculptures de vierges Marie – sept, comme le chiffre symbolisant la perfection spirituelle dans la tradition hermétique et la kabbale - sur fond de drapés blancs évoquant, selon, des voiles virginaux, des plis baroques, des suaires ou encore de christiques perizonium. L'artiste a, à dessein, choisi une représentation sculpturale classique, afin de pouvoir en détourner l'iconographie et y superposer des éléments plus iconoclastes. La figure de la Vierge constitue un élément central dans la spiritualité mais aussi, avec le temps, dans la perception de l «être-femme». Incarnant tout ce à quoi l'humanité peut aspirer: la foi, l'espérance, le dévouement, la générosité, la compassion..., ce modèle de vertu pourrait sembler obsolète dans notre monde déchiré, mais l'intérêt que portent les artistes contemporains à cette incontournable figure de l'histoire de l'art démontre à quel point elle prend encore sens aujourd'hui, ouvrant à tout un pan de réflexion sur ce que recouvrent aujourd'hui nos aspirations à la bienveillance, à l'inclusion, à une redéfinition des contours de l'«être-femme»... Retravaillées plastiquement, chacune d'entre elles «s'anime dans un souffle de réalité augmentée, chacune portant une voix unique.», explique l'artiste. «Certaines Vierges murmurent une prière sous forme de chant, des mots d'espoir et de pardon. D'autres, plus légères, entonnent simplement une chanson, comme un écho des émotions universelles portées par les femmes à travers l'histoire, (…), gardiennes vivantes d'un dialogue entre la douleur et la lumière, la mémoire et la transcendance, révélant un pont entre l'histoire humaine et l'éternité» dit-elle encore. L'artiste évoque ainsi des figures de femmes fortes malgré l'adversité et la guerre: sorcières, pourchassées et assassinées au nom de Dieu, «Canary girls»(1) ou «Radium girls»(2), sacrifiées au nom de la guerre...

 

Complétant ce dispositif, l'artiste a imaginé une manière originale et, avec humour, irrévérencieuse, de découvrir quelques unes de ses vidéos. L'œuvre «sous les jupes des femmes» mixe d'une certaine façon l'esthétique d'un prie-Dieu et une forme sculpturale féminine, cachant un écran sous les plis de sa jupe. Entre chaire et confessionnal, cette proposition insolite permet de s'isoler et de s'immerger dans un univers particulier, spirituel et poétique, sulfureux parfois, faisant écho à la réflexion que l'artiste poursuit sur l'«être-femme», entre transitions et métamorphoses, imaginaires et fantasmes.

 

Il est sans doute opportun de s'arrêter ici un moment sur ce qui fait la spécificité et la richesse de l'écriture polymorphe de Laureth Sulfate. Depuis plusieurs années, elle déploie en effet un large arsenal de médiums et de techniques, dont la maîtrise permet de réaliser une œuvre à l'envergure multiple, hybride et baroque, tant sur les plans formel que sémantique, entre sculpture, installation, chant, performance, vidéo ou encore photographie, pour créer des œuvres parfois immersives, interactives, croisant les genres et les limites entre réalité et numérique .

Nombre de ses travaux s'appuie sur un premier temps de prise de vue photographique, soigneusement mise en scène, chorégraphiée, dans laquelle les costumes, les maquillages, les poses sont essentiels. Un travail «traditionnel» de photographie qui s'efface ensuite au profit d'un retravail plus pictural, d'une composition étudiée, tenant du collage. Ici s'ouvre l'étape d'un processus faisant appel au numérique, à la palette graphique, permettant ce rendu coloré, vif, à la fois précis et foisonnant. Le diptyque du «Bal des abeilles», reproduit ici dans son intégralité(3), illustre parfaitement cette profusion visuelle, toujours doublée d'une multiplicité des symboles et des récits. L'artiste sait ainsi mixer avec justesse des techniques traditionnelles de l'art avec des techniques plus innovantes telles que l'IA ou la réalité augmentée...Artiste complète, elle ose, sans se limiter et sans étiquette, faire appel à ses multiples talents: pour la série «Ainsi soient-elles», c'est elle qui a composé et chante le «chœur des vierges», elle encore qui interprète, la dangereuse danse de la performance «Metonomia»(2019), ou sous le voile blanc, la mystérieuse silhouette de la série «Un monde hors de ses gongs» (2019).

 

La Vierge semble encore là, résistante, résiliente, comme une figure de proue, émergeant du chaos, de la destruction, des gravats, de cette ère contemporaine qui tient plus du jeu de la mort que de l'aire de jeu, et dans laquelle le temps, l'espace, l'humanité même, semblent disjoints, pour reprendre l'expression de Shakespeare ("the time is out of joint")(4) qui inspire l'artiste. Dans cette série purement photographique, l'artiste, robe blanche la couvrant intégralement, si ce ne sont ses bras, ses mains, comme des capteurs, des appels, erre dans un paysage de fin, semblant chercher quelque chose, une issue, une révélation peut-être, ou comment réparer ce monde désarticulé, dérangé, déréglé, «hors de ses gongs». Et puis il y a ce geste, qui est celui des conspirateurs et des enfants, des sages et des anges, ce geste du mystère, du secret, du silence, chut!, le doigt posé sur les lèvres: And still your fingers on your lips, I pray, dit encore Hamlet. Quelque part parmi les photographies, la silhouette blanche actant le signe harpocratique atteste du souci de compréhension des mystères du monde et de spiritualité qui l'anime.

Cette aspiration ne sera pas contredite par la série des «Lunatika», série en cours de dessins largement inspirée des mandalas et de leur usage jungien. Réalisée à partir de motifs élaborés directement à la pointe fine, de manière libre, cet ensemble de dessins invite, explique l'artiste, «à un voyage intérieur, où l’art du mandala rencontre l’univers mystérieux de la lune», dont l'influence, sur la nature comme peut-être sur notre psyché, est une question scientifique et ésotérique débattue depuis des siècles. Chaque dessin, aire rituelle, appelle autant au vagabondage de l'esprit qu'à la méditation, et devient ainsi «un miroir de l’inconscient, un champ d’énergie symbolique qui reflète les archétypes dans leurs dimensions les plus profondes et universelles.»

 

PUBLICATION - "Ainsi soient-elles", un texte pour le catalogue de l'exposition de LAURETH SULFATE au Centre d'art Jean-Prouvé, Issoire

Bien qu'empreinte de cet authentique souci de spiritualité, l'œuvre de Laureth Sulfate s'inscrit résolument et joyeusement dans le tumulte du monde, notamment en s'emparant de la rue.

Longtemps, et aujourd'hui encore, Laureth Sulfate a arpenté – et récupéré parfois- les pavés de Lyon, pour y déposer ses œuvres et ses actions performatives. Pour elle, à l'instar de nombreux artistes de street-art, la question du passage de la rue – atelier, comme le disait Daniel Buren, au mur des lieux d'art et musées est un objet de réflexion. Comment faire entrer avec cohérence un art destiné à être perçu par le grand public dans la liberté et le brouhaha de la rue dans le contexte, forcément différemment signifiant, comme tous les artistes le savent depuis Marcel Duchamp, du «lieu de monstration de l'art»? Un vaste débat que l'artiste tente de résoudre à sa manière en retravaillant spécifiquement – par les techniques et les dimensions-, pour l'intérieur, des projets qui existèrent dehors.

Ainsi du projet des «Corona girls»(2020-2021) qui naquirent au moment de l'épidémie mondiale de la Covid-19 et se répandirent d'abord sur les murs de la ville. Au premier regard, les œuvres font écho à toute une iconographie fifties: une imagerie pop issue des pin-up d'après-guerre, d'une féminité, donc, exacerbée et conforme à un modèle déterminé de posture et de séduction. Mais il s'agit bien entendu de se réapproprier ces codes pour les transfigurer, et en modifier le sens. De séductrices convenues, ces femmes se dessinent comme des guerrières -le terme «corona girl» faisant à la fois référence aux «Canary girls» et «Radium girls» que nous avons évoqué plus haut- des femmes fortes, infirmières, médecins, luttant contre la maladie et la mort.

A l'inverse du travail sur les «Corona girls» – mais il s'agit au fond de l'autre face du même questionnement-, la série développée autour du port de la burqa, et de la performance que l'artiste réalisa, requestionne la visibilité du corps féminin dans l'espace public, ici par son invisibilisation justement qui, par sa dimension pour nous fantomatique, le signale d'une manière négative, par soustraction.

Il apparaît ainsi clairement que, d'une manière ou d'une autre, la question du corps des femmes, dans toutes les occurrences politiques et sociétales qu'il implique, autant que poétique et fantasmatique, est bien au cœur des préoccupations de l'artiste.

PUBLICATION - "Ainsi soient-elles", un texte pour le catalogue de l'exposition de LAURETH SULFATE au Centre d'art Jean-Prouvé, Issoire

Dans la dimension rétrospective de l'exposition, une des salles revient sur un travail que l'artiste a développé autour d'une figure de la culture pop, le Joker, ici traité au féminin. Comme un double maléfique et séducteur, «la» Joker questionne les parts sombres, la noirceur sous des dehors colorés, une esthétique dionysiaque – cette folie qui parcourt toute l'œuvre de Laureth Sulfate et qui récuse à l'évidence, pour reprendre la dichotomie nietzschéenne(5), la tentation du calme apollonien, d'une femme apollonienne, docile et mesurée-. Ici trouve-t-on une expression de la démesure, de l'hubris qui caractérise le travail de Laureth Sulfate, mais aussi, parce qu'il n'y a souvent pas de dionysiaque sans tragédie, un visage de la résilience – comment sortir vainqueur d'une tragédie-. Questionnement récurrent dans l'histoire des femmes, intimement parallèle à celle de la nature – que, par exemple, la «tueuse de homard» illustre - malmenées les unes comme l'autre par l'impérialisme du patriarcat systémique, de la violence et des mécanismes de domination.

 

Le diptyque du «Bal des abeilles» synthétise, plastiquement et symboliquement, ces nombreuses représentations et préoccupations égrenées dans l'œuvre de Laureth Sulfate.

D'un côté, des femmes puissantes, chirurgiennes, infirmières, avocates, poétesses, aventurières...sont embarquées sur une folle nef, déclinant des figures symboliques de reconstruction, d'espoir, de monde nouveau, de réinvention, dans une composition fourmillant de détails signifiants.

De l'autre, les voici débarquant sur une terre a priori hostile, «ténébreuse et incertaine». un «monde perdu», décrit l'artiste, le monde disjoint que nous évoquions tout à l'heure. L'œuvre prend alors une tournure eschatologique nettement moins joyeuse, comme une fin de partie. Et ce ne sont pas seulement les femmes mais l'humanité tout entière qui, désormais, tente d'éviter que la partie ne soit définitivement perdue, et que la prédiction nietzschéenne ne se réalise:

«En quelque coin écarté de l'univers répandu dans le flamboiement d'innombrables systèmes solaires, il y eut une fois une étoile sur laquelle des animaux intelligents inventèrent la connaissance. Ce fut la minute la plus arrogante et la plus mensongère de "l'histoire universelle" : mais ce ne fut qu'une minute. A peine quelques soupirs de la nature et l'étoile se congela, les animaux intelligents durent mourir.»(6)

 

Marie Deparis-Yafil

Janvier 2025

 

(1)Durant la Première guerre mondiale, en Angleterre, des femmes travaillaient dans la fabrication d'obus à base de trinitrotoluène (TNT). L'exposition prolongée à cette substance toxique finissait par donner à leur peau une couleur jaune orangé d'où le surnom de "canary girl".

(2)De 1917 à 1926, l’United States Radium Corporation se lance dans l'extraction et la purification du radium à partir du minerai de carnotite afin de produire une peinture fluorescente, fournissant l'armée américaine en montres radioluminescentes. Les "Radium Girls" sont les ouvrières américaines embauchées pour peindre les cadrans de montre et qui, exposées à cette substance, ont commencé à souffrir d’anémie, de fractures osseuses, et de nécrose de la mâchoire., puis de tumeurs cancéreuses des os. Tandis que les les chimistes, connaissant les effets nocifs du radium, évitaient soigneusement de s’exposer au danger, utilisant des écrans de plomb, des masques et des pinces, on demandait aux ouvrières d'épointer les pinceaux avec leurs lèvres, ou de se servir de leur langue pour les effiler. De nombreux décès survinrent, et permirent d'ouvrir un procès historique pour l'histoire du travail ouvrier, à la fin des années 20.

(3)Seule la première partie de ce diptyque est présenté sur la place Suzanne Noël d'Issoire.

(4)William Shakespeare - Hamlet (Acte 1, scène 5), circa 1599

(5)Voir Frederic Nietzsche, La naissance de la tragédie, 1872

(6) Frederic Nietzsche, Le Livre du philosophe, III, 1873

 

 

AINSI SOIENT-ELLES

LAURETH SULFATE
CENTRE D ART JEAN-PROUVE - ISSOIRE

JUSQU'AU 1er JUIN 2025

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27 mars 2025 4 27 /03 /mars /2025 12:28
PUBLICATION - CAMILLE SART, SYLVIE KAPTUR-GINTZ in "NOS PARIS CRITIQUES", lacritique.org et Editions NAIMA

Je suis ravie que mes deux textes, "A cette échelle, on ne voit plus les larmes", sur l'oeuvre de Camille Sart, et "L'an prochain à Jérusalem", sur celui de Sylvie Kaptur-Gintz soient désormais publiés et lisibles dans cet ouvrage de référence, "Nos paris critiques", sur une initiative et une invitation de lacritique.org et aux Editions Naïma.

Présentation de l'ouvrage samedi 5 avril à 12h, dans le cadre du salon off ARTPARIS Unrepresented, le Molière, Rue de Richelieu, Paris 1er.

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10 février 2025 1 10 /02 /février /2025 12:32
Couverture du catalogue Dans la trame de l'étoffe

Couverture du catalogue Dans la trame de l'étoffe

Je suis très heureuse de voir mon texte "La peau du paysage", rédigé en 2019, publié dans la très belle monographie de Dominique Torrente!

PUBLICATION - "La peau du paysage", dans le catalogue monographique "Dans la trame de l'étoffe" - DOMINIQUE TORRENTE

Que serait la « peau d'un paysage »? La surface visible d'une tectonique complexe, architecturale ou non, ce qui affleure au regard et qu'il ne peut jamais totalement embrasser, un territoire souple, comme un revêtement posé sur les accidents et dont on ne verrait jamais l'envers. L'envers du décor. Ou celui du canevas, cet ouvrage d'aiguille pour noble dame popularisé au 19ème siècle, aujourd'hui objet désuet sinon déchu et « indigne d'intérêt », dont le réusage est cependant au cœur du travail récent de Dominique Torrente, et dont le nom désigne – cela peut-il être un hasard ?- en topographie, l'ensemble des points relevés sur le terrain permettant de reconstituer la toile d'un relief par cartographie.

Seulement, lorsque Dominique Torrente demande aux modèles de ses récentes photographies – montrées ici pour la première fois- de porter les canevas brodés, et que ceux-ci s'approprient ces pièces de tissu comme des « peaux » quasi animales, vêtements colorés que seuls leurs corps architecturent, elles leur redonnent vie et parfois aussi, découvrent l'envers du paysage, du décor, de la belle broderie : les fils emmêlés et les nœuds. « Ce dernier côté est moins beau », dirait Schopenhauer, « mais plus instructif, car il permet de reconnaître l'enchainement des fils »¹, autrement dit, comment s'est construite la peau du paysage. Si Schopenhauer compare la vie à une étoffe brodée dont « chacun ne verrait, dans la première moitié de son existence, que l’endroit, et, dans la seconde, que l’envers »¹, c'est probablement davantage l'intérêt et la curiosité pour la forme du travail, de la transformation par l'assemblage de l'épars en un tout constitué, qui nourrissent les recherches de Dominique Torrente.

Car l'espace de la toile brodée, endroit comme envers, forme un territoire – un paysage- complexe, au sens premier, étymologique. Elle est un tout complexe c'est-à-dire un « assemblage » de constituants « tissés ensemble », un « enchevêtrement d'enlacements »², pour reprendre l'expression d'Edgar Morin. Car il n'est pas impossible que Dominique Torrente ait choisi la toile brodée – consciemment ou non – parce qu'elle pourrait endosser en quelque sorte la métaphore originelle de la pensée « complexe » et du paysage comme « complexion » c'est-à-dire ce mode d'être fondamental qui existe, surgit et prend sens au travers de ce qui s'assemble, se noue, se tisse, un objet multidimensionnel aux multiples interactions, un objet qui raconte quelque chose, mais pas seulement son contexte d'origine, un objet d'une insoupçonnée richesse, matérielle et allégorique, ouvrant à une vision multiple et globale, bref, un objet appréhensible, pour reprendre le concept cher à Morin, sur le mode de la « reliance ».

Relier les représentations, les formes, les esthétiques, les histoires, opérer des ponts et des rencontres – ensemble de préoccupations qu'elle place sous le terme générique d' «hybridation »-, c'est précisément ce que produit Dominique Torrente dans ce travail de longue haleine autour du canevas brodé, et c'est justement ce qui en fait la complexité formelle et sémantique.

 

PUBLICATION - "La peau du paysage", dans le catalogue monographique "Dans la trame de l'étoffe" - DOMINIQUE TORRENTE

Il faut d'abord partir de la découverte que fit l'artiste, il y a quelques années, lors d'une résidence à La Ricamarie, près de Saint-Étienne, de ces canevas brodés à l'aiguille, au point de croix ou au point couché, réalisés à la main par les femmes des classes populaires, principalement entre les années 40 et 80. La plupart reproduisent les peintures considérées comme chefs d'oeuvre de la peinture européenne, de Vermeer à Fragonard, de Millet à Renoir...Fascinée par cet « art modeste », « sans grande valeur marchande mais à forte valeur émotionnelle », comme pourrait en parler Hervé Di Rosa³, Dominique Torrente entreprend de les collecter, comme matériaux plastiques, mais aussi comme objets mémoriels.

Elle explique : « Ces pièces textiles une fois lavées sont répertoriées et archivées, et j’en transforme une grande partie, une autre partie est collectionnée afin de garder mémoire de cette étrange pratique des femmes des milieux modestes européens et de constituer un ensemble d’archives.(...)Débarrassées de leur cadre et lavées, ces modestes tapisseries aux teintes encore vives, où chaque point bien net peut évoquer un pixel, sont d’étonnantes traces d’un passé révolu, des tissages de mémoire. (...)Cette matière a une mémoire, comme les pages de publicité ou les textes sur lesquels j’aime intervenir.»

Ces objets d'« art domestique » résonnent chez l'artiste de tout un pan de son histoire personnelle, étroitement mêlé à l'histoire du monde ouvrier du siècle passé. S'y questionnent le processus de travail, le travail manuel en tant que geste, la manifestation concrète de l'acte de « produire », si ce n'est de créer, la question du « faire » au sens propre, le rapport à la matière dans le travail ouvrier et paysan et de façon concomitante, la nécessité de conserver une mémoire de ces modes de travail qui tendent à disparaître dans le monde contemporain. Le travail, comme manière d'inscrire sa volonté dans la matière, se retrouve autant dans la création artistique que comme essence même de transformation du réel à l'image de l'homme, de même que, toujours dans cette perspective hégélienne, le paysage tel que nous le voyons aujourd'hui est essentiellement le fruit de l'activité humaine, d'un effort imposant notre marque à la nature (ce qu'au fond nous appelons aujourd'hui « anthropocène »). Tel est probablement un des sens de ces assemblages que produit Dominique Torrente, cette manière de produire un « paysage » qui soit le résultat d'un assemblage déterminé.

Ainsi par exemple « Les riches heures ou l'éclat de vos mains », installation-juxtaposition de canevas constituant une tenture: tout en rappelant à une tradition iconographique d'esprit médiéval mais aussi aux coutumes décoratives aristocratiques, l'oeuvre fait écho au travail manuel comme puissance de représentation, de production d'image, « l'éclat » comme un hommage aux mains ouvrières de ces femmes produisant ces objets, tandis que Dominique Torrente, en les assemblant ainsi, construit une sorte de paysage iconographique, un paysage « modeste » lui aussi, y infusant une affection liée à l'histoire de ces toiles brodées.

Car cette sensibilité particulière au monde ouvrier, dont elle est issue, se nourrit au souvenir d'une enfance passée dans une région marquée par l'industrie textile, et d'une maison régulièrement envahie de tissus et d'étoffes: en travaillant sur ces toiles brodées, elle a, dit-elle, «retrouvé la fulgurance de (s)on attrait pour ces fibres, ces amoncellements de matières souples, molles, épaisses, aux couleurs chatoyantes car enfant, textiles et broderies envahissaient, s’amoncelaient, débordaient de la table de couture de (s)a mère. »

 

De nombreux artistes aujourd'hui, se réfèrent au média textile, et notamment à la broderie, pour signifier et le cas échéant s'en prendre à, la dimension domestique et « typiquement» féminine de cette activité. Dominique Torrente semble inverser le processus critique, voyant en cette activité certes spécifiquement « pensée » pour les femmes une brèche ouverte sur la création dans la répétition ménagère, un espace de liberté arrachée au quotidien ouvrier et aux tâches domestiques, un prétexte au repos si, pour reprendre les mots de Virginia Woolf, « le repos n’est pas l’inactivité mais le goût de se livrer à une activité différente », bref, une immatérielle mais réelle « chambre à soi »

 

PUBLICATION - "La peau du paysage", dans le catalogue monographique "Dans la trame de l'étoffe" - DOMINIQUE TORRENTE

Etait-ce aussi pour elles, au-delà de la possible dimensions décorative, un moyen d'introduire dans le foyer quelque chose de l'ordre de la culture ? Une entrée au musée où l'on ne va jamais, aux livres auxquels on n'a pas accès ? Ces ouvrages féminins, dont le succès va de pair avec l'industrialisation et la consommation de masse, sont pourtant essentiellement considérés comme kitsch par les élites, c'est-à-dire comme l'expression d'une maladroite manière de singer le goût bourgeois, indignes d'un quelconque rapprochement avec une réelle œuvre d'art. En utilisant ces anciens canevas, Dominique Torrente prend encore une fois à rebours l'attitude désormais convenue face au kitsch, admise voire encouragée, comme tendance esthétique au second degré, et vocabulaire, depuis Warhol jusqu'à Jeff Koons, de nombreux artistes contemporains. Et si l'on veut voir dans son travail une manière de revaloriser cette esthétique approximative, ce serait d'abord en vertu de l'hommage tendre et sincère qu'elle rend à ces femmes, et sans ironie, un acte de « reliance », encore. Ainsi croise-t-elle, dans sa série de sculptures Hybrid Lexis, deux langages esthétiques a priori inconciliables formellement et sociologiquement. Hybridation ou « collage » entre des volumes issus du minimalisme (monochromes, volumes géométriques colorés, évoquant Franck Stella ou Donald Judd), et des volumes recouverts de ces toiles brodées, la série Hybrid Lexis – dans laquelle chaque œuvre est un « Opposite » numéroté- semble rééquilibrer les valeurs, sans a priori.

De même, si Dominique Torrente semble céder à la tendance de la réappropriation, du réusage, de la « seconde vie » des choses qu'elle intègre dans son processus créatif, c'est au regard d'une réflexion menée à la fois sur le front de la question de la mémoire, et sur celui de l'éco responsabilité. Une question qui n'est pas nouvelle, comme en témoigne son œuvre « Territoire souple, flexible et recyclable », composée de fragments, de chutes, de canevas brodés rescapés de ses autres œuvres, sorte de paysage colorimétrique, par lequel elle rend un hommage, visuel et sémantique, à Tony Cragg. Car à l'instar du sculpteur britannique dans ses premières périodes, et notamment dans les années 70, il s'agit bien pour Dominique Torrente de créer une œuvre à partir des rebuts du monde industriel, fussent-elles ses émanations culturelles comme le sont ces canevas produits en grand nombre pour le grand nombre. Comme Cragg, elle opère ici un travail de recyclage formel, entre fragmentation et recomposition, dans une sorte d'archéologie contemporaine ( voir son œuvre « Vestiges », 2017)

PUBLICATION - "La peau du paysage", dans le catalogue monographique "Dans la trame de l'étoffe" - DOMINIQUE TORRENTE

"Ainsi les débris de la civilisation se déposent en couches successives créant le terrain fertile sur lequel germera le futur", écrit Tony Cragg, signifiant cette réflexion nécessaire sur le sens de l'oeuvre d'art. Par cette œuvre hommage, comme par d'autres, par ses dessins notamment, qui parfois intègrent des fragments de canevas, le travail de Dominique Torrente semble s'inscrire dans une réflexion proche de la mouvance slow art. Dans un monde littéralement submergé d'objets en surnombre, réfléchir à la manière dont est produite l'oeuvre (à partir de quels matériaux, dans quelles conditions) et à la légitimité de sa présence au monde ( ce qu'elle dit, ce qu'elle donne, sa nécessité) est inévitable, et Dominique Torrente ne contourne pas cette responsabilité : elle est au contraire, historiquement, politiquement, écologiquement, au cœur même de son travail.


 

¹ Arthur Schopenhauer- Aphorismes sur la sagesse dans la vie - Chapitre VI : "De la différence des âges de la vie".

² « Quand je parle de complexité, je me réfère au sens latin élémentaire du mot "complexus", "ce qui est tissé ensemble". Les constituants sont différents, mais il faut voir comme dans une tapisserie la figure d’ensemble » - Edgar Morin, « La stratégie de reliance pour l’intelligence de la complexité », in Revue internationale de systémique, vol. 9, n° 2, 1995

³ Hervé Di Rosa, « père » du concept d' « Art Modeste » et du MIAM (Musée International des Arts Modestes, à Sète), fondé en 2000.

Dominique Torrente explique que les maisons produisant ces modèles de canevas avaient « parié sur le fait que les femmes allaient introduire un geste de travail de couture (façon tapisserie) et non pas de peinture dans ces reproductions, car la couture était le seul domaine d’expression qui leur était permis. »

Virginia Woolf – Une chambre à soi - 1929


 

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27 novembre 2024 3 27 /11 /novembre /2024 16:03

Je suis très heureuse d'avoir pu répondre à l'invitation de http://lacritique.org pour rédiger deux textes sur deux artistes, un artiste dit "émergent" et un artiste dit "confirmé", pour la rubrique "Nos paris critiques"

Je présente donc ici le premier texte, que l'on peut retrouver sur le site de lacritique.org

https://www.lacritique.org/camille-sart/

sur l'oeuvre de Camille Sart et sous le titre

"A cette échelle, on ne voit plus les larmes"

Bonne lecture!

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24 juillet 2024 3 24 /07 /juillet /2024 10:08
PUBLICATION - Retour sur "L'Ange de feu" de Shigeko Hirakawa dans sa monographie "Visualiser le silence"

Je suis ravie d'annoncer la sortie de la monographie de Shigeko Hirakawa, artiste japonaise vivant et travaillant en France depuis près de quarante ans. Quarante ans de création et un corpus impressionnant, dans lequel prend place de belle manière une oeuvre, '"L'Ange de feu" qui a marqué et dont se souviennent encore tous ceux qui l'on vu.

Nous avions commandité cette œuvre auprès de Shigeko en 2013, dans le cadre de l'exposition "Au delà de mes rêves" que j'avais curaté au Monastère royal de Brou. Une œuvre in situ réalisée pour la nef de l'Eglise du monastère, sublime, mystérieuse et émouvante. 

Quel plaisir que Shigeko m'ait demandé de republier dans ce ouvrage le texte rédigé alors, ainsi qu'un texte de Claude Guibert, sur cette œuvre qui a été beaucoup vue, aussi, dans la presse et sur les réseaux.

ce fut une très belle aventure et ce catalogue est une merveille!

PUBLICATION - Retour sur "L'Ange de feu" de Shigeko Hirakawa dans sa monographie "Visualiser le silence"
PUBLICATION - Retour sur "L'Ange de feu" de Shigeko Hirakawa dans sa monographie "Visualiser le silence"
PUBLICATION - Retour sur "L'Ange de feu" de Shigeko Hirakawa dans sa monographie "Visualiser le silence"

Visualiser le silence

Shigeko Hirakawa

Editions La Manufacture de l'Image

ISBN: 

978-2-36669-074-3

PUBLICATION - Retour sur "L'Ange de feu" de Shigeko Hirakawa dans sa monographie "Visualiser le silence"
PUBLICATION - Retour sur "L'Ange de feu" de Shigeko Hirakawa dans sa monographie "Visualiser le silence"
PUBLICATION - Retour sur "L'Ange de feu" de Shigeko Hirakawa dans sa monographie "Visualiser le silence"

J'en profite pour re publier quelques images de cette exposition "Au delà de mes rêves" (2013) qui déployait, sur les deux sites du Monastère royal de Brou et de H2M, une vaste exposition autour de la thématique du rêve, de la nuit, et de la mort...Une exposition rassemblant des oeuvres de tous médias, avec de nombreux artistes d'horizon divers, de Monica Mariniello à Sophie Calle, de Rei Nato  Robert Longo, de Chiharu Shiota à Katia Bourdarel, de Corine Borgnet à Mai Tabakian, de Jan Fabre à Sylvie Kaptur-Gintz...sans compter le fameux mur de rêves érotiques...

1- Monica Mariniello 2- Gabriela Morawetz 3- Chiharu Shiota 4-Yveline Tropéa, Robert Longo, Chiharu Shiota 5- Sylvie Kaptur Gintz, Mathieu Pernot 6- Vanessa Fanuele, Robert Longo 7- Shigeko Hirakawa 8- Sophie Calle
1- Monica Mariniello 2- Gabriela Morawetz 3- Chiharu Shiota 4-Yveline Tropéa, Robert Longo, Chiharu Shiota 5- Sylvie Kaptur Gintz, Mathieu Pernot 6- Vanessa Fanuele, Robert Longo 7- Shigeko Hirakawa 8- Sophie Calle
1- Monica Mariniello 2- Gabriela Morawetz 3- Chiharu Shiota 4-Yveline Tropéa, Robert Longo, Chiharu Shiota 5- Sylvie Kaptur Gintz, Mathieu Pernot 6- Vanessa Fanuele, Robert Longo 7- Shigeko Hirakawa 8- Sophie Calle
1- Monica Mariniello 2- Gabriela Morawetz 3- Chiharu Shiota 4-Yveline Tropéa, Robert Longo, Chiharu Shiota 5- Sylvie Kaptur Gintz, Mathieu Pernot 6- Vanessa Fanuele, Robert Longo 7- Shigeko Hirakawa 8- Sophie Calle
1- Monica Mariniello 2- Gabriela Morawetz 3- Chiharu Shiota 4-Yveline Tropéa, Robert Longo, Chiharu Shiota 5- Sylvie Kaptur Gintz, Mathieu Pernot 6- Vanessa Fanuele, Robert Longo 7- Shigeko Hirakawa 8- Sophie Calle
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1- Monica Mariniello 2- Gabriela Morawetz 3- Chiharu Shiota 4-Yveline Tropéa, Robert Longo, Chiharu Shiota 5- Sylvie Kaptur Gintz, Mathieu Pernot 6- Vanessa Fanuele, Robert Longo 7- Shigeko Hirakawa 8- Sophie Calle

1- Monica Mariniello 2- Gabriela Morawetz 3- Chiharu Shiota 4-Yveline Tropéa, Robert Longo, Chiharu Shiota 5- Sylvie Kaptur Gintz, Mathieu Pernot 6- Vanessa Fanuele, Robert Longo 7- Shigeko Hirakawa 8- Sophie Calle

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1 mars 2024 5 01 /03 /mars /2024 16:42
VITACENE, une exposition personnelle de Béatrice Bissara à l'Atelier, Espace Arts Plastiques de Mitry-Mory, à partir du 1er mars

Après "Venus Vesper" en 2017 et "Touriste!" en 2019, je suis très heureuse d'être invitée à nouveau pour la Ville de Mitry-Mory à curater une exposition au charmant Atelier Espace d'Arts Plastiques, sous la houlette d'Eliette Nekert, avec cette exposition personnelle de Béatrice Bissara, "Vitacène". 

Après "Fragiles sommets", en 2022, au Château des Tourelles au Plessis Trévise, nous poursuivons notre aventure avec cette exposition, "Vitacène", présentant , auprès de peintures et d'une "Oscillation", de nouvelles pèces, notamment des céramiques, dans une ambiance qui se veut une promenade immersive au cœur d'une nature vivante, bruissante et polymorphe.

VITACENE, une exposition personnelle de Béatrice Bissara à l'Atelier, Espace Arts Plastiques de Mitry-Mory, à partir du 1er mars

Depuis quelques années, le concept d’anthropocène a émergé dans la pensée contemporaine, désignant, souvent de manière critique, l’ère de l’Histoire universelle à partir de laquelle l’homme et l’activité humaine ont commencé à avoir un impact sur la nature lui préexistant. Avec Vitacène, Béatrice Bissara imagine un nouveau concept, celui d’une « ère d’après », de la résurgence du vivace et de la puissance créatrice après que la technologie nous en ait détournés.

A travers différents médiums – peintures, oeuvres sonores (dont les Livres-murmures), sculptures, installation (une Oscillation synesthésique) - l’artiste nous offre une expérience immersive, une « apnée introspective », au coeur de la nature et de la forêt, réévaluant notre relation avec la vie et le vivant.

Se reconnecter avec ses ressentis les plus subtils, toucher par les sens la vie qui « transcende la forme et le visible » : pour Béatrice Bissara, la nature ne constitue pas un ensemble de corps végétaux ou animaux, mais une conscience vibrante. « Cette vision », explique-t-elle, « rompt avec la séparation fictive des règnes, unifiant l’humain, le végétal et l’animal dans une symbiose mystérieuse ».

A l’instar du philosophe Baptiste Morizot, elle souhaite « repolitiser l’émerveillement* », renouer avec la sensibilité et l’attention, s’inscrire dans cette philosophie du vivant où « la séparation entre intériorité et extériorité se dissout, la porosité des mondes s’installe, les corps ne sont plus séparés, mais reliés par cette conscience commune et les interactions qui en découlent ».

Béatrice Bissara en est convaincue : pour sauver notre planète, nous ne devons pas reprogrammer notre cerveau, mais lui permettre d’atteindre son « plein potentiel », dans une connexion souple et immédiate avec ce qui nous entoure, dont les ressources se déploieraient comme un dispositif d’accès à la totalité des mondes, aux autres consciences et formes de vies.

En quatre salles, l’exposition se présente ainsi comme une promenade méditative, un parcours initatique, à travers la forêt et les livres, les sons et les signes, le mouvement et la transe, pour éprouver les sens, les mettre en éveil, ouvrir les mondes.

 

VITACENE, une exposition personnelle de Béatrice Bissara à l'Atelier, Espace Arts Plastiques de Mitry-Mory, à partir du 1er mars
VITACENE, une exposition personnelle de Béatrice Bissara à l'Atelier, Espace Arts Plastiques de Mitry-Mory, à partir du 1er mars

L’exposition s’ouvre par une promenade immersive au coeur de la forêt, notamment au travers de la série Skin Earth Forest, inspirée par une retraite de plusieurs jours de solitude dans la forêt de Brocéliande, « quatre nuits et trois jours sans bouger », raconte Béatrice Bissara, « et un simple abri de trente centimètres de profondeur ouvert au vent ». Accompagnée des bruits de la forêt, cette expérience, que l’artiste cherche à faire partager au visiteur, fait écho pour elle à la possibilité d’entendre la voix d’une « vérité intérieure ». L’immersion totale dans la nature constitue pour l’artiste une expérience source d’un riche enseignement, permettant de se (re)connecter, de bouleverser ses affects et ses perceptions, de nourrir son imaginaire. « J’ai ressenti la force des éléments de la nature, des émotions intenses, un dialogue avec les arbres, les plantes et les animaux. Je me suis fondue dans cet écosystème, sentant la vie partout interagir avec moi », dit l’artiste. La série de peintures Skin Earth Forest est directement tirée de cette expérience solitaire. Elles se présentent comme des sortes de cartographies à la fois terrestres et aériennes, exprimant l’immersion dans la forêt et « le sentiment de fusionner avec elle ». Béatrice Bissara a cherché à retranscrire cette impression profonde, cette intensité de la vie à travers la couleur et l’énergie, la manière dont les variations de tonalités de vert, et les trouées de ciel bleu, l’ont envahie. Le regard suit les courbes sinueuses et se perd dans les méandres colorés, dans un mouvement hypnotique et apaisant.

VITACENE, une exposition personnelle de Béatrice Bissara à l'Atelier, Espace Arts Plastiques de Mitry-Mory, à partir du 1er mars

Le voyage se poursuit dans un jardin ardéchois lors d’une « cueillette chamanique », pendant laquelle l’artiste cherche à entrer en contact avec les plantes environnantes et les signes qu’elles envoient. « Les plantes se sont manifestées pour transmettre leurs messages avant de se dessécher. J’ai capturé leurs chants par une captation de leurs ondes électromagnétiques décryptés ensuite en sons. (…) L’eucalyptus , le romarin, la verveine, l’onagre et le mimosa, l’acanthe, le laurier nous chantent leur vie nous emmènent dans leurs univers sensoriels. », raconte-t-elle. Ici, elle tente de reconstituer des bribes de ces messages notamment au travers des Livres-murmures qui mêlent à la poésie humaine quelque chose de cette nature fragilisée, assiégée et mise en danger par une trop grande activité humaine, sourde à sa présence. Au travers de ses oeuvres, telles les sculptures d’argile qui emprisonnent les formes végétales comme des fossiles, elle alerte sur la rarification des essences et des variétés si nous poursuivons leur destruction. « Les plantes emporteront avec elles leur message et leur savoir, leur raison d’être. Je perpétue ainsi leur voix. », dit-elle encore.

Il importe de retisser un lien intime avec le vivant, de lui redonner une identité visible. L’espace investi mime un écosystème, et, en fusionnant l’art et le vivant, Béatrice Bissara cherche à concevoir un projet d’art total, multi-sensoriel, symbolique, philosophique et métaphysique : une oeuvre d’art totale projetant l’harmonie et l’unité de l’univers, et le désir de refléter l’unité de la vie dans un souci de « reliance », qui donne sens et finalité.

VITACENE, une exposition personnelle de Béatrice Bissara à l'Atelier, Espace Arts Plastiques de Mitry-Mory, à partir du 1er mars
VITACENE, une exposition personnelle de Béatrice Bissara à l'Atelier, Espace Arts Plastiques de Mitry-Mory, à partir du 1er mars
VITACENE, une exposition personnelle de Béatrice Bissara à l'Atelier, Espace Arts Plastiques de Mitry-Mory, à partir du 1er mars
VITACENE, une exposition personnelle de Béatrice Bissara à l'Atelier, Espace Arts Plastiques de Mitry-Mory, à partir du 1er mars
VITACENE, une exposition personnelle de Béatrice Bissara à l'Atelier, Espace Arts Plastiques de Mitry-Mory, à partir du 1er mars

L'exploration sensorielle et chromatique du monde vivant se déploie: la toile s’échappe du châssis pour grimper sur les murs, reflétant la manière dont la vie s’étend et s’adapte, s’émancipe et rayonne.

En majesté, l’installation (ou Gaïa), nous ramène à la forêt pour une exploration polysensorielle, parlant de s’ancrer dans la terre, la terre-mère -sens du mot grec Gaïa, originellement nourricière, nous rappelant en quoi cette terre est la première et unique maison.

On retrouve ici une des oeuvres-signatures de Béatrice Bissara, une Oscillation, installation cinétique composée de superpositions de disques en mouvement dont les girations sont programmées selon un process spécifique et dont les mouvements favorisent, si on y prête l’attention suffisante, la « déconnexion » du visiteur à son monde médiatique et la « reconnexion » à d’autres sensations, plus attentives à ce qui est perçu et à son monde intérieur. Environnement synesthésique, visuel et sonore, l’Oscillation invite le visiteur à l’épochè, terme grec signifiant la « mise entre parenthèse » provisoire de sa relation avec le monde extérieur, la suspension du jugement, vers une sorte de « lâcher prise » ouvrant à un autre état de conscience. Plaçant la perception du spectateur au centre de l’oeuvre, l’artiste explique que celle-ci est « capable d’agir directement sur le cortex cérébral pour mettre le spectateur en état de réceptivité particulière, accroissant ses fonctions sensorielles ».Le travail de Béatrice Bissara, qu’on pourrait qualifier d’« ésoesthétique » cherche à atteindre et à provoquer, par l’expérience artistique, quelque chose qui puisse se rapprocher de l’expérience mystique. Pour l’artiste, l’expérience cosmique de l’environnement - qui peut se faire au travers d’une oeuvre d’art - réévalue la place de l’homme dans la nature en le dessaisissant de sa singularité et de sa grandeur proclamée.

VITACENE, une exposition personnelle de Béatrice Bissara à l'Atelier, Espace Arts Plastiques de Mitry-Mory, à partir du 1er mars
VITACENE, une exposition personnelle de Béatrice Bissara à l'Atelier, Espace Arts Plastiques de Mitry-Mory, à partir du 1er mars

Le voyage proposé par l'exposition Vitacène s’achève avec une danse, un mouvement de notre propre corps comme clé vers l’union avec le monde qui nous entoure. Une danse ritualisée nous invitant à changer de regard.

Il s’agit d’une projection numérique de sculptures représentant des derviches tourneurs, en mouvement, démultipliant les points de vue, et rythmée par la percussion du tambour chamanique et le tintement du bol tibétain. Inspirée de la mystique de Rumî, de la danse du Samâ et des rituels soufis, que l’artiste a découvert il y a vingt ans en Anatolie. Derviches Tourneurs ou Ecologie de la Conscience se déploie dans le temps et l’espace, dans lesquels mouvement, son et lumière engagent le regardeur sur la voie de la confusion perceptive, d’une forme de synesthésie propice à la méditation. Au fil d’un programme de rotations, les sculptures de derviches effectuent une danse giratoire, le tissu de leur robe blanche, symbole de pureté, déroulant leur mouvement flottant sous la force de Coriolis. La cérémonie se déroule, comme un Samâ, en sept mouvements, un voyage partant de l’évocation de la lourdeur de l’enveloppe charnelle, puis vers l’éveil de la conscience et des âmes, de la lumière s’opposant aux ténèbres, jusqu’au retour au monde dans l’état de subsistance.

La danse initiatique du Sâmâ est un chemin comme un autre qui permet d’accéder à des mondes supérieurs. « L’important », explicite l’artiste, « est de comprendre le rôle que joue le corps dans l’accès à ce chemin initiatique , il reste le véhicule indispensable à cette exploration ».

VITACENE, une exposition personnelle de Béatrice Bissara à l'Atelier, Espace Arts Plastiques de Mitry-Mory, à partir du 1er mars

VITACÈNE

L’ère d’après...

Béatrice Bissara

Du 1er mars au 3 mai 2024

 

Commissariat de l'exposition : Marie Deparis-Yafil

Un guide de visite , disponible pur le public, a été réalisé.

Un catalogue de l'exposition est disponible sur demande

VITACENE, une exposition personnelle de Béatrice Bissara à l'Atelier, Espace Arts Plastiques de Mitry-Mory, à partir du 1er mars

Une rencontre avec l'artiste et le commissaire de l'exposition est prévue le 

SAMEDI 16 MARS à 15h

Visite de l'exposition, Performance-rituel de fertilité pour fêter, ave quelques ours d'avance, l'arrivée du printemps...

On vous attend!

VITACENE, une exposition personnelle de Béatrice Bissara à l'Atelier, Espace Arts Plastiques de Mitry-Mory, à partir du 1er mars

L’Atelier – Espace Arts Plastiques

20 rue Biesta

77290 MITRY-MORY

Tél : 01 64 27 13 94

Mail :espaceartsplastiques@mitry-mory.net

 

Entrée libre

 

Du mardi au jeudi de 14h à 18h30 – Le vendredi de 14h à 17h – Le samedi de 10h à 12h et de 14h à 16h – Du lundi au vendredi de 14h à 17h durant les vacances scolaires

 

Venir à Mitry- Mory

En voiture: A 104 (La Francilienne), A1 (Paris-Lille-Bruxelles), A3, A4 ( Paris-Reims), RN2 (vers Soissons), RN3 (de Paris à Châlons-en-Champagne)

En train: Ligne K ou RER B en direction de Mitry-Claye

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20 février 2024 2 20 /02 /février /2024 11:57
TEMPORARY SANCTUARY - Un texte pour l'exposition personnelle de ZEVS - OTI Gallery, Bangkok, Thaïlande

Outre la satisfaction enfantine de voir mon texte et mon nom traduits en Thaï, pour la première fois, je suis ravie d'avoir pu rédiger ce texte au long court pour la première exposition en Thaïlande de Zevs, à la Over The Influence Gallery, à Bangkok, en Thaïlande. 

Un texte, et une exposition, qui signent une évolution de grande ampleur dans la réflexion et le travail de Zevs, tout en continuant à creuser certains sillons. Une exposition magnifique dans un environnement sublime. S vous passez par Bangkok, n'hésitez pas à venir voir, c'est surprenant, c'est jusqu'au 24 mars!

TEMPORARY SANCTUARY - Un texte pour l'exposition personnelle de ZEVS - OTI Gallery, Bangkok, Thaïlande

Il y eut une fois, dans un recoin éloigné de l'univers répandu, en d'innombrables systèmes solaires scintillants, un astre sur lequel des animaux intelligents inventèrent la connaissance.  Ce fut la plus orgueilleuse et la plus mensongère minute de l'" histoire universelle ". Une seule minute, en effet. La nature respira encore un peu et puis l'astre se figea dans la glace, les animaux intelligents durent mourir. – Une fable de ce genre, quelqu'un pourrait l'inventer, mais cette illustration resterait bien au-dessous du fantôme misérable, éphémère, insensé et fortuit que constitue l'intellectuel humain au sein de la nature. Des éternités durant il n'a pas existé; et lorsque c'en sera fini de lui, il ne se sera rien passé de plus. Car ce fameux intellect ne remplit aucune mission au-delà de l'humaine vie. Il n'est qu'humain, et seul son possesseur et producteur le considère avec pathos, comme s'il renfermait le pivot du monde.  Frédéric NIETZSCHE - Vérité et mensonge au sens extra-moral, 1873

 

Après une incursion au Louvre (Paris, France), dans la prestigieuse Salle des Etats, entre Monna Lisa et Les noces de Cana de Véronèse, puis une importante exposition personnelle à l'Hangaram Art Museum de Séoul (Corée du Sud), l'artiste français à la renommée internationale Zevs présente, pour la première fois en Thaïlande, un large ensemble d'oeuvres inédites à la Over The Influence Gallery, au cœur de Bangkok.

TEMPORARY SANCTUARY - Un texte pour l'exposition personnelle de ZEVS - OTI Gallery, Bangkok, Thaïlande

Chef de file du Street Art en France dans les années 1990, Zevs s'est toujours emparé des sujets les plus brûlants de son époque, pour les traiter plastiquement, dans son langage bien particulier et reconnaissable (graffitis propres, logos liquidés, attaques visuelles...). Aujourd'hui, l'ère de l'anthropocène dont nous vivons peut-être le crépuscule alarmant attire plus que jamais son attention et le désir d'y confronter son regard et sa pratique de plasticien et de peintre. Ainsi, il investit la totalité des espaces de la OTI Gallery pour y proposer un parcours nous plongeant dans des questionnements liés à la mer et à la terre, à la perdurance des éléments. Ainsi, les quatre éléments fondamentaux - eau, air, feu, terre- , dont les complexes combinaisaons forment la matière de l'Univers, «racines de toutes choses» depuis l'Antiquité et Empédocle d'Agrigente, sont ainsi tour à tour convoqués, plastiquement et techniquement, pour créer des oeuvres dans lesquelles la notion de stratification, de temporalité longue, donc, est cruciale. Ce faisant, l'artiste pointe de manière critique le rôle des industries pétrochimiques, ce qu'elles produisent à partir des fossiles et la manière dont cette extraction massive et invasive, pour produire toujours plus d'énergie, impactent les écosystèmes par sa toxicité – gaz à effet de serre, engluement...- entrainant le dérèglement climatique et la destruction de la nature que nul ne peut désormais nier.

 

Cette question de nature écologique était déjà présente dans le travail de Zevs depuis plusieurs années. Sa revisitation du plus célèbre tableau de David Hockney en témoigne, en même temps que de sa manière de dérégler une imagerie en y intégrant un élément signifiant et perturbateur du bel agencement. Ainsi sa série des Oil Paintings, conçue entre 2014 et 2016 reprenait le motif et l'esthétique de A Bigger Splash (1967), jouant sur l'ambiguité de la forme chromatique et du fond critique. Si à première vue, les œuvres de Zevs imitaient avec une certaine fidélité la technique et la palette colorée de Hockney, évoquant avec lui le calme luxueux d'une piscine de villa californienne, le mur blanc de la villa en arrière-plan était «tagué» d'un logo – celui d'une compagnie pétrolière-, logo «liquidé» à la façon de Zevs. La peinture coulait sur le sol et se répandait dans la piscine comme un déversement d'huile, à la place du splash attendu. L'oeuvre de Hockney, connue pour sa célébration d'un mode de vie azuréen, se retrouvait détournée et requalifiée de manière critique. Zevs transformait ainsi ce «scénario» idéal en une réflexion acide sur le capitalisme et le pouvoir de nuisance, économique et écologique, du pétrole, de ses usages et dérivés, cette image idyllique se trouvant souillée par les émanations d'un activité industrielle aux conséquences polluantes majeures.

L'artiste s'intéresse depuis longtemps aux fonds sous-marins – il pratique la plongée- mais sans doute sa récente installation en Bretagne, au bord de l'Océan, a modifié sa perception du monde, en créant une proximité immédiate et quotidienne avec la nature, les élements, et notamment avec la mer. Cela retentit très sûrement d'un écho différent dans son travail, l'éloignant un peu de la dimension réputée urbaine de son travail, lui qui à ses débuts taguait dans les couloirs sous terrain du métro parisien. Ici, se déroule alors le thème devenu cher à l'artiste du devenir maritime et de l'écologie des fonds, et, avec Temporary Sanctuary, Zevs avance d'un pas dans cette réflexion critique, cherchant, dit-il «à capturer l'urgence de la préservation environnementale à travers le prisme de la dystopie.»

TEMPORARY SANCTUARY - Un texte pour l'exposition personnelle de ZEVS - OTI Gallery, Bangkok, Thaïlande

L'espace en étages de la galerie investi par Zevs peut être compris comme une sorte de Stupa, symbole architectural de l’univers matériel tel qu’il existe dans l’espace, mais aussi du monde de l’esprit et de l’énergie spirituelle. De la topologie terrestre au cosmos évoqués dans ses oeuvres se constitue un fil conducteur «vertical» de l’exposition semblant s'élancer depuis l’entrée de la galerie jusqu’au dernier étage ouvrant sur la ville, créant une sorte de ligne d’énergie, à la fois visible et invisible, de la terre vers le ciel, de ce «sanctuaire temporaire» qu'est la Terre, vers l'infini.

Car la Terre, comme la mer, affirme l'artiste par le titre qu'il a choisi, n'est qu'un «sanctuaire temporaire», des espaces dont nous sommes locataires. Cette conception d'un rapport «d'emprunt» au monde reste, dans la pensée occidentale -nourrie par l'idée issue de la Renaissance et résumée par le philosophie français René Descartes dans la formule «L'homme, maître et possesseur de la nature»- une pensée nouvelle. Il faudra attendre le début du vingtième siècle pour que la notion critique d'une humanité «extorquant» à la nature sa richesse sans jamais rien lui rendre émerge ( notamment avec le philosophe allemand Martin Heidegger).

Ces espaces, nécessaires à nos vies, sont aussi sanctuaires, à la fois dans le sens d'espaces «sanctuarisés», c'est à dire sacrés ou qui devraient retrouver leur dimension sacrée et sacralisée, qu'on ne pourrait ni ne devrait toucher, abîmer, détruire, mais aussi dans le sens d'abris, de lieux protégés, de temples, d'espaces spirituels. « Temporary Sanctuary » évoque donc d'emblée, dans ce titre comme un oxymore, puisque la dimension sacrée devrait a priori exclure celle de temporalité, le fait même d'une pensée contemporaine qui intégrerait la dimension fugace de notre présence sur Terre autant que sa rareté, et la préciosité de la nature qui nous accueille. Un oxymore, d'une certaine manière, pas si éloigné de cette étincelle d'humanité perdue le temps d'un souffle dans l'immensité de l'univers, unique mais insignifiante, que décrit le philosophe allemand Frédéric Nietszsche en exergue de ce texte.

 

TEMPORARY SANCTUARY - Un texte pour l'exposition personnelle de ZEVS - OTI Gallery, Bangkok, ThaïlandeTEMPORARY SANCTUARY - Un texte pour l'exposition personnelle de ZEVS - OTI Gallery, Bangkok, Thaïlande
TEMPORARY SANCTUARY - Un texte pour l'exposition personnelle de ZEVS - OTI Gallery, Bangkok, Thaïlande
TEMPORARY SANCTUARY - Un texte pour l'exposition personnelle de ZEVS - OTI Gallery, Bangkok, ThaïlandeTEMPORARY SANCTUARY - Un texte pour l'exposition personnelle de ZEVS - OTI Gallery, Bangkok, ThaïlandeTEMPORARY SANCTUARY - Un texte pour l'exposition personnelle de ZEVS - OTI Gallery, Bangkok, Thaïlande

L'exposition s'ouvre sur Oilspill Islands, faisant partie de ce que l'artiste appelle Jet Paintings, c'est -à-dire, des peintures réalisées à l'aide d'un souffle puissant, d'air ou d'eau, qui les modèlent et les informent. Les Oilspill Islands sont donc composées d'une série de tableaux et d'études représentant des îles cernées par les eaux, vues du ciel. Comme des sortes de bas-reliefs, à la frontière de la peinture et de la sculpture, semblables à des relevés topographiques, on découvre avec fascination ces visions aériennes, la mer, ses différentes zones et ses reliefs insulaires, ses rifts, ses dénivelés, jusque dans ses profondeurs, dans les épaisseurs de couches de peintures stratifiées puis révélées.

Sur fond de wallpaper répétant à l'infini des coraux blanchis, en dépérissement, Zevs a choisi, pour les œuvres de grand format, cinq îles: la Corse, dite Ile de beauté, en France, Maui (Hawaï), Hiva-Oa, en Polynésie, autre île «de rêve», l'île de Moorea, île du Pacifique Sud , située dans l'archipel de la Société en Polynésie française, entourée d'une importante barrière de corail, connue autant parce qu'ele fut une des premières îles où se tinrent les essais nucléaires française en Polynésie dans les années1960 que pour son revirement touristique, et enfin l'île thailandaise Ko phi phi, parangon du tourisme de masse, souvent dévastateur d'écosystèmes fragiles, sans cesse menacés, assiégées, par une trop grande emprise de l'impérialisme de l'activité humaine, qu'elle soit touristique ou industrielle. On se souvient qu'il y a un peu plus de vingt ans, le film de Danny Boyle, La plage, avec Leonardo di Caprio, était devenu un film si culte, avec son histoire de paradis perdu et retrouvé, que des hordes de touristes s'y déversèrent, détruisant durablement les massifs coralliens, obligeant les autorités à en interdire l'accès et, auourd'hui encore, la possibilité de cette île est réservée car devenue intensément fragile...

Dans cette série, les îles émergeant des fonds sont d'un noir luisant, comme couvertes du goudron d'une marée noire, leur donnant une présence inquiétante et apocalyptique. La mer prend des reflets nacrés, comme des vagues d'hydrocarbure, texturées par la matière repoussée, modelée par la puissance de l'air à haute-pression appliqué «comme un pinceau» sur la toile, explique l'artiste, conservant malgré tout la beauté de la vision de fonds marins vus d'en haut, avec ses nuances colorées, ici exacerbées, comme artificielles, créant une complexité visuelle qui rappelle la dynamique de l’eau et la propagation de la pollution. Ces Jet paintings emmène le visiteur au bord du permanent parodoxe de la beauté du désastre.

TEMPORARY SANCTUARY - Un texte pour l'exposition personnelle de ZEVS - OTI Gallery, Bangkok, Thaïlande
TEMPORARY SANCTUARY - Un texte pour l'exposition personnelle de ZEVS - OTI Gallery, Bangkok, ThaïlandeTEMPORARY SANCTUARY - Un texte pour l'exposition personnelle de ZEVS - OTI Gallery, Bangkok, Thaïlande
TEMPORARY SANCTUARY - Un texte pour l'exposition personnelle de ZEVS - OTI Gallery, Bangkok, Thaïlande

Puis, le parcours de l'exposition mène à une nouvelle série de Liquidated Logos, cinq peintures évoquant quelque vue idyllique, des ciels colorés entre sunset et sunrise, perturbés par la présence d'un logo noir, parmi lesquels celui de PTT, s'élevant au dessus de la ligne d'horizon, et liquidé à la manière de l'artiste, par ce dripping de peinture signifiant à la fois la liquidation, la liquéfaction, et l'attaque critique de l'entreprise citée. Le chromatisme est comme chimique, donnant une sorte d'aura d'étrangeté un peu apocalytique, évoquant un incendie, un vent de Sahara, une altération du climat, une nature encore belle mais déréglée. Ces logos de compagnies mondiales d'énergie flottant dans un ciel acide, apparaissent tels des soleils de synthèse de mondes dystopiques, renvoient à une dimension qui pourrait être mystique, si n'était l'impression de divinité d'artifice.

TEMPORARY SANCTUARY - Un texte pour l'exposition personnelle de ZEVS - OTI Gallery, Bangkok, Thaïlande
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TEMPORARY SANCTUARY - Un texte pour l'exposition personnelle de ZEVS - OTI Gallery, Bangkok, ThaïlandeTEMPORARY SANCTUARY - Un texte pour l'exposition personnelle de ZEVS - OTI Gallery, Bangkok, ThaïlandeTEMPORARY SANCTUARY - Un texte pour l'exposition personnelle de ZEVS - OTI Gallery, Bangkok, Thaïlande

Les Shell paintings forment une série d'oeuvres à la fois picturales et en volume, complétées de vidéos. Ici, dans un jeu de signifié et de signifiant, ce sont à la fois le logo bien connu de la multinationale pétrolifère et le coquillage qui sont convoqués, dans une sorte de synthèse circulaire, la marque Shell ayant été à ses origines...une société qui vendait des boîtes décorées de coquillages. Les oeuvres sont particulièrement travaillées, balançant, formellement et sémantiquement, entre les deux occurrences. Les pourtours des coquilles en bois peint sont recouvertes de goudrons, tandis que les intérieurs scintillent d'effets irridescents évoquant la délicatesse de la nacre autant que l'hydrocarbure. Si, sur le logo de la compagnie, les couleurs et les formes sont censées évoquer la puissance du feu et du soleil, ici, les arêtes noircies de la coquille rappellent davantage des barreaux de prison. En outre, les œuvres présentées ici ont toutes subi l'épreuve du feu, comme en témoignent les vidéos qui accompagnent les oeuvres. Sur le lit de coquillages d'une plage de Bretagne, soumis au vent et aux embruns, l'artiste embrase l'oeuvre, produisant une forme de liquidation par le feu: le goudron coule et se combuste, carbonise, se bitume, la peinture métallisée noircit... Cette symbolique du feu, que l'on retrouve dans le travail de Zevs de manière récurrente, joue à la fois de la notion de destruction, de ruine et de tentative de purification, ouvrant, dans cette réflexion sur la nature, à un questionnement sur la consommation au sens propre, c'est à dire sur la combustion, la consomption des ressources et sur le jaillissement d'un feu cosmique ou créateur, d'une possible renaissance, à la manière dont on dit que le phénix renaît de ses cendres. Alors, pourrait émerger l'idée d'un sorte d'«inversion» ou de retournement de la fonction destructrice de Shell. «Les éléments», explique Zevs, «le feu, comme la lumière, révèle, transforme, et détruit...il y a une ambivalence entre créer et détruire ». il aurait pu détruire ses Shell paintings mais il ne l'a pas fait, les présentant dans un état transitoire, qui n'est peut-être rien autre chose que l'état réel et précaire du monde, qui, pour perdurer, doit perpétuellement remettre en jeu son équilibre entre les opposés.

TEMPORARY SANCTUARY - Un texte pour l'exposition personnelle de ZEVS - OTI Gallery, Bangkok, Thaïlande
TEMPORARY SANCTUARY - Un texte pour l'exposition personnelle de ZEVS - OTI Gallery, Bangkok, Thaïlande

L'exposition se termine au dernier étage, ouvrant sur un panorama de la ville et le temple bâti face à la galerie, dans une ambiance épurée et minimaliste. Ici sont installées deux oeuvres se faisant rejoindre les préoccupations de l'artiste et la spiritualité asiatique. La sculpture High Combustion Ceramic montre la Terre, au coeur de laquelle se consume une flamme, la creusant comme si le Pôle nord avait fondu. Une flamme, donc, entre espoir et destruction, entre la résurgence, la survivance, et la fin. A la surface de la sculpture, on peut distinguer, rappel des premières œuvres de l'exposition, un relief terrestre, une lithosphère, mais aussi la trace des mains de l'artiste qui a creusé, matérialisation symbolique de la présence et de l'activité humaine, une sorte de géographie anthropocène. De taille modeste, cette oeuvre replace la planète à l'échelle d'un univers bien plus grand qu'elle. Puis au dessus d'elle, une dernière peinture, représentant une sorte de cercle de feu embrasant le ciel ou la mer, avec ses éclats, ses éclaboussures, implosion ou big bang. Cette dernière œuvre, dans laquelle le cercle et l'infini font écho à la pensée asiatique, poursuit sans l'achever la longue réflexion de l'artiste sur le devenir du monde. Peut-être sommes-nous dans une eschatologie, une histoire de fin du monde, ou encore dans une pensée cosmologique, laissant une part de conviction en un certain ordre du monde, en la résilience de la nature et, dit Zevs, de «  son incroyable capacité à se rétablir, à condition que nous lui en donnions l’opportunité ». Ainsi les notions de renaissance ou de régénération ne seraient pas exclues et peut-être l'humanité finirait par accueillir la fragilité et panser les plaies de ce sanctuaire temporaire qu'est la planète.

TEMPORARY SANCTUARY - Un texte pour l'exposition personnelle de ZEVS - OTI Gallery, Bangkok, Thaïlande

ZEVS – TEMPORARY SANCTUARY

Over The Influence Gallery

Bangkok

DU 9 février au 24 mars 2024

81 Tri Mit Road
Talat Noi, Samphanthawong
Bangkok, Thailand

General Inquiries
bkk@overtheinfluence.com

Gallery Hours
Wednesday – Sunday, 11AM – 8PM

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4 août 2023 5 04 /08 /août /2023 13:23
"Le colosse et la jeune fille" - Un texte pour le catalogue de l'exposition de Violaine Laveaux, "Métamorphoses- Violaine Laveaux dialogue avec Paul Dardé", au Musée de Lodève

Si vos pas vous mènent dans l'Hérault cet été, il ne faut pas hésiter à faire une halte au très beau Musée de Lodève. Ici, c'est le royaume de Paul Dardé, le sculpteur lodévois qui aurait pu être Rodin. Et, pour la première fois, une artiste contemporaine entre en dialogue avec ses œuvres, souvent aussi colossales que lui, puissantes en tout cas. 

 

"Le colosse et la jeune fille" - Un texte pour le catalogue de l'exposition de Violaine Laveaux, "Métamorphoses- Violaine Laveaux dialogue avec Paul Dardé", au Musée de Lodève

C'est donc avec grande joie et beaucoup d'intérêt que j'ai eu l'occasion de signer un texte pour le catalogue de la très belle exposition de Violaine Laveaux au Musée de Lodève, qui dialogue à la fois avec l'œuvre de Dardé, presque un oxymore, et la figure de la méduse, celle de Dardé, un chef d'œuvre, mais aussi celle de la mythologie, dont, au travers de son œuvre d'une grande finesse, et d'une exposition nimbée de toutes les nuances de blanc, elle a imaginé l'enfance et l'adolescence.

La Méduse de Dardé, conservée au Musée d'Orsay

La Méduse de Dardé, conservée au Musée d'Orsay

LE COLOSSE ET LA JEUNE FILLE

 

Une exposition nait toujours d'une longue histoire, construite lentement de hasard en rendez-vous. Pour Violaine Laveaux, il y eu d'abord cette rencontre avec une planche botanique médiévale, représentant « l’herbe aux cent têtes », un chardon au bout duquel chaque racine était figurée par une tête de Gorgone. Son intérêt, d'abord éveillé par la beauté du dessin, mais aussi par la symbolique mélancolique de la plante résonnant avec son univers artistique, se voit quelque temps plus tard confirmé par une autre rencontre, plus imposante encore, avec une autre Gorgone: celle, renversante, de Paul Dardé, au musée de Lodève.

Ainsi, comme les pièces d'un puzzle, se rassemblent en son esprit les liens entre plusieurs inclinations récurrentes dans son travail, pour le monde végétal et la botanique, et pour la mythologie, le conte et le fantastique.

En rencontrant «L'éternelle douleur» (1914) de Paul Dardé, sublime tête de Méduse reposant sur son abondante chevelure emmêlée, désormais montrée au Musée d'Orsay, à Paris, chef d'oeuvre de marbre d'un artiste hors norme du début du 20ème siècle, Violaine Laveaux eut un coup de foudre, mais ignorait encore l'aventure qui l'attendait, dans l'intimité créatrice d'un colosse a priori très éloigné de son univers.

"Le colosse et la jeune fille" - Un texte pour le catalogue de l'exposition de Violaine Laveaux, "Métamorphoses- Violaine Laveaux dialogue avec Paul Dardé", au Musée de Lodève

Cette rencontre aurait en effet pu sembler aussi improbable que celle d'une machine à coudre et d'un parapluie sur une table de dissection, pour reprendre l'expression de Lautréamont*, mais il n'en fut rien et l'exposition qui en résulte n'en fait aucun doute. Il n'y avait pourtant a priori rien de moins évident que la mise en regard de l'oeuvre de ces deux artistes.

D'un côté, Paul Dardé, personnage tonitruant, gargantuesque presque, sculpteur un peu oublié qui aurait pu devenir Rodin s'il avait été moins intègre, moins entier, moins attaché à sa terre, auteur d'un oeuvre d'une puissance hors norme, étrange, à l'expressivité fascinante et à la force saisissante -ses sculptures monumentales, comme ce faune stupéfiant trônant dans l'entrée du Musée de Lodève, sont à son image-. De l'autre, l'oeuvre contemporaine de Violaine Laveaux, d'où émanent avec évidence délicatesse, finesse, fragilité...On pense à un frêle David contre un Goliath occitan, et pourtant, aussi détonnante qu'elle paraisse, la rencontre a lieu, une véritable rencontre, une plongée au cœur même de ce qui préside à la création. Car si Violaine Laveaux est allée puiser au cœur de l'oeuvre de Paul Dardé de quoi nourrir son propos, elle ne l'a jamais forcé, ni ne s'est artificiellement immiscée dans l'oeuvre de Dardé pour se la réapproprier. On lui a ouvert les archives, elle a regardé chaque dessin, sorti des vitrines ces études de corps sculptés, pieds, mains, de quelques centimètres, contrastant de manière étonnante avec la monumentalité de la plupart des œuvres du sculpteur lodévois, mais qui faisaient tant écho à son propre travail, et à cet univers peuplé d'animaux, de monstres, et d'enfants...

"Le colosse et la jeune fille" - Un texte pour le catalogue de l'exposition de Violaine Laveaux, "Métamorphoses- Violaine Laveaux dialogue avec Paul Dardé", au Musée de Lodève
"Le colosse et la jeune fille" - Un texte pour le catalogue de l'exposition de Violaine Laveaux, "Métamorphoses- Violaine Laveaux dialogue avec Paul Dardé", au Musée de Lodève

De manière infiniment subtile, elle a tissé un entrelac d'une grande intelligence et profondeur avec l'oeuvre de cet homme qu'elle ne connaissait pas, laisser émerger des points d'achoppements, des inspirations communes, des résonnances et des échos qui paraissent maintenant si évidents, comme un miracle. Ils se sont trouvés, comme on se découvre une filiation, une parenté, mystérieuse et inattendue, des affinités électives, comme dirait Goethe, aussi étrange que semble l'association au premier abord, entre la puissance robuste de l'oeuvre de cet artiste du passé, et ce que créé Violaine Laveaux, cet univers contemporain baigné de la délicatesse atemporelle et mystérieuse des talismans et des constellations.

Cette nature aimée, cette Gorgone si symbolique, ont ainsi permis à Violaine Laveaux de tirer, puis de tisser, patiemment, les fils d'une histoire commune et complexe, celle de Méduse, celle de Dardé. Un dialogue autour de la nature, de la magie, du mystère et de la poésie.

"Le colosse et la jeune fille" - Un texte pour le catalogue de l'exposition de Violaine Laveaux, "Métamorphoses- Violaine Laveaux dialogue avec Paul Dardé", au Musée de Lodève
"Le colosse et la jeune fille" - Un texte pour le catalogue de l'exposition de Violaine Laveaux, "Métamorphoses- Violaine Laveaux dialogue avec Paul Dardé", au Musée de Lodève

Car tout fait sens, tout fait lien, depuis l'extraordinaire finesse de ces chardons de porcelaine, véritables végétaux récoltés par l'artiste puis trempés dans un bain de porcelaine liquide, qui sont comme des fossiles, dont il ne reste que la grâce de la trace, de l'empreinte, jusqu'aux objets talismans et protecteurs - les colliers, par exemple - . Ainsi déroule-t-elle l'exposition comme un récit aux accents de mythe, de l'enfance imaginée de la Gorgone à son adolescence, jusqu'à une salle des miroirs, aveugles par nécessité.

On le sait, Méduse a le terrifiant pouvoir de pétrifier qui croise son regard...Qu'est le travail de sculpture sinon, justement, de pétrifier quelque chose du vivant? Tout sculpteur est-il peu ou prou une Méduse? Pourtant, dans le travail de Violaine Laveaux, flotte une douceur contraire à ce foudroiement, dans sa manière de pétrifier les objets dans une atemporalilté apaisée, proche du concept de vie figée, de temps suspendu, entre ombre et lumière et par dessus tout, dans l'attention portée au détail, à l'infime présence des objets, même et surtout ordinaires, dans la beauté nichée dans la simplicité, quasi minimale. Cette atmosphère se dégageant de l'oeuvre de Violaine Laveaux, évoquant tout à la fois une sensation de modestie et de plénitude face à la nature, un goût pour l'atemporel et la patine du temps, l'idée de l'objet « fait de ses mains », avec son imperfection et sa finitude, fait ainsi écho, au delà d'autres références, à ce que les japonais appellent wabi-sabi.

"Le colosse et la jeune fille" - Un texte pour le catalogue de l'exposition de Violaine Laveaux, "Métamorphoses- Violaine Laveaux dialogue avec Paul Dardé", au Musée de Lodève

Dans cet univers onirique, fragile et poétique, règnent les traces d'une part d'enfance permanente, partageant l'imaginaire de Dardé -comme en témoigne le travail autour des contes, comme le Petit Poucet, qu'il a réalisé pour la Cheminée monumentale des Halles de Lodève (vers 1925)- perdue dans une nature arcadienne. Ici, ces petites chaises parfois occupées d'un animal carrollien, ces bustes infantiles comme tirés d'un conte nordique ou slave, couronnés de végétaux subtils. Là, des dizaines d'oiseaux de céramique aux milles et infimes nuances de blanc, de beiges et de gris, formant une lune blanche et pleine, suspendue à la métamorphose des cieux. Ou encore, lièvres et loups, formant un bestiaire récurrent sorti du fond des âges comme de l'enfance et de ses contes, des «robes herbiers» dessinés de souples branchages de rosiers de Banks peints à l'encre de Chine, comme un geste dans l'espace, laissant belle la part au blanc et au vide, ce blanc décliné à l’infini, et enfin, dans la pléthore de pièces en céramique, grès, faïence, porcelaine ou porcelaine saturée, la plupart conçues pour cette exposition, des objets de natures mortes, vaisselles, ballerines, toutes piquées de chardons de porcelaine, rappelant toujours, en filigrane, la présence planante, et mélancolique, de la finitude et de la mort.

 

"Le colosse et la jeune fille" - Un texte pour le catalogue de l'exposition de Violaine Laveaux, "Métamorphoses- Violaine Laveaux dialogue avec Paul Dardé", au Musée de Lodève
"Le colosse et la jeune fille" - Un texte pour le catalogue de l'exposition de Violaine Laveaux, "Métamorphoses- Violaine Laveaux dialogue avec Paul Dardé", au Musée de Lodève

Car la chevelure, symbole de sensualité, devenue serpents par la disgrâce divine, de Méduse, se faufile partout, sur une chaise d'enfant, envahissant des mains entrelacées, débordant d'une jarre...Signe d'une beauté, peut-être perdue, en tout cas volée, et fragile - car Méduse est autant monstre que femme fatale-, c'est aussi tel un talisman apotropaïque, une protection postée çà et là contre le mauvais sort. Il y a quelque chose d'ambigu dans la figure de la Gorgone, tenant à la fois de la beauté de la jeune fille et de l'horreur que suscite la vue des masses de serpent, mais plus encore, elle symbolise quelque chose de l'au-delà, faisant entendre, pour reprendre les mots de Jean-Pierre Vernant «Ce cri aigu, inhumain, qu'outre-tombe font entendre les morts dans l'Hadès»**, car Gorgone «est chez elle au pays des morts dont elle interdit l'entrée à tout homme vivant.»** Ainsi, pour l'artiste, la Méduse incarne t-elle l'absence, une empreinte, encore, dont il ne reste, «jonché de feuilles et têtes de chardons, qu’un bras pétrifié, et une main ouverte sur deux miroirs échappés, au milieu de jarres aux serpents».

"Le colosse et la jeune fille" - Un texte pour le catalogue de l'exposition de Violaine Laveaux, "Métamorphoses- Violaine Laveaux dialogue avec Paul Dardé", au Musée de Lodève
"Le colosse et la jeune fille" - Un texte pour le catalogue de l'exposition de Violaine Laveaux, "Métamorphoses- Violaine Laveaux dialogue avec Paul Dardé", au Musée de Lodève

A la fin, dans une scénographie à l'onirisme évoquant des univers cinématographiques – ceux de «La Belle et la Bête» de Cocteau, du «Peau d'Ane» de Jacques Demy-, la «Salle des miroirs» (52 miroirs de porcelaine saturés et laine d'acier), comme un mur de miroirs sans tain clôt le récit et l'histoire. Car on le sait, Méduse mourra pétrifiée par son propre regard croisé dans le bouclier-miroir de Persée. N'avait-elle pas dit, selon Calderón***, qu'elle préférait périr de son glaive plutôt que de se voir dans un miroir?

Sous la Loggia des Lanzi, sur la Piazza della Signoria à Florence, le jeune Persée de Cellini, fort de son triomphe sanglant, la tête de Méduse portée haut à bout de bras, le corps de la femme mutilé à ses pieds, nous toise de son regard insolent...

Il faudra toute la délicatesse de Violaine Laveaux pour lier sans heurt l'inouie violence de ce récit et l'onirisme de son univers, ambivalence que l'on retrouve aussi dans l'oeuvre de Dardé...Il faut croire qu' au cœur même de la douceur mélancolique de l'enfance, l'Enfer n'est donc jamais bien loin...

 

 

* D'après Isidore Ducasse, dit comte de Lautréamont -Les chants de Maldoror (1869) - Chant VI, strophe 1

** Jean-Pierre Vernant, La mort dans les yeux : Figures de l'Autre en Grèce ancienne. Artémis, Gorgô, Paris, Hachette, 1985.

***Pedro Calderón de la Barca - Auto Sacramental alegórico intitulado Andromeda y Perseo (1680)

"Le colosse et la jeune fille" - Un texte pour le catalogue de l'exposition de Violaine Laveaux, "Métamorphoses- Violaine Laveaux dialogue avec Paul Dardé", au Musée de Lodève

Métamorphoses, Violaine Laveaux dialogue avec Paul Dardé

Musée de Lodève - Hôtel du Cardinal Fleury

Square Georges Auric

34700 Lodève

Jusqu'au 27 août 2023

Catalogue en vente à la boutique du musée ( 15€)

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19 mai 2023 5 19 /05 /mai /2023 17:51
Room 711 - Un texte pour l'exposition et le catalogue du solo show de Zevs / Aguirre Schwarz au Hangaram Museum and Art Center de Séoul, en Corée

Je suis particulièrement ravie de voir, pour la première fois, un de mes textes traduit vu et lu en coréen, sur les murs, et bientôt dans le catalogue, de l'exposition de Zevs / Aguirre Schwarz, au Hangaram Museum de Séoul, en Corée.

Room 711 - Un texte pour l'exposition et le catalogue du solo show de Zevs / Aguirre Schwarz au Hangaram Museum and Art Center de Séoul, en Corée
Room 711 - Un texte pour l'exposition et le catalogue du solo show de Zevs / Aguirre Schwarz au Hangaram Museum and Art Center de Séoul, en Corée

Un texte présentant "Room 711", son solo show dans cette impressionnante institution, qu'on peut aussi lire en français, et que je publie ici

Room 711 - Un texte pour l'exposition et le catalogue du solo show de Zevs / Aguirre Schwarz au Hangaram Museum and Art Center de Séoul, en Corée
Room 711 - Un texte pour l'exposition et le catalogue du solo show de Zevs / Aguirre Schwarz au Hangaram Museum and Art Center de Séoul, en Corée

Le Seoul Arts Center invite l'artiste français Zevs, internationalement reconnu, notamment pour son implication dans le développement du mouvement street-art dans les années 90, à investir le second étage du Hangaram Museum pour y dévoiler sa première exposition personnelle en ses murs.

Si «Room 711», le titre énigmatique de l'exposition, fait penser dans un premier temps au numéro d'une chambre d'hôtel, il est en réalité un code secret. Un code donnant la clé de l'exposition, mais qui est aussi le nom, connu des seuls initiés, donné à la Salle des Etats, salle majeure et emblématique du Musée du Louvre, à Paris, là où reposent et se dévoilent au regard de millions de visiteurs chaque année deux chefs d'œuvre majeurs de l'histoire de l'art occidental: La «Joconde», de Léonard de Vinci, et «Les Noces de Cana», de Véronèse. C'est ici, au cœur d'un des plus grands musées du monde, et qui fascine l'artiste depuis toujours*, que le 12 juillet dernier, Zevs a pu pénétrer afin de réaliser, dans une relative effraction, une performance mettant en abîme plusieurs questionnements qui parcourent toute son oeuvre, et qui font significativement écho dans une institution telle que le Louvre: les rapports intenses qu'entretiennent depuis toujours, et aujourd'hui encore, l'art, l'institution artistique, et l'argent, le mécéne ; l'instrumentalisation de l'art comme objet de pouvoir, s'inscrivant aujourd'hui dans une relation de plus en plus intime avec l'industrie du luxe; mais aussi, car cela n'est pas anecdotique, l'amour que l'artiste porte à la peinture depuis toujours, y compris lorsqu'il était encore un street-artist posant ses graffitis dans les tunnels du métro parisien.

Room 711 - Un texte pour l'exposition et le catalogue du solo show de Zevs / Aguirre Schwarz au Hangaram Museum and Art Center de Séoul, en Corée
Room 711 - Un texte pour l'exposition et le catalogue du solo show de Zevs / Aguirre Schwarz au Hangaram Museum and Art Center de Séoul, en Corée

Aussi, avant de pénétrer dans cette Room 711, le visiteur entamera un parcours au cœur de la peinture qui inspire l'artiste avec, d'abord, sur fond bleu pétrole, les variations dystopiques autour de la célèbre peinture de David Hockney, «A Bigger Splash» (1967), jouant sur l’ambiguité d'une forme chromatique et d'un fond critique. Apparemment fidèle à la technique et la palette de Hockney, évoquant originellement le calme luxueux d’une piscine de villa californienne, le visiteur comprend assez vite que quelque chose s'est déréglé ici: les logos de compagnies pétrolières bien connues coulent sur le sol et se répandent dans la piscine comme un déversement d’huile, au lieu du splash attendu. L’oeuvre de Hockney, connue pour sa célébration d’un mode de vie azuréen, se retrouve détournée et requalifiée de manière critique, transfigurée par une réflexion acide sur le capitalisme et le pouvoir de nuisance, économique et écologique, du pétrole, de ses usages et dérivés. Cette imagerie idyllique souillée par les émanations d’un activité industrielle aux conséquences polluantes majeures se poursuit dans la seconde série d'oeuvres hockniennes, faisant également écho aux paisibles Nymphéas de Monet. Avec ces fleurs d'eaux ici assombries, l'artiste fait allusion à une théorie, développée par le chercheur français récemment disparu Albert Jacquard, dite de l'«Equation du nénuphar», ou comment un écosystème s'autodétruit, par étouffement, et ici, en raison de la prolifération capitalistique. Les peintures revisitées par Zevs ne sont jamais dénuées d'un sens critique plus qu'aiguisé.

 

Ses «Liquitated Logos», que l'on retrouve dans la salle suivante, mais aussi en préambule à l'exposition, avec des marques coréennes bien connues, revisitent un pan majeur de son travail depuis plus d'une décennie. Elles permettent d'appréhender cette double dimension picturale et critique, dans la manière dont la peinture, dans son acception la plus brute, au travers de ces drippings, liquide, c'est-à-dire attaque et détruit, les logos et les marques toutes puissantes, symboles de richesse, de luxe et de pouvoir, qui ont nourrit la concupiscence d'un monde aujourd'hui au bord de la faillite mais toujours fasciné par ce qu'ils symbolisent.

Room 711 - Un texte pour l'exposition et le catalogue du solo show de Zevs / Aguirre Schwarz au Hangaram Museum and Art Center de Séoul, en Corée
Room 711 - Un texte pour l'exposition et le catalogue du solo show de Zevs / Aguirre Schwarz au Hangaram Museum and Art Center de Séoul, en Corée

Logos, symboles...Le Giverny de Monet, comme Paris et sa Tour Eiffel, vus d'ici, ne restent-il pas des rêves?

Zevs a toujours aimé s'approprier ce que les histoires et les lieux ont de mythiques pour écrire de nouveaux récits. Alors, en 2018, à l'occasion de la Nuit Blanche**, il réussit l'exploit de tenir l'illumination du symbole de la Ville Lumière, la Tour Eiffel, au creux de ses mains. Avec «Eiffel Phoenix», performance dont on peut découvrir un aperçu dans l'exposition, il joue à reprogrammer l'éclairage du monument le plus mythique du monde pour en faire tomber une pluie d'étoiles. C'est donc les yeux encore pleins de ce cliché de Paris que le visiteur entre alors dans la fameuse «Room 711» comme si, avec l'artiste, il accédait, en visiteur privilégié, dans les plus belles salles d'un musée parisien.

 

Le réusage et la recontextualisation de la peinture classique est une pratique récurrente dans le travail de Zevs, mais il s'y inscrit comme, dit-il «un voleur d'image», un iconoclaste. Autour de sa réinterprétation toute personnelle des «Noces de Cana» - dans laquelle un Jeff Koons tout à la fois triomphant et enchaîné, tel un bel esclave consentant vendu à l'homme le plus riche du monde mais pourtant hôte de marque du dîner le plus VIP du monde, le tout sous l'oeil de la Joconde-, hommage est rendu à la peinture classique occidentale, qui, du Louvre à Orsay, attire à Paris les foules du monde entier. Ici, la Joconde est dénudée, côtoie la controversée «Origine du monde» de Courbet, une érotique Gabrielle d'Estrées, une Madeleine noire, une ingresque baigneuse, trois Grâces raphaeliennes, une Eve renaissante ou encore une nymphe endormie. Nues ? Pas vraiment, car leur image, tel un palimpseste, est recouverte d'une stratification de signes et de matières. La peau, d'abord, recouverte, marquée, comme autant de tatouages a priori indélébiles, du logo d'une des marques les plus convoitées au monde, symbole de l'ambiguité de cette relation qu'entretiennent les femmes, mais pas seulement, avec le luxe, la fascination exercée par le pouvoir de l'apparence et le désir d'appartenance à une élite supposée. La peinture, ensuite, qui, par ses coulées plus ou moins sauvages, obstruent la claire visibilité de l'oeuvre, tantôt pluies dorées, coulures ruisselantes, érotiques ou non, torrents de larmes, jaillissements, giclées, rayonnement salvateurs, autant de substrats transvaluant, ou dévoilant in fine, son sens parabolique.

 

Room 711 - Un texte pour l'exposition et le catalogue du solo show de Zevs / Aguirre Schwarz au Hangaram Museum and Art Center de Séoul, en Corée
Room 711 - Un texte pour l'exposition et le catalogue du solo show de Zevs / Aguirre Schwarz au Hangaram Museum and Art Center de Séoul, en Corée

Tout se dit dans la peinture, tout peut émerger à partir d'elle. Vers 1886, un quasi inconnu du nom de Vincent Van Gogh peint, dans une sorte de pastiche « à la flamande », un memento mori des plus sarcastiques, «Crâne de squelette fumant une cigarette» (Skull of a Skeleton with Burning Cigarette) . Celui-là même que se réapproprie Zevs en le transformant en icône d'une marque de cigarette, avec le même sarcasme, sans doute, et le sentiment d'appuyer là où un certain Leo Burnett, inventeur de la mythique figure du Marlboro Man, croyait pouvoir récupérer son art comme un territoire possible de publicité. Zevs, ici, au travers d'une scénographie spécifique (un film, une installation, une peinture...) choisit de théâtraliser la mort nécessaire d'un mal – d'un mâle- triomphant, d'une image et de toute l'industrie qui va avec: la fin d'un mythe, d'une époque, d'une légende, la mise au tombeau du dernier cowboy, qui, du Grand Canyon au sommet d'une usine sur la Neuköllnische Allee de Berlin, pouvait encore faire croire au miracle d'une économie soumise aux seules lois du marché. Ainsi s'achève et se referme, dans un nuage de fumée, comme un mirage qu'on peine à dissiper, le mystère de la «Room 711».

 

*En 1999, Zevs réalise une de ses premières œuvres conceptuelles, intitulée «Ma Musée». Dans cette œuvre sonore, il s'entretient au téléphone avec des personnalités du monde de l'art parisien pour leur signifier son désir d'être artiste. Il est alors totalement inconnu. Jean Fournier, à l'époque important galeriste de Saint Germain des Près, lui demande alors s'il connait l'art, s'il aime la peinture, et s'il est déjà allé allé au Louvre..ce qui mènera l'artiste à une première performance, effractive, dans ce musée. C'est donc une longue histoire, de plus de vingt ans, qui lie l'artiste au plus beau musée du monde.

**La «Nuit Blanche» est une manifestation parisienne qui, chaque année, ouvre la ville entiçre à l'art contemporain le temps d'une nuit, les visiteurs étant invités à déambuler d'un lieu à un autre pour y découvrir des oeuvres, des installations, des performances...

ROOM 711

ZEVS - AGUIRRE SCHWARZ

HANGARAM MUSEUM Seoul Arts Center, Nambusunhwanro 2406, Seocho-gu, Seoul, Republic of Korea

Jusqu'au 06 juillet 2023

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9 mars 2023 4 09 /03 /mars /2023 10:50
"Médiéval Technicolor"- Publication du catalogue du nouveau Solo Show de Mai TABAKIAN au Centre d'Art Jean-Prouvé, Issoire

Je suis ravie de revenir à Issoire ( après l'exposition et le catalogue de PietSo l'année dernière), cette fois pour l'exposition et le lancement du catalogue de Mai TABAKIAN. J'ai eu le grand plaisir de rédiger pour le catalogue un texte, et, pour la première fois de notre longue et belle collaboration, un entretien avec Mai Tabakian. 

Telle est ma quête, 2014, Mai Tabakian

Telle est ma quête, 2014, Mai Tabakian

Artiste franco-vietnamienne, Mai Tabakian développe un travail textile architectural et sculptural entre couture, suture et matelassage. Se définissant elle-même davantage comme sculptrice que comme «artiste textile» à proprement parler, elle construit des objets résistants aux catégories, ni tableau ni sculpture au sens traditionnel du terme, ni couture ni broderie, ni tapisserie, flirtant constamment avec l’hybride et la mutation, le textile constituant pour elle un vocabulaire plutôt qu'un propos.

Sa démarche plastique, aux apparences suaves et colorées, est sous-tendue par une quête physico-métaphysique d’explication du monde, la recherche d’une logique dans le fonctionnement de l’univers, notamment à travers l’observation de la Nature comme de notre propre nature, de ce qui nous compose, de la cellule aux grandes questions existentielles. « La nature, « le Grand Tout », n’est finalement qu’un assemblage de « petits touts » », dit-elle, « comme mes sculptures et mes installations sont un assemblage de textiles , mettant l'angoisse à distance mais gardant aussi un certain mystère. »

Sous leurs apparences colorées, chacune de ses œuvres est une tentative de lutte contre ce que la tradition japonaise appelle « monde flottant » (le Ukyiô), un monde – le notre- marqué par l'impermanence et la relativité des choses. Drainant toute la pensée asiatique, le sentiment d'incertitude, la difficulté de capturer, de maîtriser les éléments du monde se trouvent chez Mai Tabakian confrontés, écho à la double culture de l'artiste, à la tentation rationnelle, notamment au travers de l'intérêt qu'elle porte à la géométrie et aux mathématiques, à la perfection des formes, à la modélisation du réel. Carré, triangle, cercle, rectangle, pentagone, hexagone ou octogone, les formes de la « géométrie sacrée », à l'œuvre dans la nature comme chez les bâtisseurs, s'inscrivent partout dans son travail, comme pour consolider son monde et en conjurer la fluidité.

Ses œuvres conservent toujours néanmoins une dimension ludique, avec leurs formes sensuelles et leur chromatisme exacerbé. Les formes géométriques, les compositions colorées, franches ou acidulées, le souci des volumes et des surfaces semblent résulter d’un brassage de références historiques, de l’abstraction géométrique à l’op art, de l’orphisme à l’art concret, de l’abstraction américaine aux jeux de couleurs et de formes du new pop superflat, en passant par les rondeurs colorées de Kusuma, par Felice Varini ou Calder, mais aussi par Hokusai ou Stanley Kubrick jusqu'au mathématicien polonais Waclaw Sierpinski. Dans le même temps, elle est parvenue à créer une esthétique très personnelle, et ses œuvres sont désormais reconnaissables au premier coup d'œil dans le paysage artistique contemporain.

Pour « Médiéval Technicolor », Mai Tabakian a créé deux œuvres sérielles inspirées de l'Abbatiale Saint-Austremoine : « Vitrominos », qui reprend, comme un jeu de dominos, les motifs des vitraux de l'église, et un Zodiaque coloré, faisant écho à celui décorant l'extérieur du bâtiment. L'exposition est aussi l'occasion de découvrir – ou de retrouver- les œuvres les plus emblématiques de l'artiste et son langage plastique bien particulier.

 

Serpentaire, Série des zodiaques - Mai Tabakian, 2023

Serpentaire, Série des zodiaques - Mai Tabakian, 2023

Marie Deparis- Yafil – Le titre de l'exposition, « Médiéval Technicolor », semble accoler deux mots aux univers a priori très éloignés l'un de l'autre...Comment expliques-tu ce choix et en quoi ton exposition pourrait-elle se définir comme un oxymore, cette figure de style qui rapproche des termes opposés ?

Mai Tabakian - « Médiéval Technicolor » d'abord, çà « sonne » bien ! Cela pourrait être le nom d'un jeu, qui est une notion récurrente dans mon travail : en 2019, pour le Centre d'Art de Châteaugiron, j'avais réalisé un jeu de l'oie, ici, je présente un jeu de dominos, que j'ai appelé « Vitrominos » -un nom qui pourrait être tout droit sorti de mon enfance ! -.

Tout d'abord, les médiévistes le savent, contrairement à ce que l'on a tendance à croire, le Moyen-Age est une période dans laquelle la couleur tant dans sa symbolique que dans sa pratique, est très importante...On oublie souvent, parce qu'elle a été perdue, la polychromie des statues, des églises...donc il n'y a pas de contradiction entre une inspiration « médiévale » et l'usage que je fais de la couleur, depuis toujours, dans mes œuvres...sans restriction ! Evidemment le terme « Technicolor » fait allusion au procédé né au début du 20ème siècle pour donner de la couleur aux films jusqu'alors exclusivement tournés en noir et blanc, donc cela paraît deux choses très éloignées historiquement. Mais c'est surtout pour moi une manière d'appuyer cette dimension colorée de mon travail, mais aussi de dire combien cette présence massive de la couleur dans mon travail rejoint toute une histoire de la couleur dans l'humanité, dans son art, depuis toujours.

MDY – Pour cette exposition au Centre d'Art Jean-Prouvé, tu présentes des œuvres non seulement spécialement réalisées pour l'exposition mais aussi imaginées, inspirées par le patrimoine local, en en particulier par l'Abbatiale Saint-Austremoine. Pourquoi et comment ce « pont » entre ton travail et ce monument patrimonial ?

MT- Toute une partie de mon travail relève de préoccupations à la fois très personnelles et universelles, mais autour de thématiques qui peuvent sembler loin de l'histoire patrimoniale de telle ou telle ville où je suis invitée à exposer. Pourtant cela m'intéresse, représente à la fois une curiosité et un défi, un challenge, d'imaginer une œuvre qui soit contextualisée par une histoire locale – que çà « dise » quelque chose aux visiteurs-. Cela m'amène à m'intéresser de près à des éléments du patrimoine dont je découvre, comme ici avec, par exemple, les vitraux de l'Abbatiale Saint-Austremoine, à quel point cela converge avec mon travail, mes recherches.

MDY- Oui, j'ai souvent comparé ton travail à une sorte de « marqueterie textile » c'est-à-dire un assemblage minutieux d'éléments formant un motif, une représentation, mais quand on regarde les vitraux dont tu t'es inspirée, et l'œuvre réalisée à partir de ces vitraux, parfaitement cohérente avec ton corpus d'œuvres, la filiation saute aux yeux !

MT- Je crois qu'ils sont plus modernes que le reste du monument, mais la beauté colorée et géométrique de ces vitraux m'a véritablement séduite, puis je me suis demandée comment m'en saisir. J'ai alors pensé à un jeu de dominos, qui, comme d'ailleurs le zodiaque, décorant le pourtour de l'Abbatiale, et dont je me suis également inspirée pour la seconde œuvre nouvelle, exprime quelque chose d'une continuité, d'un enchainement cyclique des choses.

MDY- Il s'agit donc davantage d'une rencontre, finalement, entre ton travail, les réflexions qui le soutiennent depuis de nombreuses années, et ces éléments du patrimoine local, que d'une manière de « soumettre » ton travail à des « impératifs locaux »...

MT- En effet, l'idée est plus de créer une coïncidence, une rencontre, une correspondance, entre ce qui m'entoure, ce qui m'est donné, et ce qui est au cœur de mon travail, que de venir, en transformant si besoin ma manière de créer tant sur le plan formel que dans ce qui le sous-tend, m'immiscer dans une histoire locale. Il se trouve que beaucoup de choses, dans l'Abbatiale Saint Austremoine, appelaient mon « commentaire » ! La richesse des jeux formels et géométriques, de la polychromie, avec ces motifs floraux, les vitraux, et le zodiaque ! Si c'est la première fois que je représente à proprement parler un zodiaque, ce qui m'a permis d'en étudier la symbolique, comme, une fois encore, l'importance de la couleur, les questions de l'ordre et du désordre, du sens et de la complexité de l'univers suscitent depuis toujours mon intérêt, dans lequel les mathématiques, la géométrie, mêlées à la question du vivant, du microcosme au macrocosme, sont toujours présentes.

Bélier, Série des zodiaques - Mai Tabakian, 2023

Bélier, Série des zodiaques - Mai Tabakian, 2023

MDY- Cela rejoint comme nous le commentions tout à l'heure, le titre que tu as choisi pour l'exposition – « Médiéval Technicolor »-, le fait de se faire rejoindre des éléments anciens et contemporains par des préoccupations qui restent actives et communes, comme cette insatiable recherche de l' « Arché », de ce qui préside à la fondation même des choses et des êtres, d’un principe qui, pour reprendre les mots de Jean-Pierre Vernant, «rend manifeste la dualité, la multiplicité incluse dans l’unité», et qui irrigue ton travail depuis le début.

Cela me fait aussi penser à tes « Blasons-codes », également montrés dans l'exposition, que tu avais réalisé à partir des blasons encore visibles dans la chapelle de Châteaugiron, où tu avais exposé en 2019. Ils reprennent l'esthétique symbolique réelle de l'héraldique, mais la devise est remplacée par un QR code renvoyant à une phrase, par ailleurs inspirée d'un Haiku ! ...Le mélange des genres, et des cultures...

MT – Oui, il y a d'abord eu les « Haikus Codes », vers 2011 ; avec ma technique, il s 'agissait de reproduire un QR code, qui renvoyait à une phrase courte, un Haiku, mêlant la modernité à la tradition japonaise, la technologie à la poésie. Puis, il y a eu cette rencontre avec les blasons, à Châteaugiron, et je me suis intéressée à l'héraldique. Cela a fait sens, de manière multiple : reprendre les codes et les symboliques véritables de l'héraldique, mais remplacer la devise par un QR code, renvoyant à une phrase que l'on peut lire avec son smartphone. J'aime bien ce grand écart temporel, sur lequel j'ai pu jouer aussi ici, à Issoire. Cet écart n'est peut-être pas si grand, car nous nous posons toujours, au fond, les mêmes questions que les Anciens, sur l'Univers et la manière dont il est composé, sur les parties et le tout, le divers et l'unicité, l'un et le double, le particulier et l'universel, le vivant et le mécanique, l'organique et le spirituel...

MDY- Cette dimension métaphysique que tu évoques, il faut quand même bien avouer que ce n'est pas la première chose que l'on remarque quand on regarde tes sculptures, qui paraissent souvent au premier regard plus sensuelles qu'intellectuelles! Ces formes rondes, ces couleurs, appellent au toucher, à une forme de gourmandise, à une sorte de joie enfantine...

MT- C'est tout à fait vrai et je l 'assume pleinement. Je joue d'ailleurs souvent sur le « double sens », sensuel voire érotique de certaines de mes pièces, que le visiteur comprend et relis parfois en découvrant le titre de l'œuvre.

MDY- Tes « Oversized fairytales », comme tes « Petits soldats » ou encore l'œuvre « En plein dans le mille », jouent de l'ambiguïté du jeu, parfaitement innocent, et d'un sous-texte sexuel, amenant une lecture à plusieurs niveaux de ton œuvre, comme d'ailleurs les contes de fées auxquels tu fais, dans le titre, clairement allusion !

MT- C'est un peu le propre du symbole, ou de la parabole, et du conte de fées, de dire quelque chose et autre chose en même temps ! Cela étant dit, l'allusion sexuelle, si on veut, n'est pas gratuite ou juste amusante, elle relève, pour moi, de la même quête du tout, de la complétude...

MDY- Un peu comme dans le mythe d'Aristophane, qui voit en l'amour le « daimon », l'intermédiaire liant ou reliant ce qui a été déchiré, séparé, permettant les retrouvailles de deux éléments qui s'emboîtent parfaitement, quelques soient ces éléments, re-formant une unité originelle, primitive et ultime.

MT- Ou encore, car j'y reviens souvent en raison de ma culture asiatique, qui fait partie de mes origines et dont je me nourris aussi, comme les formes de « lingam » et de « yoni », que l'on retrouve un peu partout dans mes œuvres. Les «lingam», ce sont ces pierres dressées et symboles ouvertement phalliques qui, parfois enchâssés dans leur réceptacle féminin, le «yoni», symbolisent à la fois la nature duelle de Shiva (physique et spirituelle) et la notion de totalité du monde, entre puissance créatrice et «lieu», accueil.

MDY- Dans « Telle est ma quête » œuvre réalisée en 2014, tu proposes une interprétation du célèbre ensemble de tapisseries médiévales de la Dame à la Licorne. Sur un parterre de fleurs façon « Mille fleurs », s'élèvent des arbres évoquant chêne, oranger, houx, pin ou encore sorbier, chacun porteurs de leurs symboliques de persistance mais aussi de fertilité. Tu y joues des symboles de manière transversale : au milieu des fleurs, principe féminin représentant la coupe destinée à recevoir la semence, et des arbres, se dresse un cône – la corne de la licorne, révélation divine autant que phallique- sur lequel se love une couronne, à la fois signe d'éternité par le cercle qu'elle épouse, forme sans début ni fin, évocation christique, symbole de l'élection paradisiaque, mais aussi de l'union ou encore...organe féminin. Car au milieu de ce jardin symbole de la chrétienté, s'unissent « lingam » et « yoni »pour l'éternité. On retrouve bien ici ton goût pour le croisement des époques, des cultures mais aussi pour l'équivocité des représentations, toujours avec malice ! La multiplicité des interprétations possibles, si ce n’est leur duplicité, est bien un levier essentiel de ton travail, et il me semble que ton « Garden Sweet garden » en est le plus bel exemple...et le plus connu !

MT- Oui , c'est une installation que j'ai beaucoup montré, et que je montre encore avec beaucoup de plaisir, car c'est vraiment une œuvre centrale dans mon corpus.

MDY- Cette œuvre, qui est un peu ta « signature », ouvre à une grande diversité d'interprétations, des plus innocentes au plus sombres, malgré l'explosion de couleurs. On ne sait si on a affaire à un joli jardin ou à d'inquiétantes fleurs dévorantes, à des champignons vénéneux ou des plantes psychotropes susceptibles de provoquer des hallucinations ou pire encore, à des confiseries géantes dignes de l’imagination de Willy Wonka, ou bien si nous sommes dans une métaphore sexuelle pour rêve de jeune fille : un délice psychanalytique!

MT- Tout dépend du regard !

MDY- Cette installation, comme la plupart de tes œuvres fait écho à une notion d’intention, à la disposition d’esprit de celui qui regarde. Cela rappelle l’idée freudienne d’une « rencontre inconsciente » entre l’artiste et le regardeur, dont l’œuvre fait médiation, rencontre qui, comme dans la rencontre amoureuse, opèrerait en amont de la conscience…Dans les écarts entre l'attraction et la répulsion, le tendre et le dévorant, l’explicite et l’implicite, les entre-deux, les ellipses, il y a aussi beaucoup de « non-dit » dans tes sculptures, des choses probablement parfois plus sombres qu'il n'y paraît.

MT- Il est vrai que je suis toujours soucieuse d'une certaine légèreté de premier abord, alors qu'au fond, je suis très inspirée par des choses très rigoureuses, les lignes, la géométrie, la science, les échelles, les figures fractales, ou très angoissantes, le chaos, le cosmos, la destruction...

MDY- Je me souviens que parmi tes premières œuvres il y avait cette installation murale « La route de la soie », qui faisait référence au dégoût que tu avais ressenti lors d'un de tes voyages au Vietnam, face aux vers à soie, cuisinés après avoir servi à produire du fil de soie...J'ai souvent pensé, à propos de ton travail, qu'il était un perpétuel effort pour transcender un certain effroi, une lutte pour élucider le monde, ordonner la réalité, la dompter d'une certaine manière, et la comprendre. Mais par une belle vitalité, une belle force résiliente, cela ne se fait jamais sans humour, sans grâce, et sans couleurs !

MT- Comme dans le Ukyiô, la légèreté est une politesse et un devoir face à l'incertitude et la fugacité du monde...

 

MEDIEVAL TECHNICOLOR

MAI TABAKIAN

DU 18 mars au 29 mai 2023

Centre d'art Jean-Prouvé

19 rue du Palais

69300 Issoire

Entrée libre tous les jours sauf le lundi

Du mardi au dimanche de 14 à 18h - le samedi de 10h à 12h30 et de 14h à 18 h

 

Catalogue disponible au Centre d'Art, ou ici sur demande.

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