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15 février 2011 2 15 /02 /février /2011 00:00

 

Dans le cadre du "Parcours céramique", parcours touffu et éclectique dans les salles du Musée des Arts Décoratifs, sont donc exposés les casques de chantier en porcelaine de Mounir Fatmi, sous le titre "Les monuments".

 

monumentsa.jpg

 

Gilles Deleuze, Jacques Derrida, Jean Baudrillard, Georges Bataille, Walter Benjamin, Albert Camus, Jean-Paul Sartre, Michel Foucault, Pierre Bourdieu... autant de noms d’intellectuels, de penseurs de la modernité occidentale, qui ont construit la plupart des théories, des systèmes, des critiques, des structures idéologiques avec ou contre lesquels s’est construit le monde contemporain. Par leur manière de porter un regard toujours critique parfois révolutionnaire sur l’éthique, la politique, la sociologie, l’épistémologie, l’art ou le langage, ces hommes sont les bâtisseurs de la pensée moderne et post-moderne.

Leurs noms inscrits sur des casques de chantier suggèrent immédiatement la notion de construction, et fournissent d’emblée le moyen plastique de créer un lien avec l’architecture, qui dépasse ici la notion de mode de construction du bâti, mais opère un glissement vers un mode de formalisation de la pensée, de son histoire, de ses connexions. Si la pensée est à la fois construction et matière à construire, les systèmes de pensée s’édifient en architectures. D’ autres formes d’architecture.

Le parallèle entre le travail de l’ouvrier, et l’ouvrage que constitue la structuration d’une pensée, d’une théorie, d’un système philosophique se fait ici évident.

C’est ainsi bien à dessein que Derrida employait le terme de « déconstruction » quand il s’agissait de déstructurer les modes de pensée occidentaux hiérarchisants.

Mais l’espace sémantique des Monuments ne se limite pas à ce parallèle et la métaphore se file en réseau polysémique.

Le casque de chantier ne renvoie pas seulement à l’idée du penseur-bâtisseur, il signifie aussi ce qui est « en voie de construction ». Autrement dit la pensée en mouvement, en perpétuelle construction, reconstruction, déconstruction est un vaste chantier. C’est là l’essence même de la pensée, que de se déployer dans ce continuum nécessairement inachevé. Ce chantier permanent traduit la dimension fondamentalement critique de la pensée, dans la capacité qu’à l’homme de remettre en question ce à quoi il pensait un jour avoir répondu, dans cette curiosité sans cesse nourrie de la vision de l’univers, dans cette aptitude à hypostasier les raisons du monde, à bâtir des systèmes explicatifs, à s’interroger encore et encore sur le sens et la valeur de la condition humaine, à transformer les faits en problèmes, à ne pas se suffire du réel. On reconnaît ici le refus de mounir fatmi de la pensée totalisante –ou totalitaire-, des systèmes clos et des préjugés auxquels conduit l’ignorance.

Les monuments semblent rappeler la nécessité, plus que jamais, de laisser parler, d’écouter, de lire, ce que peuvent avoir à dire sur le monde ces « ouvriers de la pensée ».

Si ces penseurs sont des monuments, ce sont des monuments fragiles. Sur leurs chantiers aussi le port du casque est obligatoire car de tels chantiers sont éminemment dangereux. Si à première vue, l’idée que ces casques soient faits pour protéger leur outil de travail peut être perçue comme une boutade, elle révèle en fait cette fragilité de la pensée, menacée par l’ignorance, l’incompréhension, la violence du dogmatisme, l’aveuglement de l’illusion ; tout penseur reste toujours, d’une manière ou d’une autre, dans cette solitude et ce risque mortels de la caverne platonicienne.

Les penseurs sont des monuments fragiles et il faudrait en réalité bien plus qu’un casque pour les protéger car les chantiers qu’ils mettent en œuvre sont toujours menaçants pour les idolâtres, les philistins, les contempteurs de l’intelligence, les candides de toute sorte, et plus encore pour les dictateurs, tyrans et autres despotes pour qui le paternalisme dogmatique et l’ignorance populaire garantissent la perdurance du pouvoir.

Dans sa version de porcelaine, la vulnérabilité des ces Monuments est renforcée, dans ce paradoxe d’un objet censé protéger bien que lui-même si fragile.

Fragilité de la pensée, aussi, en ce qu’elle peut avoir de perverti. Car ne nous y trompons pas : la crise intellectuelle que nous traversons n’est pas tant une faillite de la pensée en tant que telle qu’une crise éthique. Le triomphe du capitalisme sauvage, de l’économie de profit, de la globalisation médiatique, conduisant à une anti-morale de l’instrumentalisation, voire de la réification de l’humain, ne résultent nullement de l’absence de pensée mais au contraire d’une réflexion choisie, et orientée, à laquelle Sun Zi, Machiavel, Thomas Hobbes, Hegel, Malthus, Nietzsche, Auguste Comte ou Adam Smith ne sont pas étrangers.

Alors, les casques d’ouvriers marqués au nom de nos penseurs, abandonnés en tas proliférants comme si le chantier avait été déserté, semblent manifester l’urgence de se remettre au travail, et d’opposer à nouveau une Pensée, humaniste si c’est encore possible, au règne du cynisme et de la matière consommable.

 

Texte publié dans le catalogue de "Circuits Céramiques- Une scène française contemporaine" - Musée des Arts Décoratifs, Paris - Ed. Musée des Arts Décoratifs - ISBN: 978-2-916914-22 

D'autres textes sur le site de l'artiste www.mounirfatmi.com

 

"Parcours Céramiques- La scène française contemporaine" - Commissaire: Frédéric Bodet- Musée des Arts Décoratifs, rue de Rivoli- Paris 2ème  - du 10 septembre 2010 au 20 février 2011-

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Published by Marie Deparis-Yafil - dans Publications
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