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30 avril 2011 6 30 /04 /avril /2011 23:24

 

Au cours de cette riche année 2004, j'eus l'occasion d'observer de près - et de participer dans une moindre mesure- à l'élaboration d'une exposition. Après la désormais mythique exposition de J.H. Martin "les magiciens de la Terre" en 1989, et avant "Africa remix" en 2005 qui, au Centre Pompidou, consacrèrent la création africaine contemporaine, "Les Afriques" , au Tri Postal, à Lille, se proposait de livrer un panorama foisonnant de la création contemporaine, entre artistes africains et artistes inspirés par les cultures et/ou les problématiques socio-politiques du monde africain. 

 

La sélection des artistes, menée par le commissaire belge Laurent Jacob, était intéressante: Fernando Alvim, Bili Bidjocka, Guillaume Bilj, Bodo, Zoulikha Bouabdellah, Frédéric Bruly Bouabré, Lisa Brice, Philippe Cazal, Chris Cunningham, François Curlet, Messieur Delmotte, Mohamed El Baz, mounir fatmi, Michel François, Meschac Gaba, Kendell Geers, Groupov, Patrick Guns, Kay Hassan, Alfredo Jaar, William Kentridge, Isek Bodys Kingelez, Jacques Lizène, Toma Muteba Luntumbue, Michèle Magema, Moke, Steve Mc Queen, Johan Muyle, Ingrid Mwangi, Olu Oguibe, Bruno Peinado, Fabien Rigobert, Cheri Samba, Franck Scurti, Yinka Shonibare, Pascale Marthine Tayou, Barthélémy Toguo, Oliviero Toscani, Minette Vari, et sans doute quelques autres que j'aurais omis...  

 

L'espace, vaste, et les moyens mis en oeuvre par Lille2004 avaient permis au commissaire de développer une scénographie signifiante et intelligente.

 

Pour ma part, ce fut une belle occasion de découvrir les enjeux de l'activité curatoriale; et l'envie de m'y confronter naquit alors. Deux ans plus tard, je"commissariais", plus modestement mais..., ma première expo.

 

Parmi les artistes et les oeuvres présentées dans l'exposition, me reviennent:

 

La vidéo "dansons" de Zoulikha Bouabdellah, iconoclaste, intelligente, clin d'oeil joyeusement révolutionnaire à Delacroix et à sa "liberté guidant le peuple", qui eut une belle carrière

 

Impossible de faire une exposition sur l'Afrique contemporaine de l'art sans quelques dessins de Frédéric Bruly Bouabré, doyen et patriarche, avec son célèbre alphabet "bété" et son encyclopédie des "Connaissances du monde"
frederic_bruly_bouabre.jpg                 frederic-bruly-bouabre-papaye-et-papayer.jpg
J'avais évidemment trouvé simple, drôle, efficace les 3 djellabahs de François Curlet, siglées sport, que j'aurai bien aimé avoir pour 'Figure libre" mais ce ne fut hélas pas possible...
 afriquecurletgeers.jpg

Rencontre avec le travail surpuissant du sud-africain Kendell Geers (mais qui m'a, si on peut dire, un peu déçue par la suite par trop de facilité trash)

 

Ce fut aussi ma première rencontre avec le travail de mounir fatmi...

 

fatmiobstacles.jpg

 

Les "Obstacles" furent ensuite présentés de multiples manières et en divers lieux, tout le monde se souvient de l'entrée en matière de "Africa remix" au Centre Pompidou...

 

J'ai aussi gardé un bon souvenir de ma rencontre avec Meschac Gaba, artiste béninois, et de son installation "Poulet morgue", pointant le cynisme des relations nord-sud au travers de l'importation de poulets de l'Europe vers l'Afrique...

 

gaba.jpg

Oeuvre de Gaba au premier plan, au second plan, oeuvre de Bilj Bijocka..

j'ai peu revu d'oeuvres de Meschac Gaba par la suite...dommage.

 

kay.jpgJ'avais aussi trouvé intéressante l'installation de Kay Hassan, artiste sud-africiain, intitulée "The Shebeen", et reproduisant un de ces bars clandestins que l'on trouve dans les townships de Johannesburg (photo ici au Migros Museum en 2003)

 

 

jaar.jpgDix ans après, le travail d'Alfredo Jaar sur le Rwanda était plus que jamais saisissant et poignant. Je reste aujourd'hui toujours très intéressée par l'oeuvre très engagée de cet artiste chilien, qui vient, je crois, d'exposer chez Kamel Mennour.

 

On en vit à nouveau des variations, dans "Africa remix" puis dans une autre exposition sur l'architecture utopiste au Centre Pompidou, et en d'autres lieux encore: les villes fantasmées de Bodys Isek Kingelez, rêvant, à partir de matériaux de récupération, du Kinshasa d'un autre millénaire,

 

bodys_isek_kingelez_01.jpg  

La vidéo "Blanc-Noir"  ( dont je n'ai pas trouvé d'image) de Michèle Magema, née à Kinshasa et diplômée de Cergy,  avait eu beaucoup de succès, le processus était d'une grande simplicité et d'une belle efficacité. cette année-là, Michèle Magema avait remporté le 1er prix de la Biennale de Dakar.

 

J'avais été particulièrement sensible à l'installation "Ashes" de Olu Oguibé, artiste nigérian vivant dans le Connecticut, que je trouvais poignante, replaçant la tragédie du WTT dans une histoire des cendres...

« Ashes I » :Une chambre, intacte, lumières allumées, recouverte de cendres, comme un Pompéi moderne. C’est une « fiction », ressemblant fort à un souvenir de 11 Septembre. « Ashes II » : Un texte manuscrit illustré d’un dessin, prend place au pied de l’installation. Il parle d’un jour de printemps où les jonquilles étaient en fleurs...

 

olu22a.jpg  olu.jpg

 

 

Avait aussi été exposé le désormais célébrissime black Bibendum de Bruno Peinado "The Big One World", artiste dont j'apprécie depuis le sens du mix et de la créolisation... J'étais d'ailleurs satisfaite d'avoir pu obtenir auprès du FMAC de Paris une de ses oeuvres pour mon exposition "Figure libre"...

 

peinado.jpg

 

 

Pas non plus d'exposition sur les artistes africains contemporains sans le chéri des collectionneurs, le bien-nommé Chéri Samba, figure pour le moins haute en couleurs et redoutable critique!

 

Avec Bodo, et Moke, il représentait, dans l'exposition, la tradition picturale figurative populaire de Kinshasa.

 

CHERI-SAMBA-SIDA.jpg

 

 

Là aussi j'avais rencontré le travail et l'univers de Yinka Shonibare, brillant artiste anglo-nigérian et désormais très honorable Member of the British Empire. Il superpose, mixe et parodie avec humour et efficacité les archétypes de sa double culture, l'Histoire, l'histoire de l'art, du costume, des arts décoratifs, la littérature...Le commissaire avait choisi de montrer la série photographique "Journal d'un dandy victorien", dans laquelle il se mettait en scène en Dorian Gray noir...

 

SHO-Dandy-03hr.jpg

 

 

Dans le cadre des actions de médiation auprès des publics, et en particulier du public enseignant et scolaire, j'avais mis en place un petit abécédaire, simple, permettant de repérer diverses portes d'entrées et thématiques présentes dans l'exposition:

 

« LES AFRIQUES »... DE A à Z

 

 

A comme art, artiste, Afrique

L’Afrique, berceau de l’art moderne occidental, est aussi le lieu et le sujet d’un renouveau créatif, impulsé par son histoire récente. L’exposition « Les Afriques » propose donc de découvrir ces artistes souvent encore méconnus en France.

 

B comme béké

Frédéric Bruly Bouabré, « doyen » de cette exposition, penseur, conteur et artiste, inventa en 1956 un alphabet, le « béké » (du nom de Békora, son village à l’Ouest de la Côte d’Ivoire), pour donner à l’Afrique l’écriture qui lui faisait défaut, l’obligeant à utiliser l’écriture des colons.

 

C comme contemporain

Libres et inventifs, les artistes des « Afriques » utilisent tous les supports d’expressions contemporains. Ainsi, la photographie, la vidéo et le multimédia, les installations voisinent avec la peinture et la sculpture.

 

D comme diaspora, drapeau

Beaucoup des artistes présents dans cette exposition sont issus de la dispora africaine, des peuples d’Afrique condamnés à un moment de leur histoire à la dispersion et à l’exil. Ce déracinement est souvent le cœur et le ferment de leur créativité, manière de se réapproprier positivement ce qui fut perdu.

Ainsi, Fernando Alvim, Oladélé Bambgoyé, Zoulikha Bouabdellah, Franck Scurti ont choisi de représenter le drapeau, symbole de la nation et de la terre, dans leurs œuvres.

 

E comme écriture

L’écriture, en tant que signe et signification, est un élément récurrent des œuvres présentées. Depuis l’alphabet à vocation universelle de Frédéric Bruly Bouabré aux peintures « argumentées » de Chéri Samba, en passant par la calligraphie arabe, l’expression graphique fait partie du paysage esthétique africain.

 

F comme formes

Si la recherche formelle revêt toujours une grande importance, les artistes présentés ne se limitent souvent pas à une unique forme d’expression. Ainsi, Kay Hassan, Yinka Shonibare, Mounir Fatmi, Pascale Marthine Tayou, Philippe Cazal, Michel François, pour n’en citer que quelques uns, ajustent leur pratique au lieu, au projet, aux circonstances...Ils ne sont donc pas « seulement » photographes, vidéastes, ou performers, mais tout cela à la fois.

 

G comme griot

Peintres dits “populaires”, Moke, Bodo, Chéri Samba transposent et renouvellent la tradition des “griots”. Ces artistes , comme les griots, hommes de paroles, passeurs d’histoires, se font souvent pédagogues et critiques sous couvert de fables et de légendes.

 

H comme Histoire

« Les peuples heureux n’ont pas d’histoire » dit la maxime populaire, inspirée de Jean-Jacques Rousseau. L’Afrique a une Histoire, et les artistes présentés ici témoignent de la conscience que l’Histoire est avant tout devenir historique, et qu’il n’y a pas d’Histoire sans hommes qui agissent.

 

I comme identité

L’arrachement à la terre d’origine, l’exil, la guerre, ont fait jaillir chez la plupart des artistes africains la question de l’identité et de l’appartenance. Ainsi de Fernando Alvim, Alfredo Jaar, Oladélé Ajiboyé Bamgboyé, Minette Vari ou Michèle Magema, dans des perspectives chaque fois différentes.

 

J comme Johannesburg

La plus grande métropole d’Afrique du Sud est devenue le symbole de la résistance à l’apartheid, depuis qu’un jour de Juin 1976, les élèves des écoles de S0-WE-TO s’élevèrent contre l’imposition de la langue Afrikaans. Avec l’énergie de la contestation, les artistes de Johannesburg expriment les dures réalités de la vie dans les quartiers de cette cité ambiguë.

 

K comme Kinshasa

Sur le fleuve Congo, Kinshasa s’impose d’abord par son extraordinaire diversité de peuples, de langues, d’activités, de créativité. Dans un pays malmené par une succession de dictatures, Chéri Samba, Bodo, Moke nous offrent une vision réaliste de l’aventure quotidienne de la survie à Kinshasa, où « la débrouille se crée mille chemins » entre la violence et la précarité.

 

L comme libertés

C’est, dans l’ordre que l’on voudra, la liberté des formes d’expression visuelle, la liberté de ton de ces artistes souvent subversifs, parfois explosifs (Kendell Geers), montrant et dénonçant ce qu’ils savent des dysfonctionnements du monde et de l’Afrique. Liberté arrachée, enfin, s’il est vrai qu’elle est la condition nécessaire à une vie authentiquement humaine.

 

M comme mort

Elle est présente partout, comme un leit-motiv. Mort annoncée d’un peuple dans un coupable silence pour Alfredo Jaar (« Le projet Rwanda ») , mort rôdant autour d’une volupté empoisonnée pour Bodo, instinct de survie chez Lisa Brice (« Staying alive »), la peur de mourir et le test ELISA chez Bili Bidjocka.

 

N comme nomade

Le déplacement, la circulation sont des thèmes majeurs dans l’univers de ces artistes souvent voyageurs, parfois exilés. Ils portent un regard sur la mondialisation, dont ils ne sauraient s’exclure.

 

O comme Occident

Impossible d’échapper à la sensible problématique des rapports entre l’Afrique et l’Europe, où se mêlent inextricablement des questions politiques, économiques, religieuses et philosophiques.

 

P comme populaire

Le mot n’a ici rien de péjoratif, au contraire. La peinture populaire est une des expressions culturelles majeures de l’Afrique. Dans un langage et une esthétique particuliers, la peinture populaire décrit avec précision et ironie les aléas de la vie quotidienne avec une verve moraliste comparable à celle d’un Brueghel.

 

Q comme quotidien

Le quotidien est une source inépuisable d’inspiration. Les peintres populaires se font chroniqueurs de la vie des marchés, des bars, et des amours naissantes . Kay Hassan recrée au cœur de l’exposition un bar clandestin de Johannesburg. Zweleth Mtwethwa photographie des intérieurs habités. Philippe Cazal s’inspire de la signalétique urbaine .

 

R comme Rwanda

Le chilien Alfredo Jaar tenta de photographier « l’irreprésentable » : ce qu’il restait du Rwanda après les massacres de 1994, le troisième génocide du 20ème siècle. Dix ans plus tard, Alfredo Jaar nous renvoie ces images comme autant de raisons de ne pas se soustraire au « devoir de mémoire ».

 

S comme SIDA

Nul ne peut ignorer la tragédie sanitaire que vit actuellement l’Afrique, avec une épidémie touchant plus de 28 millions de personnes et réduisant leur espérance de vie à 44 ans dans certains pays . Manière de mourir que certains artistes tentent de transcender ou de prévenir.

 

T comme township

Des bidonvilles de Johannesburg ont pu naitre la rébellion . Des quartiers insalubres de Kinshasa ou de Luanda , défis au monde urbain  du 21ème siècle, renaissent chaque jour l’espoir et la créativité...

 

U comme utopie, urbanisme

...l’espoir d’une ville africaine transcendée, celle de Bodys Isek Kingelez. Cet artiste congolais hors du commun, habité par l’idée d’une Kinshasa du 3ème millénaire, « modèle et moderne »,  crée sans relâche des maquettes d’architecture utopique.

 

V comme violence

Celle des enfants des rues chez Chéri Samba, celle des guerres ethniques chez Alfredo Jaar, du terrorisme chez Olu Ogube, de l’homme pour l’homme chez Kendell Geers.

 

W... X... Y... Z.

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4 septembre 2010 6 04 /09 /septembre /2010 23:16

 

Satellite-Des-Sens-6.jpgDans le cadre des projets Enfance & Jeunesse, Lille2004 avait fait appel à Joep Van Lieshout et son atelier, pour réaliser le "Satellite des sens", une "micro-architecture" nomade, sorte de capsule se déplaçant d'école en école, à l'intérieur de laquelle les enfants pouvaient expérimenter, de manière ludique, leur cinq sens.

Quand on connait l'univers de Joep Van Lieshout, l'idée de lui commander une pièce pour enfant peut paraitre surprenante.

D'un autre côté, chez AVL, dans les docks de Rotterdam, vivent aussi des enfants...

Quoiqu'il en soit, le "Satellite des sens " eut beaucoup de succès - je ne sais pas ce qu'il est devenu-

 

Ci-dessous, un "mix" de ce que j'avais rédigé pour présenter le "Satellite des sens", et d'un article que j'ai écris plus tard pour un webzine sur l'univers de AVL-Joep Van Lieshout et en particulier à propos de la "Wombhouse" (littéralement "maison-utérus")

 

"Joep Van Lieshout est né à Ravenstein en 1963. Après avoir étudié à l’Académie d’Art Moderne de Rotterdam, à Haarlem et à Nice, il revient s’installer à Rotterdam en 1987. Il se fait d’abord connaître grâce à ses gigantesques constructions de pavés ou de caisses de bière. A partir de 1988, sa notoriété se développe avec la création de mobilier en polyester de couleurs vives, fonctionnels et esthétiques. En 1995, il fonde AVL (Atelier Van Lieshout), dans lequel il accueille une trentaine d’artistes, ressuscitant ainsi la tradition flamande de l'Atelier. En 2001, Joep Van Lieshout réalise avec AVL le projet AVL-Ville dans les Docks de Rotterdam. Il fonde un « Etat libre » auto-proclamé, possédant ses propres règles, drapeau et monnaie, produisant ses propres biens de consommation et services, sur le modèle autarcique de la cité aristotélicienne.C’est là que la communauté d’AVL vit et reçoit les visiteurs. En 2002, une autre AVL-Ville voit le jour à Middleheim près d’Anvers.

Inspiré par l’œuvre de Machiavel pour son observation réaliste de l’activité humaine et des jeux de pouvoir, Joep Van Lieshout se veut un artiste indépendant, hors des normes morales, sociales ou religieuses, mais aussi hors de tout mouvement artistique. Sa recherche d’autonomie, qui l’a amené à fonder la cité d’AVL, est aussi celle qui le fait sortir du simple vocable d’ « artiste ». Au travers de l’expérience d’AVL, Joep Van Lieshout se fait entrepreneur, inventeur, stratège, fermier, boucher…voir son « Alpha with Chicken Coop » (1999) ou sa « Farm house ». Car il s’agit de produire sa nourriture, son énergie, sa maison mobile.

 

hdHD-Wombhouse432-copie-1.jpgLa « Wombhouse » est une œuvre d’art architecturale s’inscrivant dans le projet « Perfect house » initié par Philippe Jousse et Franck Perrin. Il s’agit, à l’image des « Maisons d’urgence » de Jean Prouvé ou des « Maisons bulle » de Jean Manéval, d’imaginer des solutions d’habitats mobiles, fonctionnels, esthétiques et innovants.

La « Wombhouse » peut être appréhendée comme un « noyau technique » d’un genre nouveau. Le principe du noyau technique, conçu par les architectes d’avant-garde du siècle dernier, réside dans la création d’une unité préfabriquée contenant les fonctions essentielles d’un habitat, tels que les sanitaires, la cuisine, le chauffage et la ventilation. Sauf qu’ici, la « Wombhouse » est littéralement un utérus, lieu évoquant la chaleur, la douceur et l’apesanteur de l’état prénatal. Dans cet utérus, on trouve chauffage et air conditionné, cuisine et douche, tandis que les ovaires contiennent des toilettes et un mini-bar. C’est violemment métaphorique, quelque peu poétique et çà ne manque pas d’humour ! C’est aussi un symbole du concept d’« autosuffisance », fondamental dans la création d’AVL, qui considère l’autonomie matérielle comme la seule réponse pragmatique possible aux conditions de vie contemporaine. Une déclinaison inédite d’un matérialisme historique d’un genre nouveau.

 

Les œuvres de Joep Van Lieshout-AVL qui tiennent tout à la fois de l’art, du design, de l’architecture et de l’agro-alimentaire sont perçues comme extrêmement efficaces et ultra-contemporaines, porteuses de messages à entrées multiples.

D’abord parce que chez AVL, les œuvres d’art sont utilisées au quotidien. On dort dans leurs « Capsules hotels » et leurs « Compost- toilets » semblent utilisables. Ainsi l’art se retrouve-t-il au cœur du fonctionnement ordinaire de la cité. En fabricant des salles de bains, des meubles en fibre de verre, des mobil-homes, des concept-homes tel le « Sportopia » ( logement complet entièrement démontable comprenant lit, douche, WC, bar), l’Atelier Van Lieshout produit des objets davantage destinés à l’usage qu’à l’exposition, même si l’un n’exclut pas l’autre.

Ensuite parce que Joep Van Lieshout n’est pas qu’un simple artiste-designer un peu déjanté. Il véhicule dans ses œuvres une sorte d’idéologie de l’organique à méditer.

On se souvient de « Cloaca », la machine à recomposer artificiellement les principes de la digestion, de Wim Delvoye, qui, en 2001, avait défrayé la chronique. Wim Delvoye avait, au sens propre comme au sens figuré « fabriqué de la merde », affirmant que « Cloaca » pouvait tout aussi bien être considéré comme le « symbole de l’inutilité de l’art ».  Mais ce type de machine n’est rien comparé aux projets d’AVL qui entend inclure l’homme dans son processus de réorganisation utilitaire de la matière sur le thème : rien ne se perd, tout se transforme. De là naissent des questions problématiques. Jennifer Allen, critique d’art et philosophe, écrit à propos de « The Technocrat », œuvre conçue en 2003 : « Le « courrier » biologique- des aliments aux excréments est perpétuellement envoyé et reçu dans des systèmes parfaitement hiérarchisés, dans lesquels toute perte est absolument évitée. A chaque activité humaine basique –le travail, le sommeil- est assigné une finalité et un cheminement particulier, sans détournement possible. « The Technocrat » illustre tout à fait cela. Afin de conserver à la chaîne alimentaire son mouvement perpétuel, cette installation conséquente peut subvenir aux besoins d’un millier d’être humains souhaitant manger, dormir et se soulager sans le moindre effort. Allongées sur les couchettes par groupes de dix, les personnes sont nourries par les tuyaux du « Feeder » d’un côté et soulagées grâce au « Total Faecal Solution » de l’autre. Ici, le corps devient un rouage biologique au sein d’un système destiné à alimenter « The Biogas Installation » avec suffisamment de matière première pour produire de précieuses ressources biologiques : du gaz, de l’eau et du compost ».

S’il n’est pas inintéressant de réfléchir à des solutions alternatives de production et de consommation de matières premières, on peut trouver l’idée de réduire l’activité humaine à ses plus simples fonctions organiques pour en recycler les effets franchement discutable.

La Wombhouse est l’épiphénomène d’un développement nouveau de l’œuvre d’AVL autour de la mise en perspective des organes humains comme lieux et objets d’art et de vie. Elle cherche à instiller par là une réflexion sur la place de l’individu dans le corps...politique."

 

 

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31 août 2010 2 31 /08 /août /2010 10:50

 

Au cours de la première saison de Lille2004, il y eut, au Tri Postal, une exposition appelée "Prime Time", que je présentai de la manière suivante:

 

Le titre de l’exposition, « Prime Time », se veut à la fois un clin d’œil à la jeunesse des artistes présentés et l’annonce d’un rendez-vous prometteur en cette première saison culturelle de Lille 2004. « Prime Time », ce sont six artistes européens exposant en France pour la première fois, au cœur de Lille et de ses métamorphoses. Le Tri Postal, bâtiment au format d’usine, offre à ces jeunes artistes 600 m2 pour dynamiter avec une ironie parfois corrosive et une certaine dose de provocation les mythes du monde contemporain. Peintures, photographies, sculptures, installations interactives pointent avec lucidité et humour les errances de notre société : fantasme écologique contre logique consumériste, idéaux domestiques, adulescence, illusion des univers virtuels et icônes à la mode...Mais au-delà du constat cynique d’un monde désenchanté, la poésie, la liberté, l’indiscipline et l’insolite sont aussi au rendez-vous. Surréalisme décalé parfois à la limite de l’absurde et du fantastique ou esthétique pop de comics détournée, l’ambiance tangue entre Jérome Bosch et les Monty Python. « Prime Time » porte un regard fantaisiste, à la fois tendre et grinçant, sur les réalités ambiguës de la vie moderne.

 

LES ARTISTES : Fides Becker (ALL), John Isaacs (GB), Emilio Lopez-Menchero (B), Mooslin (F), John Paul Tiney (GB), Nicolas Wilmouth (F)

 

(Le commissariat était assuré par Caroline David et la scénographie par Ludovic Smagghe)

  

Parmi les artistes présentés, donc, pour la première fois en France, j'avais particulièrement repéré l'anglais John Isaacs, et il semblerait que mon "flair" n'ait pas été démenti (ni celui, évidemment, de Caroline David, commissaire de l'exposition!), puisqu'il est aujourd'hui considéré comme un héritier des YBA, des Damien Hirst et confrères...

Je me souviens en outre avoir vu une très impressionnante sculpture de Isaacs à la Maison Rouge (pièce devant appartenir à la Collection de Galbert mais pas sûre) l'année dernière, qui m'avait confirmé l'évidence de son talent et de son noir humour.

Il semblerait que depuis 2004, le propos et l'esthétique de John Isaacs se soient radicalisés, vers des propositions de plus en plus trash et charnelles, qui me font penser à une transposition sculpturale des chairs baconiennes, mais aussi à certains artistes flamands.

 

2001 voices from the id 01 le bon"Les images de John Isaacs sont souvent crues, mais moins que la réalité du monde, semblent-elles dire. Grandeur et décadence de l’humanité, tels sont les thèmes récurrents de l’œuvre romantique et noire de cet artiste atypique.

Les photographies de John Isaacs ne nous apprennent rien que nous ne sachions déjà : surconsommation tout azimuts, inégalités et injustices, pollutions, triomphe de la raison calculatrice, sous-culture et artifices...Mais avec courage et lucidité, et un peu de la provocation nécessaire au réveil des consciences,il se plait à mettre en scène des vérités que nous préférerions cachées. Il nous rappelle ce que nous aurions aimé que soit le monde. Il nous invite à nous souvenir, à travers l’évocation de la Tour de Babel, que la surpuissance de l’homme n’est pas la toute-puissance.

Idéaliste, il espère par son travail critique à l’ironie cinglante, participer à une nouvelle vision du monde, plus humble et moins rationnelle, plus humaine peut-être."

 

Le monde de l'art contemporain est-il si petit qu'on le dit? Il se trouve que finalement, à la faveur des expositions, les oeuvres et les artistes se croisent. Ici, aux Abattoirs de Toulouse en 2006, "Utopia" de John Isaacs sur fond de "tête dure" de Mounir Fatmi.

 

isaacs-fatmi-abattoirs-2006.jpg

 

Photo 1 - Voices from the Id - 2002 - John Isaacs

Photo 2 - c. le blog des Abattoirs- Toulouse

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25 août 2010 3 25 /08 /août /2010 00:00

Au cours de cette année 2004, on a pu voir parmi les expositions de nombreuses oeuvres d'artistes japonais. Voici, selon le bon vouloir de mes souvenirs, celles qui m'ont, pour une raison ou une autre, intéressée.

 

Yayoi Kusama, bien sûr...j'avoue qu'avant le fameux projet des "Tulipes de Shangri La", qui doit toujours orner le parvis de la Gare Lille Europe à cette heure, je connaissais bien peu cette mythique artiste japonaise et ses pois psychédéliques.

 

kusama---c.nordnet.jpgPour la première fois en Europe,Yayoi Kusama réalisait une œuvre pérenne.

 

Cette vieille dame, née au Japon en 1929, est considérée comme une icône (sur)vivante des sixties psychédéliques. Elle exprime dans ses œuvres, souvent monumentales, autant de préoccupations esthétiques que spirituelles. Là encore, la fleur et ses ornements (couleurs, formes et motifs) sont autant d’allusions aux nourriture terrestres et aux idéaux politiques.

Œuvre monumentale, « Les tulipes de Shangri-La » apparaissent  comme une sorte de synthèse de l’œuvre de Yayoi Kusama: la thématique florale, la polychromie, les motifs symboliques (le pois, forme masculine/féminine, tel le Soleil et la Lune)…Fidèles à ses engagements pacifistes, antimilitaristes et libertaires, Yayoi Kusama avait choisi la tulipe, fleur emblématique de l’Europe du Nord-Ouest et de ses libertés.

 

 

 

 

 

jugle-globe-suzuki.jpg

 

 

 

 

 

 

Dans l'exposition "Cinémas du futur", qui se proposait d'explorer des modes alternatifs, visionnaires ou futuristes de montrer des images, j'avais trouvé intéressant le "Jungle Globe" de Yasuhiro Suzuki, réinventant un jeu que l'on trouve fréquemment dans les jardins d'enfants au Japon.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 Mention spéciale puisque je parle de cette exposition. Il n'est pas japonais mais chinois, mais son travail m'avait intéressé- et amusée, aussi, il faut bien le dire-: les travaux interactifs de Du Zhenjun, et en particulier « On cherche la lumière », dans lequel, grâce à un joystick, le visiteur contrôle un faisceau lumineux.La lumière en nouvement sur le sol provoque des déplacements de foule cherchant à attraper la lumière, poussant ainsi d’autres foules dans l’ombre.Une lutte se livre alors sous les yeux du spectateur…se retrouvant ainsi à la place d’un dieu tout-puissant regardant le monde.

Et « Vent » :Le visiteur passant dans un couloir déclenche des ventilateurs,créant ainsi des effets divers, la direction du vent changeant selon le déplacement du visiteur.

vent-du.jpg 

 

 

 

 

Organisée par le directeur de la Collection Lambert en Avignon, l'exposition "Akimahen" terme emprunté à un dialecte de la région du Kansai, dont est originaire la plupart des artistes, présentait des créateurs contemporains aux univers et aux pratiques croisant traditions ancestrales et modernité extrême. Dans cette exposition, le monde des mangas, partie intégrante de la culture nipponne, rencontrait celui, très présent, de l’enfance. On y découvrait la dualité de la culture japonaise, entre spiritualité et productivité, rites et technologies, couleurs et esthétique pop comme pour adoucir la rigueur de la vie publique.

 

lapins-torimitsu.jpgImpossible de rater les impressionnants lapins gonflables de Momoyo Torimitsu ("Sometimes, I don't feel comfortable"), immenses et malaisés comme les rêves trop grands de l'enfance, prévenant de la dimension enfantine de l'univers dans lequel les visiteurs allaient pénétrer. Oscillant entre critique du monde impitoyable des salary men et du kawai mièvreux, j'aime assez le travail engagé de cette jeune artiste.

 

 

 

 

 

 

Miyakawa Hikaru : Cette jeune artiste réalise des sacs en papier, sorte de contrefaçons au second degré des fameux sacs Vuitton que toutes les japonaises s’arrachent, regard amusé sur le pouvoir des marques et des apparences dans la culture nipponne.

 

article09_ozawa.jpgTsuyoshi Ozawa: Cet artiste exposait une série de photos présentant le résultat d’un projet de « Workshops » réalisés en différentes métropoles mondiales, les « Vegetables weapons ». A Rio, New-York, Istambul, Pékin...et à Lille, il accompagne une femme au marché. Elle y achète les légumes nécessaires à la réalisation d’un plat traditionnel de sa culture. Mais, avant de la laisser les cuisiner, Ozawa réalise avec ces légumes une « sculpture » représentant une arme, et immortalise cette création par une photo mettant en scène la jeune femme et ses légumes métamorphosés en arme de guerre. Un travail de transformation jouant avec humour sur les contradictions des mondes masculin/féminin.

 Tsuyoshi OZAWA  présentait aussi un autre projet, les « Capsules Hotels Project », qui furent montrées à la Biennale de Venise. Cet installation met en avant les problèmes cruciaux de la gestion de l’espace et du coût de la vie quotidienne dans les mégapoles nipponnes, en confrontant deux types d’ « habitats » : les « Capsules » d’hôtel, mini-chambres aux dimensions réduites à l’extrême mais équipées high-tech, qu’utilisent les hommes d’affaires, et les « Homeless Capsules », sortes de tentes modernes, recours des travailleurs sans abri.  Les visiteurs sont invités à pénétrer dans ces capsules, afin de prendre conscience de cette restriction de l’espace vital.

 

Les japonais, spécialistes des mondes flottants, semblent avoir un rapport particulier avec le monde du rêve et du sommeil, et par extension, celui de la mort. C'était déjà le thème de l'installation du Chiharu Shiota à l'Eglise Sainte Marie Madeleine.

takekawa-dream-pillows.jpgIci, on avait pu découvrir Nobuaki Takekawa et son « Dream Pillows », un manège à rêves, dans lequel les oreillers ont remplacé les nacelles. Un évocation poétique du monde du sommeil qui, pour l’enfant, est à la fois source d’apaisement et d’angoisse. Ainsi qu'une oeuvre de Rei Nato : Un délicat et minuscule oreiller minutieusement réalisé en organza de soie comme un oreiller pour l’esprit des morts...

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dans un tout autre genre, le travail icônique de Yamasama Morimura, que j'ai pu revoir ensuite à plusieurs reprises chez Ropac. (Ici, en Brigitte Bardot??????????)

  morimura3.jpg

 

 

Il y avait aussi l'inévitable Takeshi Murakami...

 

 

LinkoftheMoon_MarikoMori.jpget la princesse intergalactique de Mariko Mori, dont tout le monde connait aujourd'hui le travail.

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24 août 2010 2 24 /08 /août /2010 23:28

 

Il y eut l'excellente idée de demander au grand artiste olfactif qu'est Serge Lutens d'imaginer une oeuvre qui rendrait hommage à la fois au Nord de son enfance et à son travail de parfumeur. J'admirais déjà, adolescente, les campagnes de pub d'un raffinement inouï de Serge Lutens pour Shiseido. Je fus fan de longue date de son "Féminité du bois", et voue un culte à ses créations olfactives et en particulier pour des fragrances aussi étranges que "Ambre sultan". bref, autant dire que lorsque j'eus l'occasion de rencontrer Serge Lutens, je fus particulièrement intimidée et en fait, surprise, de l'élégance discrète et de la simplicité de l'homme. Une des rencontres de cette année-là que je ne regrette pas!

 

L'installation, tenant davantage du design que de l'art contemporain - mais ce n'était pas le sujet- fut fort réussie et je la présentai ainsi:

 

"Dédale à l’architecture dépouillée et majestueuse, réalisé par l’architecte japonais Takao Hirai, le « labyrinthe olfactif » propose un parcours de découverte inédit et ludique de l’âme du Nord.

Double expérience que celle de ce labyrinthe :

Expérience sensitive, d’abord : l’odorat, sens généralement peu sollicité et pourtant vecteur extrême d’émotion sera ici célébré par Serge Lutens, maître incontesté des fragrances. Reconnaître les senteurs, sans autre support textuel ou visuel, imaginer, recomposer un univers à partir d’elles constitue déjà un jeu étonnant. Expérience « proustienne », ensuite, pour ceux dont la mémoire olfactive évoque le Nord de la France. Renouant avec ses racines, Serge Lutens a voulu recréer, au travers d’odeurs, les environnements familiers de la vie lilloise, nous ramenant avec lui à l’enfance. Il a reconstitué, uniquement à partir de la subjectivité de sa mémoire, les souvenirs olfactifs les plus forts de ses premières années. Il y a toujours, explique Serge Lutens, de la subjectivité, et dans le souvenir, et dans la manière dont nous (res)sentons les choses. Ainsi, telle odeur rappellera un souvenir fort à l’un, et n’évoquera rien à l’autre. Une odeur, celle du canal de la Deûle, par exemple, paraîtra simplement désagréable pour certains, et « douce » pour celui qui aura passé son enfance près des canaux...

La visite de ce dédale de 150m2 est donc ponctuée de 22 diffuseurs de senteurs, extraites de la mémoire, de l’imagination et du travail de recomposition de Serge Lutens. On pourra reconnaître les odeurs familières du café ou de la chicorée chauds, du nougat, des caramels au beurre ou du chocolat chaud, celles, plus rares, des lilas ou des lys, celles, rappelant l’univers ménager, du parquet ciré ou de la lessive, mais encore odeurs de bière et de moules-frites au grand jour de la braderie, de pluie sur les pavés de silex, d’encens à l’heure des vêpres...Le « labyrinthe olfactif » constitue une expérience sensitive et mnémonique passionnante.

 

Serge-20Lutens_Portrait2-thumb.jpgDans une mise en scène au dépouillement raffiné, Serge Lutens signe pour Lille 2004 une réalisation originale, permettant de découvrir le travail d’un des « nez » les plus doués de sa génération. Très jeune, il est sensible à la beauté, sous toutes ses formes, et réalise que la plupart des choses, et le visage des femmes, recèlent une beauté qu’il désire révéler. Lillois d’origine modeste, il « monte » à Paris dans les années 60 et y crée un salon de beauté. Il  photographie pour Vogue et Harper’s Bazaar des femmes à l’esthétique étrange, inspirées du Nô et de Modigliani .. Puis il se lance, pour Dior puis pour le groupe japonais Shiseido, dans l’univers de la beauté et de la parfumerie, avec un succès jamais démenti, créant la marque à son nom en 2000. Vivant secrètement entre Marrakech et Paris, Serge Lutens continue de travailler, tel un alchimiste passionné, à ses « gestations de parfum », tout en continuant de photographier, de filmer, d’écrire la beauté."

 

 

 Photo courtesy Parfums Serge Lutens

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24 août 2010 2 24 /08 /août /2010 00:33

 

Durant l'année 2004, de nombreuses installation urbaines, parfois monumentales, furent installée dans la ville de Lille. Certaines, pour l'intention parfois davantage que pour la réalisation finale, ont plus particulièrement retenu mon attention.

 

"La forêt suspendue" de Lucie Lom.

 

Foretsuspendue--jefrabillon.jpg "Avec Lucie Lom, la Grand Place se métamorphose en une féérique et mystérieuse rambla sylvestre.

« Après l’été, les arbres ont fait du chemin et les voici qui, sans bousculer l’apparence de la rue, la chamboulent par une juxtaposition singulière. La tête en bas, ils composent une forêt inversée et avec elle, des rêves pour un début de XXIème siècle qui renouerait avec la nature ou retrouverait avec elle ses propres repères . » (Lucie Lom)

Mise en scène raffinée, la scénographie de « la forêt suspendue » joue à la fois du décor, du son et de la lumière.Châtaigniers, chênes rouge, aulnes et érables sycomore, fabriqués à partie de feuillages synthétiques importés de Chine et fixés à plus ou moins dix mètres du sol créent des effets de surface et de couleur, donnant à l’ensemble la variété d’une vraie forêt.Une musique, spécialement écrite par Patrice Grupallo, inspirée de chants d’oiseaux et de sonorités éoliennes, s’éleve au-dessus du tumulte du trafic urbain. Ainsi le promeneur pourra, dans ses déambulations, entendre, ici ou là , un pépiement d’oiseau ou le bruit des feuilles se froissant dans le vent. Enfin,la « forêt suspendue » s’habillera d’ombres et de lumière, soleil à travers les feuillages ou lucioles vacillantes, selon les heures du jour ou de la nuit.

L’installation « forêt suspendue » laisse au spectateur une grande liberté d’interprétation et de sensation. Elle fait délibérément appel à la sensibilité et à l’imaginaire, suggérant plus que montrant ce que la forêt porte de rêveries, de contes et de légendes, romantique ou mystérieuse…En passant sous elle, le temps d’un instant, le temps de traverser la rue, le quotidien de chacun se verra enchanté, les pensées vagabondes,s ous les ramures de la « forêt suspendue ».

Que chacun puisse librement trouver en soi les ressources pour interpréter ce qui lui est donné de voir, tel est le principe directeur du duo Lucie Lom, anagramme inspiré de leurs noms : Philippe Leduc et Marc-Antoine Mathieu. Graphistes et scénographes, ils mettent régulièrement en scène expositions et manifestations culturelles depuis 1985, guidés par la constante exigence de « mettre en valeur le contexte de création des œuvres », sans se reposer sur la pure technicité. Poésie, fantaisie, sensibilité font donc toujours partie de leur vocabulaire, décliné dans tous les registres de leur travail :affiches,théâtre,spectacles,muséographie,salons…et pour Lille 2004, une rue toute entière métamorphosée !"

 

le résultat était assez réussi.

 

Pour le principe également, je fus intéressée et intriguée par la démarche du designer Vincent Dupont-Rougier et sa "Cage-nature".

 

dupont-rougier.jpg"Variation sur les notions de paysage et de mobilier dans l’espace urbain,Vincent Dupont-Rougier propose pour Lille 2004 une sorte de « jardin renversé ».

Une structure métallique accueilllant une abondante végétation arbustive s’élève au-dessus d’un banc circulaire, favorisant l’intimité et la conversation.Vincent Dupont-Rougier se donne pour vocation de recréer notre rapport avec la nature et plus particulièrement avec le « jardin » en tant que nature maitrisée. Ainsi, acier galvanisé et béton, matériaux urbains par excellence, se combinent aux végétaux pour des créations esthétiques et modernes, mêlant la nature à l’artifice. Dans les « cages-nature », l’enchevêtrement des tuyaux d’arrosage volontairement visible souligne l’artifice radical de ce « bouquet d’arbustes », petit morceau de nature surgie du béton.

Pensionnaire de la Villa Medicis (Rome) en 2000 pour le design,Vincent Dupont-Rougier participe de manière originale au renouveau de la création paysagère par ses inventions esthétiques et techniques, donnant ainsi un nouveau rôle aux objets et aux espaces typiques du jardin.Soucieux de l’implication de plus en plus forte du jardin, espace clos et préservé, dans son environnement social, il imagine des moyens de réconcilier au quotidien l’homme des villes avec la nature. Son « potager nomade », réalisé en 1992 pour les jardins de Chaumont-sur-Loire en constitue un parfait exemple.

La « cage-nature », espace intime au coeur de la ville, pose aussi un regard sur l’urbanisme et sur la place, physique et social, que l’homme accorde, dans la cité, à la nature."

 

Photo 1 - Copyright Jef Rabillon

 

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21 août 2010 6 21 /08 /août /2010 00:07

 

Parmi les nombreuses propositions d'installations urbaines mises en oeuvre pour Lille2004, celle de Daniel Buren fut sans doute, et de manière inattendue, une des plus ludiques.

Clin d'oeil à la dimension flamande de la ville de Lille, à l'histoire du "Vieux Lille" et de l'Hospice Comtesse tout proche, par le biais d'une référence au maître hollandais du clair-obscur, l'oeuvre s'intitulait "Ronde de nuit".

 

 ronde_de_nuit_2004_Buren_6.jpg

 

"Inscrire le plus grand cercle possible à l’intérieur de la cour à « trois côtés et demi » que forme l’ilôt Comtesse, rendant plus évidente l’idée de « place » en créant une fermeture visuelle, tel est le projet de Daniel Buren pour Lille 2004. Au cœur d’un ensemble architectural plus que tricentenaire, à l’atmosphère de tableau flamand, il a imaginé un serpent de lumière au mouvement perpétuel.

 

Un cercle de plexiglas translucide blanc, soutenu à quelques mètres du sol par des poteaux simplissimes, sur lequel des bandes de couleur rouge sont enroulées tous les 8,7 cm ,forme la trame familière de l’œuvre de Daniel Buren. Festive, « La ronde de nuit » de Daniel Buren se parera de lumière et de mouvement, tel un manège, et métamorphosera l’ilôt Comtesse dès la nuit tombée."

 

Et ce fut vraiment un manège. La lumière, programmée pour circuler dans le cercle de plexiglas à des vitesses et des rythmes différents fascinaient les enfants qui, à force de courir en rond après la lumière, finirent par creuser des tranchées dans le gazon de l'Ilot Comtesse!

 

En 2005, j'eus l'occasion de voir au Musée Guggenheim de New-York "The eye of the storm", qui acheva de me convaincre, si besoin était encore, de l'évident intérêt de l'oeuvre, et particulièrement quand il s'intéresse à l'architecture, mais aussi du parcours, de l'histoire, de Daniel Buren.

J'avais alors raconté pour un webzine les tribulations de Daniel Buren à New-York

 

« Daniel Buren dans l’œil du cyclone »

 

Plus de trente ans après s’être fait éjecté du Guggenheim sans même avoir pu montrer sa pièce, Daniel Buren, pas rancunier mais pugnace, revient à New-York. A l’assaut de la célèbre spirale de Franck Lloyd Wright, il crée « in situ » « The Eye of the Storm », installation surprenante à plus d’un titre.

 

Pour la petite histoire...

 

En 1971, le Musée Guggenheim de New-York organisait sa sixième exposition internationale. A cette occasion, Daniel Buren avait été invité à réaliser une pièce, intitulée « Peinture-Sculpture », sorte de kakémono de 200m2. Se déroulant au centre de la spirale, de la verrière au sol, elles devait révéler, par sa taille et les rayures qui rendirent Buren célèbre, une sorte de verticale virtuelle, axe de rotation invisible au milieu de cette architecture qui en est totalement dépourvue.

Mais, sous la pression de Donald Judd et Dan Flavin, l’œuvre fut retirée de l’exposition avant même que celle-ci ne soit ouverte au public. Ne reste de cette mésaventure que les quelques photos prises par Buren qui, revanchard mais pas trop, les utilise aujourd’hui pour le catalogue de « The Eye of the Storm », modestement titré « The Buren Times » (Typo du « New-York Times » comprise).

 

Wright déconstruit et restitué

 

db-eye-of-storm.jpgC’est précisément à l’architecture du musée que s’est cette fois encore intéressé Daniel Buren, instaurant une sorte de dialogue avec l’auteur du lieu. Une série d’interventions déconstruisent, subliment ou révèlent cette construction autrefois contestée et aujourd’hui sur les cartes postales de New-York au même titre que la Statue de la Liberté ou l’Empire State Building.

« Around the Corner » réinvente l’idée de cette fameuse « verticale virtuelle » auquel Buren tenait déjà il y a plus de trente ans. Mais cette fois, l’intervention est beaucoup plus complexe. Une construction de toute la hauteur du bâtiment aménagée sur un quart de la spirale fait passer le spectateur alternativement devant puis derrière un jeu de miroirs. Devant : le quart manquant de la spirale est virtuellement restitué par la réflexion des miroirs . L’effet dramatique est saisissant. Se jouant de notre perception, les limites de l’installation se confondent avec la spirale réelle, et serait presque invisible si...on ne se voyait pas dedans, à l’autre bout de l’hélice. Une étrange démultiplication qui met le spectateur au cœur de l’œuvre.Quand à la verticale virtuelle, l’angle à 90° du miroir indique précisément l’œil de ce parfait cyclone, mais aussi l’angle de la 89ème rue et de la 5ème Avenue : une manière de renverser les proportions en introduisant New-York au centre du musée. Derrière : En montant ou descendant la spirale, le spectateur passe derrière l’œuvre, découvrant sa structure (panneaux de bois, échaffaudages). Autre hommage à la ville et à son architecture (brownstones, cast-irons, railroads)

La verrière en rosace dessinée par Wright, au sommet de la rotonde, les fenêtres des galeries Thannhauser se transforment en vitraux aux couleurs primaires chromatiques, contrastant avec le blanc épuré du lieu. Ainsi, de la verrière, la lumière zénithale prend différentes teintes de rose selon l’heure et le temps new-yorkais et transforme la perception de l’installation de manière aléatoire. « Pour moi, a dit Daniel Buren, il y a peu d’autres choses indicibles dans l’art que la couleur (…) et la combinaison des sensations et du jeu avec l’espace. »

 

 

Buren by Buren

 

Cà et là, des  « videos-souvenirs » offrent le moyen de connaître ou de se remémorer les quarantes années de création de l’artiste français. Depuis toujours, Daniel Buren fait de la ville un terrain privilégié d’interventions artistiques : « J’ai décidé que la ville toute entière serait mon atelier et aussi le support de mon travail. » (Les Inrockuptibles – 2000), dans une recherche de cohérence entre l’œuvre éphémère et le lieu pérenne. De nombreuses oeuvres « in situ » donc, affichage urbain plus ou moins sauvage, à New-york, Chicago ou Paris, colonnes rayées dans un lieu patrimonial (le Palais Royal à Paris, bien sûr !), architectures revisitées dans des tas de MAC de France... partout il zèbre l’espace public de ses rayures radicales.

Et ses rayures, justement ? Le long de la spirale, tous les 8,7cm exactement (son nombre d’or ?), s’inscrit une courte rayure verte du plus bel effet, comme un ouvrage de dame, un jour échelle consciencieusement placé pour habiller la chose..et parce que Buren sans les rayures, ce n’est pas concevable ! Un « Mur de peintures » se chargera de nous le rappeler, en même temps que la dimension conceptuelle de son œuvre."

 

 

db-sans-titre-Copyright-maxime-dufour.jpgEt puis, en 2006, j'eus à nouveau l'occasion de m'intéresser au travail de Daniel Buren, lorsque Lille3000 (émanation de Lille2004) me commanda les textes de l'exposition artistico-scientifique "Futurotextiles", pour qui Buren réalisa une pièce assez extraordinaire de soierie lumineuse à fibres optiques avec la Maison Cédric Brochier, ..à rayures rouges et blanches évidemment!

 

 

 

Photo 1: "Photo-souvenir" - Daniel Buren- Photo 3: copyright Maxime Dufour

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19 août 2010 4 19 /08 /août /2010 23:41

 

Rencontrer et voir travailler Annette Messager est sans doute un des souvenirs les plus marquants de mon expérience lilloise. Invitée par Lille2004 à investir l'ancienne salle des malades de ce magnifique endroit qu'est l'Hospice Comtesse, Annette Messager y présente pour, je pense, la première fois, une oeuvre cinétique, c'est-à-dire mettant en jeu une mécanique introduisant un mouvement, une chorégraphie, une histoire. Il y eut ensuite Pinocchio/Casino, oeuvre pour laquelle Messager reçut le prix de la Biennale de Venise l'année suivante, et la rétrospective à Pompidou, qui montra d'autres oeuvres "mécaniques", et permit au plus grand nombre de découvrir le travail de Messager dans toute son intensité émotionnelle.

 

j'ai eu le plaisir, et l'honneur, de rédiger un texte, dont voici un extrait, présentant l'installation aux visiteurs de l'Hospice Comtesse

 

messager-copie-2.jpg"D'abord, il y a le lieu: l'ancienne salle des malades de l'Hospice Comtesse, dont l'atmosphère évoque encore une histoire emprunte d'émotion...(...)"Les spectres de l'Hospice Comtesse" n'est pas une reconstitution de l'univers hospitalier, mais une évocation symbolique et métaphorique d'un monde où se côtoient les paradoxes: la promiscuité et la solitude, le soin et la souffrance, l'espoir et la déréliction, le silence et les cris, les rêves et le cauchemar...

 

Annette Messager nous plonge dans une atmosphère dans laquelle la tension se fait visible; au sol, de gros tas de kapok blanc enserrés de filets figurent les spectres des lits qui s'y trouvaient, objets immobiles et rassurants, lieux maternants. Suspendus aux poutres, des fragments de corps humains (main, pied, oreille, buste féminin...), gigantesques, caoutchouteux et presque difformes se meuvent en un étrange ballet. L'un chute brutalement au sol, tandis qu'un autre se relève lentement, dans une sorte de danse fantomatique; d'autres encore restent suspendus au plafond et oscillent lentement...Angoisse de la maladie, de la séparation, de la mort, fantasmes de corps sensuels ou malades, rêveries que permet le repos...

 

Il y a, dans ces morceaux de corps démesurés, un clin d'oeil à la tradition flamande des géants. Mais il s'agit aussi, pour Annette Messager, d'évoquer les rêves et les obsessions de ces vieillards et de ces orphelins qui occupèrent jadis ce lieu: les bruits familiers et/ou inquiétants de l'hôpital propices à tous les débordements imaginaires, espoir de visite, angoisse de l'inconnu, de la disparition d'un autre...

Les lumières, étudiées pour "sculpter" les formes, projetant sur les murs des ombres floues, expriment d'une autre manière encore ces désirs d'amour et de rassurance, cette peur de l'inconnu.

Et puis il y a les souris de tissu, petites ou grandes, enfouies et plus ou moins visibles sous les spectres de lit. Ce sont leurs "fantômes", leurs hôtes, provoquant la tendresse ou l'aversion, le rire ou l'effroi.

 

(...) Exorciste des peurs contemporaines, Annette Messager manifeste le souci constant de questionner le monde, toujours de manière métahorique et poétique, souvent de manière dérangeante. (..) "

 

Cette installation d'Annette Messager n'a, je crois, pas reçu l'accueil public qu'on pouvait escompter. Beaucoup de visiteurs, la plupart ne connaissant pas le travail de cette "colporteuse de chimères", n'ont pas ressenti avec la force suffisante la charge émotionnelle de l'oeuvre telle que je la décrivais dans le texte. Cela m'a confortée dans l'idée qu'appréhender l'art contemporain nécessitait souvent une bonne médiation, ce que beaucoup de conservateurs et de curateurs ignorent encore superbement (à dessein). On pouvait pourtant penser qu'une telle oeuvre ne nécessitait rien autre chose que de se laisser guider par son émotion. Mais peut-être l'émotion aussi demande à être éduquée pour s'ouvrir.

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19 août 2010 4 19 /08 /août /2010 00:08

Voir débarquer Peter Greenaway et son équipe dans l'Eglise Sainte-Marie Madeleine fut en soi une expérience. Hermétique. Je n'ai pas compris tout ce qui se tramait ici, entre mise en scène, installation, performance, et chorégraphie.

"Wash and Travel" devait à la fois être une installation théâtrale-performance chorégraphique avec Saskia Bodekke, qui avait d'abord été monté dans la Rotonda della Bassana de Milan. L'oeuvre prenait aussi appui sur le projet cinématographique "Tulse Luper", l'histoire en plusieurs épisodes d'un criminel récidiviste qui aurait traversé le siècle en traversant le monde, laissant ça et là quelques 92 valises mystérieuses au contenu non moins mystérieux.

 

Le résultat fut à la hauteur de l'esthétique maniérée de l'auteur: une oeuvre totale, grandiose, mystique, et, à mon sens, une réussite.

 

Je rédigeai quant à moi ce court texte pour présenter l'installation:

 

   

 

"Pénétrer dans l’univers de Peter Greenaway peut paraître difficile, tant ses oeuvres, cinématographiques et picturales semblent nourries de références abondantes, complexes et érudites.

 

Le cinéaste gallois à la filmographie hors du commun offre ici aux visiteurs l’occasion d’approcher son monde, ses obsessions, sa réflexion sur la numération du monde, en recréant l’atmosphère de « Drowning by numbers ».

Dans ce film de 1988, une mère et ses deux filles faisaient disparaître leurs maris respectifs en les noyant, entrainant le spectateur dans un jeu de piste sur le mode de l’inventaire, de 1 à 100.

Les deux éléments fondamentaux du film, l’eau et le nombre, sont au cœur de l’installation :l’eau, s’écoulant en paysage sonore, mais aussi remplissant des baignoires ; le nombre, dans le choix du nombre de baignoires (12) et de valises, 92, chacune étiquetée et remplie d’objets divers : charbon, jouets, photos, lettres, stylos usés, outils…

 

greenaway2.jpg

 

 

 

Cette installation, apparemment hermétique, révèle en réalité les préoccupations philosophiques et esthétiques de Peter Greenaway. Ainsi, le contenu hétéroclite des valises marque l’intérêt de l’auteur pour l’inventaire, la collection, le catalogue, le recollement, dont Diderot et D’Alembert sont, pour Peter Greenaway, les maîtres.

Puis importe le nombre, comme instrument de construction et de narration, ou plus exactement, comme moyen d’ « évacuer la narration » : « Compter représente la forme de narration la plus simple et la plus primitive.1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10. Un récit avec un début, un milieu et une fin, un sens dans la progression - parvenir à deux chiffres- un but réalisé, un dénouement atteint. »

Bien que Peter Greenaway affirme ne pas « penser les nombre en termes mystiques », il a choisi 92 valises, 92, comme le nombre atomique de l’uranium, 92, comme autant de manières dont le monde pourrait finir, en référence à son film de 1980, « The Falls ». 

Avec cette installation, on pénètre donc dans un univers extrêmement symbolique qui, pour être compris, demande un travail de déchiffrement, suscitant par là même une réflexion sur le processus de construction d’un univers artistique."

 

Le cinéma de Greenaway fut et reste pour moi une fascination, évidemment esthétique,  depuis Zoo, le Ventre de l'architecte, The Baby of Macon ou the Pillow Book, jusqu'à la Ronde de Nuit. Le projet multimedia Tulse Luper Suitcases atteignant peut-être les limites de la complexité d'un propos, et d'une certaine forme de maniérisme, n'a, me semble-t-il, pas reçu l'accueil que Greenaway espérait.

 

Photo Lille2004 

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18 août 2010 3 18 /08 /août /2010 00:11

A Lille, la désacralisation de l'Eglise Sainte Marie Madeleine avait permis de créer un exceptionel espace à investir pour les artistes invités dans le cadre de Lille2004, Capitale Européenne de la Culture.

L'exposition s'appelait "Du côté de chez", et invitait tout au long de l'année 4 artistes à imaginer un univers dans ce lieu patrimonial. Parmi eux, j'ai pu découvrir le travail de l'artiste japonaise Miwa Yanagi, qui, pour l'occasion, avait livré une version parallèle de son projet "Grandmothers" (dans lequel elle métamorphosait des jeunes filles en elles-mêmes, cinquante en plus tard - le parallèle étant frappant avec le célèbre diptyque -qui en fait n'en est nullement un- de Goya, "Les jeunes" et "Les vieilles", visible au Musée des Beaux-Arts de Lille).

 

yanagi elevators 2      J'avais été particulièrement séduite par la démarche de Miwa Yanagi, avec cette sorte de féminisme plutôt rare au Japon, qui parle du culte de la jeunesse et du temps qui passe sur les corps des femmes, des rigidités machistes de la société nippone, notamment avec l'excellente série des "Elevator girls", ces jeunes femmes interchangeables et lisses comme des mannequins de vitrine, occupant l'enviable poste de liftier(e) dans les grands magasins et les tours de bureaux des mégapoles japonaises.

 

Pour Lille 2004, je présentais ainsi le projet en quelques mots:

 

"Pour Lille 2004, Miwa Yanagi, jeune artiste japonaise vivant à Kyoto, renouvelle l’une de ses expériences de référence. « Granddaughters »,comme en 2002 « My grandmothers »,explore de manière très originale et très aboutie les thèmes de la mémoire et de la filiation, mais aussi la place et l’histoire des femmes dans le monde contemporain.

 

yanagi-granddaughters.jpg

 

 

« Granddaughters » se présente comme une installation vidéo complexe, dans laquelle s’entremêlent plusieurs « générations » d’images, de visages, de voix, d’histoires, de récits et de souvenirs. Des femmes âgées, européennes et filmées par Miwa Yanagi spécialement pour ce projet, parlent de leurs grands-mères, s’efforcent de témoigner d’évènements précis et datés de leur enfance. Faisant revivre leurs ailleules à travers l’évocation de ces souvenirs, elles rappellent que la conscience est fondamentalement mémoire, et que chacune est le produit de l’histoire de sa famille et au-delà, de l’Histoire de l’Humanité.

Mais l’écho de leurs voix, de leurs récits, se perd dans les limbes, recouvert par les voix d’une trentaine de jeunes filles, élèves au Collège Carnot de Lille, interprétant la traduction des propos de chacune des vieilles dames.

En une composition vidéo sophistiquée,les visages des grand-mères et des jeunes filles projetées dans les chapelles latérales de l’église se croisent et se renvoient les unes aux autres, brouillant la linéarité des récits, en une sorte de kaléidoscope sonore et visuel, mosaïque rappelant le brouhahaha du monde et des générations."

 

 

 

 

 

 

  Je n'ai pas eu l'occasion de revoir Miwa Yanagi depuis, mais il me semble qu'elle représenta le Japon à la Biennale de Venise en 2009, avec une série intitulée "Windswept women", fort puissante, évoquant à la fois Witkin et l'univers de certains dessinateurs japonais, que je trouve plus "trash" mais aussi plus conforme à l'imagerie underground japonaise et donc, d'une certaine manière, moins poétique et moins originale.

 

 

 Photos courtesy Miwa Yanagi

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