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2 novembre 2018 5 02 /11 /novembre /2018 22:09
la musicienne Nathalie Hardouin en performance pour "Ecologie de la conscience", installation immersive de Béatrice Bissara, Nuit Blanche 2018

la musicienne Nathalie Hardouin en performance pour "Ecologie de la conscience", installation immersive de Béatrice Bissara, Nuit Blanche 2018

Dans le cadre de la 17ème Nuit Blanche à Paris, Béatrice Bissara a été invitée à présenter son travail récent à l'Hotel de l'Industrie, au cœur de Saint Germain des Près.

 

« Ecologie de la conscience » explore, au travers de plusieurs œuvres et installations en mouvement, les « portes de la perception » et au-delà. Dans une approche intrinsèquement liée à l'expérience sensorielle et psychique, elle renouvelle et apporte de la sorte sa contribution à une réflexion qui, depuis plusieurs décennnies, attise l'intérêt de toute une communauté rassemblant scientifiques, philosophes mais aussi artistes. Peut-on dépasser le stade ordinaire de la conscience et le cas échéant, que trouve-t-on alors? Les œuvres de Béatrice Bissara offrent une appréhension directe de ce questionnement et propose des pistes esthétiques expérimentales, comme autant d'ouvertures possibles.

 

Questionnant en profondeur notre rapport à la réalité, le travail de Béatrice Bissara est soutenu par des scientifiques (Jean-François Houssais, Michel Bitbol, tout deux chercheurs au CNRS), et ce croisement, cette rencontre, s'inscrivent d'emblée comme une manière de dire la connexion qui s'établit naturellement entre les mondes de l'épistémologie et de l'art. Cet intérêt mutuel exprime comment l'art, par la dimension concrète de l'expérience de l'oeuvre – différente de l'expérimentation scientifique- matérialise, présentifie, rend visible ce que cherchent à montrer les scientifiques avec des mots et des concepts parfois obscurs aux néophytes : l'art comme « Königsweg », pour reprendre l'expression freudienne, « voie royale » vers la connaissance de soi.

 

« Ecologie de la conscience » est donc un concept, se déclinant autour de plusieurs propositions artistiques d'exploration sensitive, dans une approche « expérientielle », consistant, explique l'artiste « à établir une articulation entre l'expérience du sujet et la cognition humaine », rejetant, cite-t-elle, «la vision d’un monde indépendant de celui qui le perçoit. Le percevant et le perçu sont en relation et se déterminent mutuellement »*.

 

Parmi les œuvres présentées, et avant d'en venir à l'installation principale, au titre éponyme, deux types d'oeuvres retiennent notre attention : les œuvres motorisées, et les « dreamboxes ».

Béatrice Bissara a ainsi imaginé une série d'installations, œuvres composées de superpositions de disques en mouvement dont les girations sont programmées selon un process de vitesses et de sens, dispositifs complétés par un mixage musical diffusé « à une fréquence particulière agissant directement sur le cortex cérébral et mettant le visiteur en état de réceptivité particulière ».

Là où, par exemple, les figures rotomaniques de Duchamp, et même l'art optique, peuvent s'appréhender comme de simples jeux sensoriels, en appelant à la perception du spectateur dans un effet de divertissement, l'oeuvre de Bissara porte à dépasser cette dimension purement ludique vers une expérience plus profonde, plus radicale et décisive. Elle s'inscrit ainsi plutôt dans une certaine continuité de mouvements artistiques qui, depuis près d'un siècle, cherchent à tirer le regardeur hors de son champ habituel de conscience pour le faire pénétrer un autre état, connectant la force motrice de la création artistique à la dimension cosmique de la création du monde. Si son art peut se rapprocher d'un art « cinétique », il l'est peut-être, d'une part, par sa volonté de rendre compte d'un réel insaisissable et mouvant, et d'autre part, par la volonté de l'artiste, à l'instar du manifeste des premiers artistes cinétiques rassemblés par Denise René dans sa galerie parisienne en 1955, de placer la perception du spectateur au centre de l’œuvre, et par ce biais, de libérer l'accès de l'oeuvre au plus large public.**

Ecologie de la conscience - Une exposition entre expérience et immersion de Béatrice BISSARA - Nuit Blanche 2018

Mais c'est peut-être vers d'autres expérimentations artistiques plus anciennes encore qu'il faut se tourner pour contextualiser la génèse du travail de Béatrice Bissara dans une lignée artistique historique.

On peut penser, par exemple, au célèbre bien que mystérieux « Optophone » de Raoul Hausmann (1922), ou encore aux travaux de chercheurs-artistes de la même époque, comme Thomas Wilfred et Alexandre Lazlo qui, en créant un « orgue lumineux » (Art Institut, New-York, 1922) s'essaient à dépasser le statut « statique » de l'art, tentent d'établir des correspondances entre sensations visuelles et sensations auditives, ambitionnent de plonger le spectateur dans des états extatiques faisant appel à des facultés perceptives inusitées. On approche de l'expérience d'art total, d'une expérience de totalité, aussi, comme une métaphore esquissée de cette « roue de la vie » dont seul Bouddha peut embrasser l'absoluité.

 

Autre type d'installations, les « Connected Dreamboxes » présentent des dispositifs lumineux pulsatiles, suggérant quelque chose comme les battements d'un cœur, une respiration, un afflux de sang. Réguliers et itératifs, ils invitent, si on s'y attarde suffisamment, à un état hypnotique, à une sorte de voyage intérieur organique et apaisant. Car la « connexion » dont on parle ici, n'est pas tant celle de l'ère des réseaux et du digital, que l'appel à un retour vers soi, probablement, en réalité, le seul et dernier territoire à explorer, l'appel, dit aussi l'artiste à « déposer les armes du concept pour simplement entendre en soi » la petite musique de l'expérience.

Dans la relative simplicité du procédé par lequel l'oeuvre ouvre à un monde nouveau, les « Connected dreamboxes » de Béatrice Bissara pourraient faire écho aux « Dream Machines » du poète Brion Gysin qui, en 1962, inventait une machine à la mécanique minimale (de la rotation et de la lumière) susceptible de provoquer chez le regardeur aux yeux fermés des sensations colorées proches des visions sous stupéfiants - « un kaléidoscope multidimensionnel tourbillonnant à travers l'espace. » écrit-il dans son journal-.

 

On comprend dès lors que les recherches de Bissara tissent de nombreuses liens avec des expérimentations artistiques visant toutes à « ouvrir les portes de la perception » et s'inscrit dans une riche filiation spirituelle et esthétique. Cet art, qu'on pourrait qualifier d' « ésoesthétique » cherche à atteindre et à provoquer, dans l'expérience artistique, quelque chose qui puisse se rapprocher de l'expérience mystique.

« Ecologie de la conscience », titre générique de l'exposition et de son œuvre majeure, porte déjà en son nom le sens de cette tentative. Ecologie, en son acception première, comme questionnement sur la manière dont la conscience peut informer ses relations avec elle-même et avec le monde qui l'environne, interrogation sur la façon dont par la conscience nous pouvons appréhender le monde et le réel, lui même redéfini, peut-être, au-delà de sa définition cartésienne avec laquelle nous vivons depuis l'ère moderne.

Ecologie de la conscience - Une exposition entre expérience et immersion de Béatrice BISSARA - Nuit Blanche 2018

L'installation « Ecologie de la conscience » est donc une installation complexe, donnant à voir sur plusieurs plans sept sculptures représentant des derviches en bois, aluminium, tissu et feutrine, de tailles différentes et chacun monté sur un socle motorisé, une mise en abîme par le biais d'une projection numérique des sculptures en mouvement, démultipliant les points de vue, l'ensemble synchronisé avec une création sonore, signée de l'artiste et de la musicienne Nathalie Hardouin, rythmée par la percussion du tambour chamanique et le tintement du bol tibétain.

Inspirée de la mystique de Rumî, de la danse du Samâ et des rituels soufis, que l'artiste a découvert il y a vingt ans en Anatolie, « Ecologie de la conscience » se déploie dans le temps et l'espace, dans lesquels mouvement, son, lumière engagent le regardeur sur la voie de la confusion perceptive, d'une forme de synesthésie propice à la méditation.

Au fil d'un programme de rotations, les sculptures de derviches effectuent une danse giratoire, le tissu de leur robe blanche, symbole de pureté, déroulant leur mouvement flottant sous la force de Coriolis. La cérémonie se déroule, comme un Samâ en sept mouvements, un voyage partant de l'évocation de la lourdeur de l'enveloppe charnelle, puis vers l'éveil de la conscience et des âmes, de la lumière s'opposant aux ténèbres, jusqu'au retour au monde dans l'état de subsistance.

Béatrice Bissara offre au travers de cette œuvre une expérience très particulière, sinon unique, invitant dit-elle à « résonner » le monde plutôt que de le raisonner. Négliger ce qui n'est pas rationnel est un mode réflexif si profondément ancré dans la pensée occidentale qu'il est même possible que nous ne puissions appréhender pleinement cette expérience, de la même manière, explique le chercheur Jean- François Houssais, que la structure mentale occidentale ne peut investir totalement ce qui se passe dans la transe chamanique. Les six cent itérations de l'installation de Béatrice Bissara nous donnent néanmoins, un aperçu de cette piste spirituelle, ne serait-ce que par la manière dont elle nous invite à éprouver la densité, l'intensité du moment présent.

Le monde contemporain si plein de ses certitudes et à la fois si vacillant sur ses fondements a probablement besoin, aujourd'hui plus que jamais, de s'engager à nouveau sur les voies restées inexplorées et peut-être salvatrices d'une spiritualité sans calcul. Tel est le chemin que trace désormais Béatrice Bissara.

 

 

*Extrait de la thèse de N. Raboisson du 9 juillet 2014 sur l’Art Expérientiel.

**En 1955, Denise René ouvre, dans sa galerie de Saint-Germain des Près, une exposition intitulée « Le Mouvement »,sur une proposition de Victor Vasarely et un commissariat d’exposition de Pontus Hulten, et reconnue comme la première exposition de cet art qu'on appelera quelques années plus tard, « cinétique ». Dans le catalogue de l'exposition, on peut lire : « Puisqu’il n’est pas permis à tout le monde d’étudier profondément l’Art contemporain, à la place de sa « compréhension » nous préconisons sa « présence ». La sensibilité étant une faculté propre à l’humain, nos messages atteindront certainement le commun des mortels par la voie naturelle de sa réceptivité émotive ».

 

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