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27 septembre 2011 2 27 /09 /septembre /2011 10:35

Les « Portes Ouvertes » des artistes et lieux d’art de Montreuil sont devenus des rendez-vous incontournables de l’automne montreuillois. Cette année, elles auront lieu les 15 et 16 octobre.

 

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L’Espace 111 participe donc naturellement à ce week-end d’octobre dédié aux arts visuels, avec « Urgent », une exposition montrant une sélection de 5 artistes.

Lili Bel, Corine Borgnet, Christine Coste, Jessy Deshais, Dorianne Wotton : 5 regards de femmes, 5 messages forts et intimes, 5 visions du monde sans concession.

 

A chacune de ces artistes, s’impose l’expression d’un état d’urgence : la nécessité de dire quelque chose de soi et du monde, de son rapport au monde, le besoin de confronter son

intimité à la réalité du monde contemporain.

Cette urgence, c’est aussi celle de créer, de produire, de faire oeuvre. De se réapproprier, comme pour Lili Bel et Corine Borgnet, des modes d’expression dits « féminins » – les fameux travaux d’aiguilles, opposant la minutie, la patience et la lenteur de ces ouvrages à la fulgurance du message délivré dans un monde où règnent la

performance, la vitesse et l’instantanéité. Il s’agit de marquer une pause – le temps de l’oeuvre -, de marquer une distance.

Chacune à leur manière, avec un humour parfois acerbe, avec lucidité, avec tendresse, elles se détournent de l’évidence de la beauté donnée ou normative, pour s’intéresser à ce que le quotidien, dans sa banalité, son imperfection voire sa laideur, recèle de beauté ou de poésie cachée. Parce qu’il est urgent de se défaire des stéréotypes et de

penser à réinventer notre regard.

 

LILI BEL

 

Le travail de Lili Bel, axé sur une démarche introspective, est essentiellement autobiographique, bien que traitant de thèmes à la portée universelle. « Le temps qui passe, la nostalgie du paradis perdu, l’enfance, la quête amoureuse, le deuil, le quotidien... autant de sujets liés à la condition humaine. J’emprunte ma technique aux ouvrages dits de patience, les travaux d’aiguilles, tels le crochet, le canevas ou la couture. Cette technique lente, faisant écho aux travaux familiers des femmes

d’antan, confère à l’ensemble une note obsessionnelle, aliénante. Maille après maille, ma pensée se révèle, l’ouvrage prend forme. »

 

CORINE BORGNET

 

L’ « Office art » de Corine Borgnet résulte d’une réflexion sur le monde du travail, ses codes et ses contraintes, le glissement bureaucratique et souvent désenchanté du monde contemporain contre la liberté de l’enfance. Le détournement du « Post-it », pris comme symbole du monde de l’entreprise, s’offre alors comme une alternative, une ligne de fuite ludique et poétique hors de cette ultime manifestation de la société du spectacle, comme dirait Guy Debord.

 

CHRISTINE COSTE

 

Travail singulier sur le corps, l’oeuvre de Christine Coste explore les formes de l’énergie vitale, aux travers de

représentations organiques et viscérales, entre attraction et répulsion, Eros et Thanatos, dans lequel le corps, ses blessures, ses souffrances, ses exultations et ses désirs s’affirment comme autant d’expressions de la puissance de la

« persévérance de l’être ». Coutures et coulures, plaies et cicatrices participent d’un vocabulaire qui cherche ainsi à

sonder l’humain dans son essence et ses profondeurs.

 

JESSY DESHAIS

 

Travail exprimant une féminité à la fois complexe et décomplexée, l’oeuvre de Jessy Deshais témoigne en tout cas d’une humanité qui n’a peur ni des mots ni des images, se joue des bienséances, des codes et des réalités, fussent-ils organiques. Elle porte un regard à la fois décalé et sans détours sur ces « petites merdes du quotidien », regard critique et parfois acerbe sur le monde dans lequel nous vivons,

et nous suggère que la vulgarité n’est pas toujours là où on croit. Elle affirme aussi que si « le monde est affreusement déprimant », il suffira qu’elle « tire un sourire de (n)os faces » pour avoir « participé à un petit quelque chose ici-bas. »

 

DORIANNE WOTTON

 

Entre émotion et sensation, son travail photographique tente de capter « la profonde complexité des êtres, des choses et des situations », au-delà des corps qui ne sont pour elle que surfaces et symptômes, et au plus près d’une réalité intime qui dévoile sa noirceur, son non-sens, sa laideur, sa banalité ou sa cruauté. Elle exprime alors cette « douce déception » que rend évident tout regard lucide sur le monde, en proie à l’élan de ses désirs intrinsèquement mêlés d’imaginaire se heurtant à la nécessité d’un renoncement, qu’elle définit et manifeste en une « esthétique de la désolation ».

 

"URGENT" - L'Espace 111 - 111 rue de Stalingrad - 93100 Montreuil - Les 15 et 16 Octobre 2011 de 14h à 20h

 

Textes réalisés à l'occasion de l'exposition, pour l'Espace 111

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15 septembre 2011 4 15 /09 /septembre /2011 23:15

L'Espace 111 ouvre sa programmation avec une exposition intitulée "Là où on est", réunissant dans un bel espace de 250m2 les oeuvres de trois artistes : Génia Golendorf, Monica Mariniello et Dominique Moreau. Trois artistes montreuilloises pour trois réflexions sur l'essentiel : là d'où on vient, là où on est, là où on va...

 

"Là où on est"

 

"Là où on est" joue d'abord sur les mots et les lieux, pour Nancy Olivier, la directrice artistique de l'Espace 111, qui vient de prendre possession de ce nouvel espace.

 

C'est aussi un clin d'oeil à ses origines canadiennes et à son statut de migrante, avec l'idée qu'on fait les choses "là où on est"...

 

C'est enfin une allusion à l'implantation de l'Espace 111 à Montreuil, ville dont on connaît le formidable vivier d'artistes y vivant et y travaillant, mais qui y exposent peu, faute de structures. L'Espace 111 offre à ces artistes de nouvelles perspectives.

 

Puis, "Là où on est", s'amuse des sonorités -sororité... - entre l'"être" et le "naître". Car le propos qui rassemble les trois artistes qu'a choisi Nancy Olivier s'articule autour de ces socles communs, que sont les racines - au propre comme au figuré, voir l'oeuvre de Dominique Moreau-, la question des origines, qu'il s'agisse de la "terre mère", de la mémoire ou de l'histoire, constitutives de l'être.

Cette nature, qu'elle nous définisse ou nous porte, nous nourrit, et chacune de ces artistes, à sa manière, l'informe et la transforme, y projetant ou en extrayant sa poésie, rappelant que c'est le regard, et non la chose, qui fait la poésie du monde.

 

"Là où on est" présentera, dans la salle principale de l'Espace 111, aux volumes industriels, sculptures, peintures et installations, autant d'oeuvres à l'énergie brute, invitant à un voyage comme une archéologie au coeur des liens intimes noués depuis toujours entre l'homme et la nature, entrelacés des traces de sa propre histoire et de sa condition.

 

La petite salle se métamorphose pour l'occasion en "Cabinet de curiosités", offrant des oeuvres plus intimes, plus confidentielles, des trois artistes. Petites installations, sculptures, objets animés : ces oeuvres pourraient en effet relever d'une de ces collections qui passionnaient les hommes de la Renaissance, et dans lesquelles l'art, la science et la nature tissaient leurs liens. Ce petit théâtre du vivant, êtres et fomes hybrides, du bizarre au sublime, nous transporte entre mystère et merveilleux, étrangeté et beauté, nourrissant notre perpétuel besoin d'enchantement.

 

 Génia GOLENDORF

 

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Pour « l’insoutenable légèreté du rose », Genia Golendorf use du rose dans ses « sculptures végétales » comme une excroissance extranaturelle de la nature, un trait d’humour, paradoxalement, noir, une boursouflure organique sur des racines, tentant une improbable greffe du vivant sur le mort. Ces oeuvres évoquent par certains aspects les « objets pansés/objets pensés » d’Erik Dietman, dans ces pansements incongrus et poétiques. Avec délicatesse et incongruité, le travail sur papier, photographies anciennes retouchées à la peinture, évoque avec malice et nostalgie, l’enfance, la temporalité, la déliquescence et la fragilité, la disparition…

Dans le « cabinet de curiosités », des petites machines « animées », au sens propre, presque, semblent forcer le mariage du mécanique sinon du vivant avec le mort, au travers de ce mouvement, de cette respiration secrétée par la machine comme un organisme mystérieux, renforcé parfois par l’allusion aux symboles des natures mortes et des vanités : crâne, mouches…Elles flirtent ainsi avec une poésie de l’absurde et de l’infini.

 

« Evoquer la couleur rose, c'est pénétrer dans l'univers ultrasensible qui lui est propre : couleur tendre et sucrée, fraîche et délicate, elle est infailliblement liée à l'image du bonheur.

L'utiliser pour représenter la souffrance dont elle est la suprême antithèse, c'est volontairement pour minimiser, voir même “égayer” l'aspect dramatique des contours qui lui sont ici assignés.

 

Squelettes d'arbres, tronçonnés, tels des gisants, ornementés de leurs blessures, excroissance de chair, sparadrap venu panser une plaie… « Sculptures dérisoires », modestes éclats de bois greffés de leurs inquiétantes et grotesques infirmités et placées sous vitrine, vestiges précieusement conservés...« Sculptures machines », fragments de squelettes d’où continue de suinter les traces de la vie ou encore tissus faiblement agités par un mystérieux monde intérieur.

 

Ces présences silencieuses, végétales, animales et humaines, tentent de suggérer une méditation poétique sur la barbarie omniprésente. » ( d’après Génia Golendorf)

 

 

MONICA MARINIELLO

 

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Saisir l’essence du « Teatrum Mundi », du théâtre du monde, tel est le projet que mène avec passion Monica Mariniello. Rien de ce qui a trait à la vie, à la nature comme à la condition humaine, n’est étranger à son travail. Elle explore la figure humaine dans l’infini de ses possibles, revisite le ciel dans ses permanentes variations, cherche à attraper au vol l’immatérialité du temps, et la manière dont la nature s’élance de la terre au ciel. Le travail de Monica Mariniello s’ancre dans une forme de spiritualité, enracinée dans les mythologies et les civilisations anciennes, emprunte du souvenir du monde étrusque. Son œuvre se déploie avec dramaturgie, dans une sorte de théâtralité solennelle et puissante, à l’antique, et une fascination pour la force et la fragilité des éléments, terre et  pierre, fer et air, feu et eau.

 

« Theatrum Mundi (…) renvoie à l’idée du monde comme une scène sur laquelle les êtres humains jouent un rôle assigné, comme dans la pièce de Pedro Calderon de la Barca, Le Grand Théâtre du Monde (1645), où le poète appelle sur la scène le Riche, le Roi, le Paysan, le Mendiant, la Beauté, la Prudence et l’Enfant. Dans cette allégorie baroque les gens sont prisonniers de leur rôle, ils sont leur rôle. Les personnages de Monica Mariniello, au contraire, révèlent qui ils sont : sur la scène du monde, le sculpteur appelle des  personnes hors du rôle, des âmes nues. Elle donne en quelques traits le « qui », comme dirait Hannah Arendt, d’une humanité plurielle, à la fois tragique et capable de bonheur.

Le matériau s’impose à l’attention, se montre, n’est pas transparent. La terre glaise n’est pas un simple support. Cette argile plastique et composite, où les couleurs (blanc, bleu, rouge, gris) apparaissent au hasard sans que l’artiste essaye d’en contrôler la disposition et créent des tâches, des ombres, des irrégularités confèrent  à chaque visage une présence singulière.  Dans le monde des immatériaux, Monica Mariniello n’hésite pas à privilégier la matière, la matière des corps qui souffrent, exultent,  attendent, se défont, prennent la place, chargés d’histoire et de cultures. (…)

Ces têtes sur une tige, une tige subtile qui porte une matière pesante, viennent vers nous bouleversant notre idée de l’équilibre, suggérant à la fois la fragilité des affaires humaines et la force de la présence au monde. Ce sont des présences : des hommes, des femmes, des hommes efféminés et des femmes masculines, des vieux, des gens sans âge et sans forme….  qui nous rappellent que la vie est, tout simplement : ni belle, ni laide, elle est…. à vivre, avec compassion, écoute, prêts à se perdre dans une rencontre, à ne pas juger, à accueillir, à ne pas vouloir à tout prix reconnaître. »   Sylvestra Mariniello – Directrice du Département Cinéma et Histoire de l’art de l’Université de Montréal

 

 

DOMINIQUE MOREAU

 

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Le travail de Dominique Moreau parle de la terre et des racines, au sens propre. Finalement, n’y a-t-il plus efficace que de se confronter à la matière dans sa forme la plus brute et la plus naturelle ? Sa peinture évoquant la terre, ses irrégularités, ses racines, sa matérialité, la manière dont on la transforme et la travaille. Ses « objets-racines » suggèrent à la fois le débordement et la prolifération de la nature, la puissance de sa perdurance grâce ou malgré la maîtrise que l’homme pense avoir sur elle, mais aussi la beauté et la magie de la croissance et de la fertilité. Les petites boîtes installées dans le cabinet de curiosités montreront d’étranges et poétiques compositions de plantes fantasques, curiosités botaniques, organiques et précieuses.

 

Sensible aux traces, à la transmission, c’est la lecture d’un article sur la mémoire des forêts qui a déclenché ce profond travail exploratoire sur les forces vitales au coeur de la terre.

« L’article expliquait que des terres cultivées il y a fort longtemps, puis laissées à l’abandon, gardent en leur sein des « ferments » qui permettent à des arbres, des plantes de pousser là où ils n’auraient jamais pu se développer normalement. L’agriculture à une époque donnée a donc changé le cours des choses (…) J’ai commencé à faire pousser à l’atelier des patates douces et autres dans des pots de verre, à regarder se développer leurs racines-tentacules qui d’habitude sont invisibles sous terre...Je me suis mise à photographier les fleurs, les graines, les arbres et leurs troncs, cette force de poussée, force de vie.          Des formes symboles commencèrent à s’imposer à moi. Légumes-racines, rhizomes, tubéreuses, tubercules...Ce que je nomme mes légumes-fantômes, légumes-fossiles.

Tout cela prolonge aussi mon envie de recherche sur les accumulations (graines, légumes, racines, feuilles, branches, fagots...) et de volume. Tout cela me transmet la force et la joie de poursuivre mon chemin pictural. (…)Depuis quelques temps, mes toiles regorgent de « légumes-fantômes », de racines en tous genres symbolisant la fertilité des terres engendrée par des centaines d’années d’agriculture. J’exorcise cette mémoire par des formes donnant à penser à des légumes, légumes-racines, graines, troncs, branches, tubercules, triomphants de vie ou bien recouverts peu à peu par des strates de couches-peinture-mémoire ….. souvenirs effacés ..…Mémoire des terres cultivées, terres maraîchères, terres horticoles, paysages agricoles remplis des traces laissées par le travail, le labeur des hommes…..Mémoire des hommes, aussi avec la Terra Preta, terre fabriquée ou enrichie par les indiens en mélangeant du charbon de bois aux sols pauvres de la forêt tropicale….La terre qui renferme aussi des immondices, culture OGM, pesticides, déchets industriels accumulés, cadeau empoisonné offert aux générations futures.

(…) Il faut dire que le terrain était préparé. Je vis avec un enfant de la terre, de cultivateur. Il crée au fils des saisons  son potager au fond du jardin et nous vivons dans les « murs à pêches » de Montreuil, parcelles horticoles entourées de hauts murs gardant la chaleur de la journée et la restituant la nuit. (…)

C’est par la peinture et le dessin que j’ai commencé mon chemin artistique et que j’ai débuté ce travail sur la mémoire de la terre agricole, des terres cultivées, des traces du travail et du labeur des hommes. Travailler sur l ‘idée de la terre et  de ce qu’elle fait pousser, de la force de vie aussi,  m’a amenée petit à petit à avoir envie d’entrer dans la création de volumes, et d’installer des choses dans l’espace.(…). Les volumes-sculptures sont souvent présentés dans des boîtes en plexiglas. Cela met une distance, comme un travail de mémoire sur les choses. Cela sublime l’objet montré comme une relique. Le travail d’installation est passionnant car il permet d’avoir un autre rapport avec l’espace, de jouer avec l’air que l’on dispose entre les éléments. C’est une espèce de magie qui anime un lieu et le change : il lui donne une autre signification et apporte de nouvelles sensations. » (Dominique Moreau) 

 

 

"LA OU ON EST" - Vernissage le 24 septembre - Exposition les 24 et 25 septembre à l'Espace 111- 111 rue de Stalingrad- 93100 Montreuil - Métro Croix de Chavaux (ligne 9)

  

 

 Textes réalisés à l'occasion de l'exposition, pour l'Espace 111

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15 juillet 2011 5 15 /07 /juillet /2011 23:20

 

 

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14 juin 2011 2 14 /06 /juin /2011 22:56

C'est avec plaisir que je peux annoncer la première exposition de Mai Tabakian à Paris, à la Galerie 208 de Patricia Chicheportiche.

Jeune artiste que j'ai rencontré il y a quelques mois, j'ai choisi de la présenter prochainement dans le cadre de l'exposition "Sutures" sur laquelle je travaille en ce moment, mais il semblerait que Patricia Chicheportiche m'en ait volé la primeur! :)...

 

Mai Tabakian exposera en compagnie de Matteo Negri et Patrick Laroche.

 

Je publie ici le texte sur le travail de Mai Tabakian

 

"Les œuvres créées par Mai Tabakian apparaissent comme des objets hybrides. Bien que ne pouvant se définir à proprement parler comme des peintures, elles se présentent néanmoins en images picturales, en tableaux. Dans le même temps, la présence prégnante de la matière, du volume et de la structure, leur donne immédiatement une dimension sculpturale, voire architecturale. Objets hybrides, donc, aussi et surtout parce que le médium principal du travail de Mai Tabakian est le textile. On a remarqué, ces dernières années, un regain d’intérêt des artistes contemporains pour ce matériau aux multiples possibilités plastiques. A la manière d’un revival Arts & Crafts, dans la réhabilitation de techniques dites artisanales, on assiste à une incursion de la broderie, de la tapisserie, mais aussi du détournement ou d’une réappropriation du matériau textile dans la création contemporaine, dans laquelle s’inscrit assurément le travail de Mai Tabakian. Ici, cependant, il ne s’agit ni de broderie, ni de tapisserie, ni véritablement de détournement car le tissu est employé pour ce qu’il est : matière, couleur, texture. Le travail de Mai Tabakian pourrait s’apparenter à une sorte de marqueterie textile, le tissu étant embossé sur des pièces rondes de polystyrène extrudé.

L’artiste n’utilise pas le tissu comme une matière à coudre, à assembler comme un vêtement, autour d’un corps, fusse-t-il fictif, mais bien comme un medium pictural, par lequel couleurs, textures et éventuellement motifs s’apparentent à la palette du peintre. Pour elle, le tissu présente une grande richesse tant sur les plans plastique, chromatique, texturel, que dans ce rapport si particulier et sensuel au toucher, souvent ignoré dans la création plastique. Dans leurs épaisseurs, leurs formes pleines et rebondies, leurs sinuosités, les œuvres de Mai Tabakian donnent irrésistiblement envie d’en découvrir l’intime géographie sous les doigts.

 

Mais au-delà de cet intérêt formel, le choix de Mai Tabakian pour le tissu est sous-tendu des échos d’une histoire personnelle avec cette matière. Car si son travail renvoie d’emblée à la notion d’«ouvrage féminin», cette activité la rappelle à tout un univers lié à son enfance, entre sa grand-mère maternelle qui pratiquait la couture et l’y initia très jeune, et ses voyages au Viêt-Nam, dont elle est originaire, où elle fut fascinée, petite fille, par la profusion de tissus colorés, les vêtements chatoyants ou les soieries. On pense au rapport que peuvent avoir certains artistes comme Louise Bourgeois ou Annette Messager avec le tissu en tant que vecteur d’histoires de femme, de transmission de féminité, mais aussi de souvenirs et d’évocation de l’enfance, ramenant souvent à l’objet transitoire. Mais là où l’une ou l’autre de ces artistes se sont orientées vers une forme d’expressionnisme de l’introspection et de la mémoire, Mai Tabakian a choisi d’élaborer des compositions abstraites de formes, formes parfois organiques, parfois plus géométriques, parfois semblables à des paraboles mathématiques. Mais, le choix de ce rendu matelassé, comme un cocon ou un réceptacle protecteur, pourrait bien, tout en suggérant une manière de se protéger de trop en dire de soi, laisser émerger bien des hypothèses.

 

On devine alors, sous ces dehors formels et abstraits, une épaisseur existentielle, une émotion affleurant, des histoires et des réminiscences complexes qui ne se laissent pas envisager au premier regard, trop occupé à se perdre dans le labyrinthe et les contours sinueux des motifs formés par les applications de tissu.

Mai Tabakian évoque une « nécessité impérieuse », nécessité intérieure, d’assembler « compulsivement » dit-elle, les textiles, pour produire ses œuvres. Cette compulsion se manifeste dans l’aspect obsessionnel de formes souvent courbes, répétées à l’infini, sans début ni fin, ou comme dans un perpétuel recommencement, dans ces visions kaléidoscopiques et fragmentées mais obsessionnellement reconstruites, ou reconstituées. On l’imagine aussi dans le « faire », le travail à l’œuvre, qui évoque la minutie de la confection en couture, des « petites mains » penchées sur leur ouvrage. Cette fonction itérative constitue autant la preuve d’un esprit soucieux de régularité qu’une forme d’apaisement de l’âme dans l’activité. Les œuvres de Mai Tabakian, malgré les couleurs chatoyantes, gaies ou douces, glitter ou pastels, recouvrent sans doute bien de plus inquiétantes ou douloureuses réalités, sentiments ou pensées, comme une forme de lutte contre une cruauté dont nous ne savons pas tout.

 

Ainsi, « Le grand mystère » (2011) montre autant d’étranges cloques, malformations ou organismes en gestation, que de délicats volumes lisses et mystérieux. « Le noyau pneumatique » (2010), comme « La fusion » (2010) ou « L’éternel manège » (2010) semblent évoquer cet infiniment petit et mouvant qui gouverne la matière, insaisissable réalité organisée qui nous échappe et dont la science tente de maîtriser l’enchevêtrement primitif. « Sisyphe » (2011), dans son délicat contraste de rose et de rouge, apparait inquiétant et dévorateur, chair et sang. L’ambiguïté est manifeste.

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Mai Tabakian parle de « propreté » dans la manière dont elle travaille, méticuleuse et presque, analyse-t-elle, « chirurgicale ». Comme souvent chez les artistes qui travaillent autour du textile, les notions de blessure, et de suture sont présentes : on y retrouve la double fonction du tissu qui protège et répare. Voici donc le geste qui fabrique -revit- la blessure et qui la soigne, la colmate, rend lisse ce qui fut déchiré. Il y a donc quelque chose de l’ordre d’une manière de transcender cathartiquement le négatif, transcender ce qui lui semble vil, ou écoeurant : une de ses oeuvres, « La route de la soie » (2010), montre, dans d’harmonieux tons pastels, les vers à soie qui, au Viêt-Nam, après avoir servi à la fabrication de la fibre, sont servis grillés au repas, et dont Mai, enfant, avait gardé un souvenir horrifié. Transcender les sources d’effroi et d’angoisse dans une expression tendre et esthétique, douce et simple, opaque et consistante, harmonieuse et mouvante, abstraite et suggestive, aspirante et impénétrable à la fois. Transformer la laideur en art. Retourner ce qui, dans l’organique, peut paraître impur, en essayant de rendre beau et apaisant ce même organique, qu’il se fasse géométrique ou qu’il soit délesté de sa dimension « intestinale », dans un subtil jeu d’entre-deux entre attraction et répulsion.

 

Dans cette perspective, Mai Tabakian soumet à notre regard un travail très soigné, très « fini », qui assume sa dimension décorative, avec ses motifs ornementaux gansés de tons contrastés, dont l’inspiration semble parfois puiser du côté des Arts Décoratifs, depuis les courbes de l’Art nouveau jusqu’aux motifs géométriques des années 70 en passant par l’orphisme « Art et Lumière » des Delaunay.

 

Le langage plastique de Mai Tabakian se développe aujourd’hui dans d’hypnotiques compositions de motifs de spirales (série des « Medusa ») et s’expérimente dans l’approche d’objets à dimension plus évidemment sculpturale, étendue logique de l’hybridation de son travail. Embrassant ainsi des pans de l’histoire de l’art, elle construit dans le même temps sur ces fondations son propre langage et ses propres préoccupations plastiques et esthétiques, mais aussi, donne mystérieusement figure à son histoire intime. "

 

 

 

A la Galerie Chicheportiche, elle montre, entre autres, une de ses plus récentes séries, très réussie, les "Haïku Codes", un tant soit peu différente de ce qui la motivait jusqu'alors sur le plan de l'organique, mais rejoignant assurément ses préoccupations formelles

 

Haiku-Code-2-Profil.jpgQuand elle fond,

La glace avec l'eau

Se raccommode.

(Matsunaga Teitoku)

 

Au sujet des "Haïku Codes", elle écrit:

 

Pour chacune des pièces de cette série, je recherche un haïku qui m’évoque instantanément une image.

Je laisse ensuite à un automate le soin d'en faire un QR Code, code barre à 2 dimensions qui permet de stocker des informations numériques, utilisées habituellement à des fins de communication et de publicité.

Je me réapproprie le dessin ainsi obtenu et réalise à la main une pièce abstraite. A compter de cet instant, je choisis les couleurs, la façon dont je découpe les formes géométriques en carrés ou en rectangles et la mise ou non en relief de ceux-ci.

Choisir une forme poétique très codifiée, à forte composante symbolique, telle que le haïku, au texte toujours très bref, et la transformer en un QR Code, qui peut condenser une quantité impressionnante d'informations, me permet de mettre en évidence une parenté étonnante entre ces 2 éléments aux vocations si opposées et fait de chaque pièce produite, un haïku des temps modernes...

 

 

 

 

 

Mai Tabakian- Galerie 208 - 208 Boulevard Saint Germain- Paris 6ème

Vernissage jeudi 16 juin - Jusqu'au ...

voir le site de Mai Tabakian:  www.maitabakian.com

 

Photo 1: "La route de la soie" - Photo 2: "Haïku Code N°2"

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30 mai 2011 1 30 /05 /mai /2011 21:21

NOSECRETFOR_R.jpgEmmanuelle Leblanc, peintre dont j'ai rencontré le travail récemment, expose à la Galerie Lemniscate, à Toulouse, du 10 juin au 17 septembre 2011. L'exposition, intitulée "No secret for the Psyche" réunira ainsi des oeuvres d'Emmanuelle Leblanc, en regard de celles du peintre espagnol  Eloy Morales et du sculpteur anglais Guy Reid.

Je profite de l'occasion pour publier ici le texte écrit sur le travail d'Emmanuelle:

 

"Une mélancolie de l'immédiat"

 

L’espace et le temps, nous le savons, sont les deux dimensions qui conditionnent a priori toute appréhension du monde. Aucun monde, aucune expérience ni aucun savoir sur ce monde ne peut apparaître à nos esprits sans elles. C’est alors à une singulière expérience que nous convie le travail d’Emmanuelle Leblanc par leur prisme, y ajoutant celui de la lumière, qui les traverse de part en part pour faire advenir l’image. Saisir le monde n’est pas se soumettre passivement à des réalités extérieures, mais le soumettre au contraire aux règles de nos perceptions et de nos jugements. Emmanuelle Leblanc propose ainsi des modes de regard, dans une tentative de capter quelque chose aux racines de ce monde que nous nous donnons à voir, le dévoilement d’une aletheia peut-être, sorte de vérité cachée sous le flux des images médiatiques, flux de plus en plus rapide et fugitif. La simplicité nous pousserait à dire qu’Emmanuelle Leblanc opère des « arrêts sur image », saisissant ainsi une vérité qui se serait trouvé en elle mais aurait été soustraite à notre attention. Mais sans doute la réalité des peintures d’Emmanuelle Leblanc est-elle plus complexe que cela.

 

ordilighteur-8252c.jpgComme pour de nombreux peintres de sa génération, dont la sensibilité s’est nourrie à travers l’omniprésence de l’image - télévision, cinéma, publicité- mais aussi de l’évidence de la technologie, cela commence par une photographie. « J’ai toujours aimé les photos mais j’ai toujours eu plus d’estime pour la peinture. » dit l’artiste. Estime accordée à ce médium plus qu’ancestral, peut-être tant par intérêt pour l’histoire de l’art que pour la part de vérité autre que la peinture recèle. C’est donc d’un processus de « pictorialisation » de l’image photographique qu’il s’agit ici, dans lequel, d’une manière ou d’une autre, en conservant les scories ou en les soustrayant, l’artiste entend révéler quelque chose de l’ordre de l’épure et de l’essentiel.

 

Examinons d’abord les oeuvres composant la série de la « Ligne de peinture ». Ici, donc, des photographies prises sur le vif, avec un téléphone portable. Sujets a priori ordinaires et sans qualité, sans hiérarchie ni logique dans ce qui est donné par le réel. Mais cette sorte de neutralité dans l’apparent non-choix des prises de vue est finalement contrebalancée par l’évidence esthétique –formes et couleurs- de l’image. Apparaissent alors : une tâche de couleur vive sur un fond ombrageux, un paysage presque classique, des jambes de fillette, des compositions parfois abstraites dans leur fugitivité…des fenêtres peut-être, la silhouette d’un marbre classique dans quelque musée, un clair obscur presque romantique à la Caspar David Friedrich, un Rothko, une façade d’immeuble constructiviste…Wilde affirmait que la vie imite l’art non le contraire. Il y a dans cette série d’images, quelque chose de cet ordre, dans la manière dont Emmanuelle Leblanc capte, et restitue, le surgissement fortuit de l’histoire de l’art dans la banalité du quotidien et suggère de manière sous-jacente comment cette réalité en est une nourriture perpétuelle.

 

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Dans le même temps, à dessein, les lieux, les temps, les espaces sont sans définition, notre perception tirée hors des lieux, des temps, des espaces, aspirés dans une brèche que l’artiste aura ouvert. Hors de l’histoire aussi. Cet ensemble de peintures modulaire, constituant une « phrase picturale » à la construction à la fois intuitive et formellement harmonique, ne raconte pas une histoire mais des possibles. Elle peut être interprétée comme une série d’expérimentations, de tentatives, d’essais, une sorte de laboratoire d images jetables que l’artiste dans son geste aura tenté de sauvegarder, d’arracher à l’oubli nécessaire du flux temporel et médiatique, dans un souci de les ériger en « modèles picturaux », mettant, explique-t-elle, sur le même plan d’égalité toutes les typologies et les genres picturaux « « paysages », « natures mortes » et « figures » » autant que « des motifs plus abstraits ou de quasi monochromes ». Car ces petites peintures, dans leur égal format, leur sérialité, n’énoncent en effet rien de fictionnel, ni de narratif. Le regardeur pourra bien vouloir y introduire une logique fictionnelle, créant des liens, des histoires possibles…Mais c’est encore une histoire de sujet, et de subjectivité. Dans le mystère préservé de l’altérité, comme pourrait le dire Merleau-Ponty, c’est du fond de sa subjectivité que chacun projette son monde et que rien n’est jamais vécu de même pour soi et pour l’autre. Consciente sans doute de cette impossibilité de « projet commun » et d’autant moins autour de la perception de l’image, Emmanuelle Leblanc n’édifie aucune vision nécessaire, n’édicte rien qu’il faille voir. Ce sont des « il y a », des étants si on veut, l’écume fugitive des phénomènes du monde, des morceaux de réalité arrachées à la réalité, montrés dans l’ambiguïté de leur brutale neutralité et en même temps choisis, dans leur champ-hors champ, décomposés, recomposés, repeints jusque dans leur médiocrité (pixellisation, flous et tremblements). De ces petits formats émergent parfois de plus grands formats, des images qui contiennent une « unité narrative » plus grande ou plus prégnante, dont l’artiste considère qu’elles manifestent davantage d’autonomie…Formes floues, chromatismes parfois violents, on identifiera, ou non, sans trancher si cela importe, le plissé statufié d’une vierge ou l’interprétation personnelle d’un St Georges, autant de sujets communs de l’histoire de l’art.

 

Dans ses portraits, comme dans les « Peintures sur table », on retrouve cette question de l’atemporalité en même temps que la superposition historique des procédés et des manières. Atemporalité : Malgré quelqu’indice- une aura de lumière bleutée qui pourrait être celle d’un ordinateur et renvoyer alors à notre modernité-, le personnage, réalisé à l’échelle humaine, pourrait tout aussi bien sortir d’une peinture hollandaise, ou d’un tableau de Hopper, depuis le rendu en clair obscur jusqu’à son attitude méditative, donnant à l’œuvre une étrange impression de silence. Le dépouillement des fonds, aplats de couleurs sourdes, renforce cette sensation de mise entre parenthèse du monde objectif, d’une sorte de suspension du rapport du sujet à toute réalité ordinaire, une sorte d’épochè, donc, hors du temps calculé, dans le temps indécis de la méditation, du retrait, du repli sur soi…La mise en échelle 1 du portrait s’en fait paradoxale, car tout en se donnant naturellement en tentation de miroir, elle nous pose face à un être qui « esquive le regard » pour reprendre les mots de l’artiste, impénétrable, inaccessible, en retraite. Le déploiement de certaines œuvres en diptyque ou triptyque démultiplie les vues possibles, les relations entre les images, en complexifiant l’abord. Superposition des procédés : le sujet, au premier plan, se détache sur un fond minimal, décontextualisé par l’arrière-champ coloré, sert en premier lieu un souci d’épure de la représentation. A la rigueur des aplats monochromes ou en subtile polychromie, suggérant l’art abstrait ou conceptuel, répond le traitement apparemment classique des personnages, évoquant l’art classique du portrait, le thème de la figure. Pour l’artiste, il s’agit de concilier deux moments de l’histoire de l’art dans le même tableau. Bien plus encore, l’utilisation d’un logiciel de retouche et de traitement de l’image, permettant la « recomposition » du modèle, puis le processus de « pictorialisation » d’une image arrêtée issue de captation vidéo par la peinture offrent, outre un trouble hyperréaliste, la rencontre (plutôt que la confrontation) entre des techniques des plus contemporaines et la peinture à l’huile, dans un passage à rebours. Manière d’affirmer que la peinture est susceptible de laisser émerger une émotion que la photographie ignore. Manière aussi de se réapproprier plastiquement et physiquement l’objet de création. Ce lien au temps, qui nous semble si essentiel dans la peinture de Emmanuelle Leblanc, se manifeste aussi dans la durée du faire, de la confrontation à la matière, matière picturale et matériau. Si elle oeuvre à partir de photographies, ou de vidéos, son travail n’est pas pour autant dématérialisé. Préparer les surfaces, peindre à l’huile, recomposer les images ouvre un rapport au temps autant qu’à l’histoire de l’art, en terme de représentation mais aussi de savoir-faire. Comment dire autrement les limites de la virtualité ?

 

Vu du dehors ou en prise avec son intériorité, l’oeuvre d’Emmanuelle Leblanc est un univers suspendu entre deux rives, qui ne conforte aucune vision du monde ni ne le nie, mais cherche à se saisir subjectivement de son caractère fugitif, évanescent et mouvant, pour ensuite s’en dessaisir, comme deux moments d’une même quête irrésolue.

 

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"Buttercup" - diptyque- huile sur toile - 180x150 cm-

  

 "No secret for the Psyche" - Galerie Lemniscate - Du 10 juin au 17 septembre 2011- 23 rue Edouard Dulaurier- 31000 Toulouse

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23 mai 2011 1 23 /05 /mai /2011 17:21

A partir du 31 mai, Pascale Consigny expose pour la seconde fois à la Galerie Charlotte Norberg.

 

"La voleuse"

 

« La voleuse » est une exposition conçue comme un ensemble de tableaux…au sens théâtral du terme, voire cinématographique, une succession de scènes, presque le story-board d’un film à énigmes. Changement à vue de lieu et de décor, chaque œuvre coexiste avec les autres, dans l’ordre narratif que, peut-être, l’imagination voudra bien y mettre, chaque « scène » susceptible de se combiner aux autres et de produire une histoire, une fiction, quand bien même chaque tableau existerait de manière autonome, comme un fragment de monde.

 

Avec « La voleuse », Pascale Consigny s’est donc appuyée sur l’envie de raconter une histoire, mystérieuse, une histoire dont le spectateur s’amuserait à reconstituer le déroulement, comme en un jeu de piste, au travers d’indices, dont chacun serait un tableau. De tableau en tableau, chacun serait conduit, dans cette ambiance presque proustienne de parenthèse enchantée, de temps suspendu le temps d’un dimanche, enfants jouant dans les champs, artiste à son atelier, à la recherche de quelques possibles signes : une voleuse est passée par là, dit l’artiste, mais qui est-elle et qu’a-t-elle volé ? Ambiguïté de cette atmosphère paisible d’où sourdrait une inquiétude diffuse. Mais tout cela ne serait-il qu’un jeu, un Cluedo pictural, une fausse piste pour nous empêcher de jouir paisiblement des images qui nous sont offertes ?

Pour Pascale Consigny, « La voleuse » évoque une idée « gracieusement subversive, qui plane au-dessus des tableaux, comme la pie voleuse dans Tintin et les bijoux de la Castafiore. »

 

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Légèreté et esprit romanesque sont donc de mise, et invitent à scruter avidement les images, à la recherche de quelque « reste matériel d’une énigme passée », pour reprendre avec précision la définition de l’indice qu’intéressa Pascale. Parmi ces restes possibles, un énigmatique tas de cendres, volé, affirme-t-elle, à Hervé Ingrand : restes de tableaux partis en fumée ? Vision effrayante, pour l’amateur d’art, de ce qu’il advient des tableaux qui ne trouvent pas preneurs? Elle prévient : « Les tableaux qui ne seront pas vendus, seront brûlés ». Est-elle sérieuse, mettra-t-elle en œuvre cette promesse ? L’artiste esquisse alors une piste, comme malgré elle : une voleuse ne tient pas ses promesses…

 

Fin de partie. C’est bien l’artiste elle-même qui est la voleuse. Voleuse d’images, empruntées à l’histoire de l’art et de la peinture, de la même manière qu’elle aime à s’inspirer des pensées des autres, au travers de ces citations littéraires qu’elle affectionne. « Je n'aime pas l'idée de propriété en général, et surtout pas celle des idées, il faut savoir voler et se faire voler. Ce que j'aime aussi dans l'idée du vol, c'est qu'elle implique une circulation inattendue des idées et des objets qui sont détournés de leur trajectoire prévisible. » dit-elle.
Si sa peinture n’est pas à proprement parler une peinture de référence, lorsque Pascale Consigny peint, elle se sait emprunter un médium, un langage, un geste à une histoire dans laquelle elle se glisse.

L’artiste est une voleuse, pas seulement d’images et d’espace, mais de temps aussi. Dans le temps compté et rigoureusement jalonné et codifié du monde social et de ses obligations, elle se soustrait un temps de ce monde pour penser, faire, rêver, se souvenir. Un luxe.

 

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L’enquête que constitue l’exploration de cette série d’œuvres se dessine alors peut-être comme une enquête mémorielle, une tentative d’introspection, découvrant des indices de sa vocation de peintre et de son histoire.

On apprend alors que ces tableaux ont été réalisés à partir d’anciens polaroids, datant d’une époque où Pascale Consigny ne peignait pas encore. On y trouve pourtant de nombreux signes de ce qui l’occupera plus tard : l’atelier du peintre, qui répond comme en écho à la toile blanche, que l’on retrouve ici ou là, mais aussi, en particulier, à ce tableau d’une fillette à la table, face à la page blanche…parenthèse de pure joie et de liberté, idée enfantine que « tout est beau ». Voici donc les indices de sa passion à venir, celle de la peinture, qu’elle juge comme une nécessité autant qu’un devoir, tant qu’elle a quelque chose à dire. Des indices comme des prémisses de sa vocation.

Il y a donc dans « La voleuse », une dimension intrinsèquement autobiographique, interrogeant sa propre mémoire dans une sorte de psychanalyse existentielle, au travers du regard du spectateur, et dans une mise à l’épreuve par l’image de ce moi construit et passé, et de ce moi à venir (« ce que nous faisons nous-même de ce qu’on a fait de nous »*). Ce faisant, Pascale Consigny lève un pan de voile sur le sens de sa résolution de peindre. Tout rappelle ici à quel point la peinture est toujours intention et « pro-jet », pont jeté entre soi et l’inconnu.

 

Le décor se crée autour de la page blanche, le temps, d’une image à l’autre, se distend, vers un espace-temps exfiltré, filant à l’anglaise, comme un voleur, vers un hors champ plus paisible, une pause, un jardin secret, dans lequel pourra se déployer à loisir la mise en abîme de mystères, aussi romanesques et littéraires qu’intimes et picturaux. Une envie d’éternité : tandis que la photographie fige dans l’instant de la prise ce qui est, ramenant par nécessité à l’absence, ce qui n’est nécessairement plus, la peinture garde intacte la vie des images et des possibles, se régénérant à chaque regard dans un présent-futur perpétuellement réactivé. Mais pas de vie de la peinture sans regard : « Les tableaux qui ne seront pas vendus, seront brûlés ».

 

* Michel Contat, à propos de la méthode « régressive-progressive » sartrienne.

 

Texte réalisé dans le cadre de l'exposition de Pascale Consigny à la Galerie Charlotte Norberg

 

"La voleuse"- Pascale Consigny - Du 31 mai au 18 juin 2011

Galerie Charlotte Norberg - 74 rue Charlot - Paris 3ème 

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14 mai 2011 6 14 /05 /mai /2011 22:41

Visuel Expo-sie 2011 comOrganisé par l'Association Féroce Marquise, Expoésie  est un dynamique Festival littéraire, qui pendant 9 jours, offre de nombreuses expositions, lectures et rencontres dans les bibliothèques et médiathèques de Périgueux, les librairies, un Salon des Revues et des Éditeurs de Création, mais aussi des circuits découvertes de lieux inédits du Vieux Périgueux, lectures dans des lieux historiques insolites.

 

Côté arts visuels, Expoésie a invité Arnaud Labelle-Rojoux à exposer au MAAP

 

"Arnaud Labelle-Rojoux est un artiste indéfinissable et insaisissable. En divers lieux majeurs de l’art d’aujourd’hui, il expose, organise des événements qui impliquent d’autres artistes, performe lui-même. Il se fait aussi historien de la performance, quand il ne publie pas des livres inclassables. Bref, pour mieux cerner son travail, il ne vous reste qu’à venir lui rendre une petite visite à son exposition au MAAP qui suscitera, à l’appui de « cousinages inattendus » avec des œuvres du musée, des rencontres « miraculeuses », au sens où elles « maintiendront un caractère d’étrangeté à peu près inexplicable »."

Vernissage vendredi 27 mai, au MAAP, à aprtir de 18h - Jusqu'au  5 septembre.

 

Pour son 10ème anniversaire, le Festival Expoésie de Périgueux se dévergonde...et deviendra, le temps d'une déambulation érotique, "Sexpoésie"...

Le Samedi 21 mai, le public est invité, au point de départ de la Galerie du Paradis, à un circuit passant par trois maisons périgourdines, demeures privées dans lesquelles se dérouleront perfomances, expositions et lectures, déconseillées, nous dit-on aux "chastes oreilles et aux yeux prudes"! . Puis, en début de soirée, l'Espace culturel François-Mitterrand présentera  « L’Enfer est ouvert » , lectures-performances sur le thème de l’érotisme par Julien Blaine et Marta Jonville.

 

photo-luna.jpgAvec "Je vous ai toujours rencontré", Luna s'inscrit au coeur du festival, présentant pour la première fois le résultat d'une résidence à Montréal, montrant textes poétiques et photographies, toujours à la frontière d'une réalité romanesque et de la fiction, jeux de l'amour et du hasard, avec la complicité de Jérôme Mariaud de Serre.

Parralèlement à cette exposition,  elle oeuvrera à une perfomance le samedi 21, avec Dominique Blanchard, qui mêlera le geste de la performance à la parole et à  l'image, aux travers de textes et de vidéos inédites.

 

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LUNA- "Je vous ai toujours rencontré"

Performance le 21 et Exposition du 21 au 28 -

Atelier d'Antiquités Saint Front - 38 rue des Mobiles - 24000 Périgueux  

 

 

FESTIVAL EXPOÉSIE

10e édition

Périgueux, du 20 au 29 mai 2011

www.ferocemarquise.org

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9 mai 2011 1 09 /05 /mai /2011 21:10

Seconde étape pour "The fish inside me". Ceux qui n'auront pas pu découvrir l'exposition de Yassine Balbzioui au Chateau de la Louvière à Montluçon, pourront se rendre à l'Espace 29, à Bordeaux, dès le 12 mai, pour y découvrir son univers "étrange et pénétrant", comme dirait le poète et, à l'occasion, relire le catalogue que j'ai eu le plaisir de faire avec lui (voir rubrique "publications").

 

yassine-exposition-espace29-bordeaux

 

Rencontre avec l'artiste le 14 mai de 14 à 18 heures

 

Espace 29- 29 rue Fernand Marin- 33000 Bordeaux

www.espace29.com

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14 avril 2011 4 14 /04 /avril /2011 10:39

C'est avec plaisir que j'annonce ici l'inauguration de la quasi unique galerie d'art contemporain de Crète, qu'ouvre mon amie Mary-Jane Schumacher à Aghios Nikolaos, petit paradis...prisé des touristes!

Pour l'heure, on y trouvera de la production d'artistes grecs et crétois (qu'on aura bientôt l'occasion de voir à Paris -j'en reparlerai-), mais aussi quelques français comme Richard Trian ou Hervé Perdriel, de la peinture abstraite ou semi-figurative...Une belle et rare aventure à suivre, car c'est un véritable challenge d'ouvrir une galerie et non une boutique de souvenirs au bord du lac!

Si vous passez par là...poussez la porte, Mary-Jane vous recevra avec chaleur !

 

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Opening le 15 avril!

 

le site de la galerie: www.art-sourcing.eu

 

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12 avril 2011 2 12 /04 /avril /2011 10:47

Majida Khattari, avec qui je viens de collaborer sur un projet à venir, dont, je l'espère, je pourrais parler plus tard, présente actuellement à l'artothèque de Caen, "Captives", un ensemble assez complet de son travail actuel.

Derrière des vitrines-cages rappelant peu ou prou les pièces de tissu grillagés des burqa en même temps que les grilles des prisons, elle a installé ses vêtements manifestes, croquis préparatoires, photographies dans un esprit atelier.

On y retrouve donc les éléments de sa réflexion sur la situation des femmes dans leur rapport à l'Islam mais au-delà, une prise de position à propos du corps des femmes, corps éminemment politique, en prise aux diktats de l'imagerie féminine contemporaine.

Ses photographies inspirées de la peinture orientaliste tentent de réenchanter notre vision du monde oriental, qui, en un siècle, est passé de beautés alanguies à bombes et terrorisme, interrogant dans les deux cas les notions de fantasme et de cliché. 

 

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Majida Khattari- "Captives" - Du 31 mars au 14 mai 2011 - Artothèque de Caen-  Hôtel d'Escoville- 14000 Caen

 

Parallèlement, a été montrée  "Lost in Burqa", performance conçue par Héla Fattoumi et Éric Lamoureux à partir des œuvres de Majida Khattari, programmée dans le cadre du VIe festival Danse d'Ailleurs proposé par le CCNC/BN à l'École Supérieure d'Arts et Médias de Caen / Cherbourg et en écho à l'exposition "Captives" proposée par l'Artothèque de Caen.

 

site de l'artiste: www.majidakhattari.com

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