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6 juillet 2010 2 06 /07 /juillet /2010 10:48

 

Le portrait de Karl Lagerfeld réalisé par Luna pour sa très prochaine exposition au Château de la Mothe en Dordogne (voir article) m' a donné l'idée de ressortir de mes archives un article que j'avais écrit pour un webzine en 2004. A l'époque, Lagerfeld venait de lancer une opération retentissante de "masstige" avec H&M, et exposait pour la première fois je crois des photos dans une galerie parisienne.

Depuis, Lagerfeld a monté en grade dans le statut de rock star, peaufinant son personnage à la fois accessible, quand il s'en va claquer la bise à tout le monde le samedi après-midi chez Colette, et éminemment lointain dans l'immensité de son talent, silhouette universellement reconnaissable, maniant avec une grande dextérité le populaire, quand il fait la publicité d'un lave-linge en dernière page du catalogue des 3Suisses ou s'affiche en Coca Light, et l'élitisme le plus précieux.

La comparaison avec Warhol (qu'il trouve "pas très bon") et la Factory ne lui plait guère, pourtant, il est sans doute, plus que n'importe quel artiste contemporain, le néo-Warhol par excellence, manipulant un système dont il est l'épicentre.

 

 

 

"Le toujours sémillant Karl Lagerfeld, plus que jamais dopé au Coca Light et aux chiffons H&M, expose ses photographies pour la première fois à Paris, à la Galerie du Passage. On connaissait déjà la passion de Lagerfeld pour la photographie, au travers de nombreuses séries de photos de mode qu'il a réalisées, moins son engouement pour la représentation de la nature, et encore moins sa collection de vases de Ciboure, objets d'un des thèmes de cette exposition et d'un livre, «  Les vases de Ciboure , l'illusion de l'Idéal ».

 

Essayons d'être objectifs et gardons-nous de ne retenir que l'imagerie people le soir du vernissage, les Caroline de Monaco et autres Amanda Lear posant gaillardement, sanglée comme dans les années 80, près des torses imberbes et musculeux des éphèbes photographiés par le Maître...et tentons de nous intéresser à l'Idéal qu'il propose.


nature-lagerfeld.jpgIntérieur idéal, d'abord, pour cette maison récemment transformée en galerie par le marchand d'Art Pierre Passebon, où se mêlent, avec un souci d'harmonie dans lequel le hasard n'a pas sa place, des meubles art-déco et les photographies de grands formats, tirées sur toile et présentées comme des tableaux. Que de l'élégance...
Elégance aussi de ces « natures mortes » contemporaines, en des prises de vues serrées de végétaux révélant d'étranges paysages. La rigueur de la composition se veut en adéquation avec une certaine vision de la nature, idéalisée, force impassible et immanente dont Lagerfeld rêve peut-être pour lui-même en secret.

 

 

Beauté divine

 

lagerfeld-ciboure-2.jpg

 

Lagerfeld n'est-il qu'un inoffensif gentilhomme, rescapé des humanismes, incongru dandy du troisième millénaire, lettré en suffisance pour faire taire les mesquins et superficiel juste ce il faut pour qu'on ne le soupçonne pas d'être sérieux ? Ou n'y aurait-t-il pas chez lui comme la nostalgie d'idéaux archaïques ? Ses photos mettant en scène de manière académique de très -trop- beaux jeunes hommes tenant artistiquement les fameuses poteries de Ciboure aux décors néo-antiques laissent perplexe.

C'est que l'idéal du « kaloskagathos » (l'homme « beau et bon »), pilier de la civilisation aristocratique grecque, dont semble s'être inspiré Karl Lagerfeld, a traversé les siècles avec plus ou moins de bonheur. Bien sûr, face à nos contemporains mous, il peut être sain de se rappeler le temps ou l'excellence consistait à la beauté du corps et de l'âme, courage et générosité compris. Mais le culte de la beauté, et d'une beauté normée, a aujourd'hui un je-ne-sais-quoi d'inquiétant, comme tout culte d'ailleurs. Laissant à Monsieur Lagerfeld le bénéfice du doute, on peut toujours, à la faveur de cette frivolité qu'il revendique, lui reconnaître un amour sans arrière-pensées pour les dieux grecs, ces dieux dont la beauté tenait à leur essence, jouissant des pouvoirs manquant aux hommes, tels l'absolu privilège de ne jamais perdre leur jeunesse, et d'être immortels. Son interprétation toute personnelle du « Portrait de Dorian Gray » semble procéder du même attachement esthétique. L'histoire ne dit pas (encore) si on reconnaîtra Karl Lagerfeld aux bagues de « biker » qui couvrent ses doigts...

 

 

« L'illusion de l'Idéal »

 

lagerfeld-ciboure-copie-1.jpg       Karl Lagerfeld est trop intelligent pour se laisser surprendre à la tentation dogmatique. En bon esthète, il pose son objectif à la distance suffisante pour qu'il émerge de l'image la sensation du jeu et de la fiction. L'œuvre photographique de Lagerfeld prend alors une dimension pour ainsi dire nietzschéenne, en cette conscience sous-jacente que l'art et la beauté ne sont que des illusions, mais des illusions nécessaires ; en cette présence physique de la nature, des corps, des matières, comme seule puissance.


L'exposition « Karl Lagerfeld, Photographies » a eu lieu du 17 novembre au 23 décembre 2004 à la Galerie du Passage (20-22, Galerie Vero-Dodat - 75001 Paris)
A lire : Karl Lagerfeld - Les Vases de Ciboure- 48 pages, 26 photographies en couleur -Editions  STEIDL

 

Photos courtesy à l'époque Galerie Du Passage

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