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19 août 2010 4 19 /08 /août /2010 23:41

 

Rencontrer et voir travailler Annette Messager est sans doute un des souvenirs les plus marquants de mon expérience lilloise. Invitée par Lille2004 à investir l'ancienne salle des malades de ce magnifique endroit qu'est l'Hospice Comtesse, Annette Messager y présente pour, je pense, la première fois, une oeuvre cinétique, c'est-à-dire mettant en jeu une mécanique introduisant un mouvement, une chorégraphie, une histoire. Il y eut ensuite Pinocchio/Casino, oeuvre pour laquelle Messager reçut le prix de la Biennale de Venise l'année suivante, et la rétrospective à Pompidou, qui montra d'autres oeuvres "mécaniques", et permit au plus grand nombre de découvrir le travail de Messager dans toute son intensité émotionnelle.

 

j'ai eu le plaisir, et l'honneur, de rédiger un texte, dont voici un extrait, présentant l'installation aux visiteurs de l'Hospice Comtesse

 

messager-copie-2.jpg"D'abord, il y a le lieu: l'ancienne salle des malades de l'Hospice Comtesse, dont l'atmosphère évoque encore une histoire emprunte d'émotion...(...)"Les spectres de l'Hospice Comtesse" n'est pas une reconstitution de l'univers hospitalier, mais une évocation symbolique et métaphorique d'un monde où se côtoient les paradoxes: la promiscuité et la solitude, le soin et la souffrance, l'espoir et la déréliction, le silence et les cris, les rêves et le cauchemar...

 

Annette Messager nous plonge dans une atmosphère dans laquelle la tension se fait visible; au sol, de gros tas de kapok blanc enserrés de filets figurent les spectres des lits qui s'y trouvaient, objets immobiles et rassurants, lieux maternants. Suspendus aux poutres, des fragments de corps humains (main, pied, oreille, buste féminin...), gigantesques, caoutchouteux et presque difformes se meuvent en un étrange ballet. L'un chute brutalement au sol, tandis qu'un autre se relève lentement, dans une sorte de danse fantomatique; d'autres encore restent suspendus au plafond et oscillent lentement...Angoisse de la maladie, de la séparation, de la mort, fantasmes de corps sensuels ou malades, rêveries que permet le repos...

 

Il y a, dans ces morceaux de corps démesurés, un clin d'oeil à la tradition flamande des géants. Mais il s'agit aussi, pour Annette Messager, d'évoquer les rêves et les obsessions de ces vieillards et de ces orphelins qui occupèrent jadis ce lieu: les bruits familiers et/ou inquiétants de l'hôpital propices à tous les débordements imaginaires, espoir de visite, angoisse de l'inconnu, de la disparition d'un autre...

Les lumières, étudiées pour "sculpter" les formes, projetant sur les murs des ombres floues, expriment d'une autre manière encore ces désirs d'amour et de rassurance, cette peur de l'inconnu.

Et puis il y a les souris de tissu, petites ou grandes, enfouies et plus ou moins visibles sous les spectres de lit. Ce sont leurs "fantômes", leurs hôtes, provoquant la tendresse ou l'aversion, le rire ou l'effroi.

 

(...) Exorciste des peurs contemporaines, Annette Messager manifeste le souci constant de questionner le monde, toujours de manière métahorique et poétique, souvent de manière dérangeante. (..) "

 

Cette installation d'Annette Messager n'a, je crois, pas reçu l'accueil public qu'on pouvait escompter. Beaucoup de visiteurs, la plupart ne connaissant pas le travail de cette "colporteuse de chimères", n'ont pas ressenti avec la force suffisante la charge émotionnelle de l'oeuvre telle que je la décrivais dans le texte. Cela m'a confortée dans l'idée qu'appréhender l'art contemporain nécessitait souvent une bonne médiation, ce que beaucoup de conservateurs et de curateurs ignorent encore superbement (à dessein). On pouvait pourtant penser qu'une telle oeuvre ne nécessitait rien autre chose que de se laisser guider par son émotion. Mais peut-être l'émotion aussi demande à être éduquée pour s'ouvrir.

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