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7 mai 2022 6 07 /05 /mai /2022 18:44
PHARSALUS - Un texte pour l'exposition d'Amina Benbouchta et Ilias Selfati - Galerie Villa Delaporte, Casablanca - A partir du 14 mai 2022!

C'est avec grand plaisir que j'ai rédigé le texte présentant l'exposition "Pharsalus", deuxième exposition de deux artistes, Ilias Selfati, de Tanger, et Amina Benbouchta, de Casablanca, tentant l'expérience de l'œuvre commune, et publié dans le catalogue de l'exposition.
A découvrir à partir du 14 mai à la Galerie de la Villa Delaporte, à Casablanca.

PHARSALUS - Un texte pour l'exposition d'Amina Benbouchta et Ilias Selfati - Galerie Villa Delaporte, Casablanca - A partir du 14 mai 2022!

“Au milieu du chemin de notre vie,

Je me retrouvai par une forêt obscure,

Car la voie droite était perdue ...”

Prologue de l’Enfer de Dante

 

Pour la deuxième présentation publique de leur expérimentation commune, Amina Benbouchta et Ilias Selfati ont choisi d’intituler leur exposition “Pharsalus”. Quel étrange titre! L'Histoire nous apprend que Pharsalus est le nom latin pour “la bataille de Pharsale”, qui opposa en lointaine Thessalie César à Pompée, bataille décisive d’une guerre civile dont César, malgré des forces armées objectivement inférieures, sorti vainqueur. Pourquoi cette référence à cette guerre antique? Peut-être une manière détournée de faire allusion à une guerre fratricide qui, en ce moment même, nous préoccupe tous. Peut-être une façon de dire que, à la manière de David contre Goliath, de Daoud contre Jalout, le moindre peut l’emporter sur l’immense, parfois. Peut-être enfin, à l’écho de l’ancien, s’agit-il de souligner, qu’hélas, l'humaine histoire est ainsi faite qu’inlassablement revient la guerre et que ces vers de Lucain, le poète latin contemporain de Pharsale : “(...) les édifices pendent Sous des toits à demi ruinés ; d’énormes blocs gisent Au pied des murs écroulés, les maisons n’ont plus de gardien qui les protège, De rares habitants errent dans les cités antiques”*, que ces vers donc…pourraient être aujourd’hui même la description de ce que nous voyons sur nos écrans. Et pour les artistes d’engager dans le même temps leur recherche picturale dans une démarche temporelle, transversale et historique.

PHARSALUS - Un texte pour l'exposition d'Amina Benbouchta et Ilias Selfati - Galerie Villa Delaporte, Casablanca - A partir du 14 mai 2022!

La question de l’invariable évidence de la violence humaine, de la prégnance du drame, depuis la crucifixion aux avions qui se crashent, de la détresse, des larmes et des cris à tous les désastres de la guerre, s’inscrit depuis de nombreuses années au cœur du travail d'Ilias Selfati. Longtemps il a observé la furie du monde en en sélectionnant des images, prises dans la presse, souvent il a écrit, et décrit, ce “temps de fureur” (2015), dans lequel l'idée de progrès chère aux Lumières se pulvérise sous le poids du désenchantement du monde. Temps dans lequel « L'homme contemporain - qu'on l'appelle moderne ou postmoderne- ", écrivait le philosophe Paul Ricoeur, “ vit à la fois le retrait des dieux et le déchirement des valeurs. (...) {une} double blessure"**. Temps horizontal, qui fait de Marioupol la voisine de Pharsale, dans lequel la guerre, le déni écologique, entre autres, avec l’énergie du désespoir et parfois la plus folle violence, apparaissent comme les paradoxaux antidotes à notre finitude.

Souvent, les œuvres de Selfati, lorsqu’elles ne se tournaient pas vers la forêt, s’engageaient dans une représentation assez frontale de la violence, nous rendant comme témoins de son surgissement et de son absurdité. Ici, dans ce travail commun, la présence d'Amina Benbouchta semble modérer cette forme de brutalité. L’atmosphère, bien que souvent lourde et inquiétante, se fait plus méditative et mélancolique, nostalgique d'un autre monde ou d'un monde encore possible. Ainsi Benbouchta, dont le travail s'étend de la photographie à la performance, mais qui ne s’est jamais, de son propre aveu, pensée autrement que comme peintre aborde-t-elle ces rivages houleux avec une forme de sérénité, de sens de la douceur étrange. Et instille donc, au fond comme dans la forme, une autre atmosphère.

PHARSALUS - Un texte pour l'exposition d'Amina Benbouchta et Ilias Selfati - Galerie Villa Delaporte, Casablanca - A partir du 14 mai 2022!

Dans ce nouveau travail à quatre mains, axé autour de dessins et de peintures de moyen format, se dessinent plusieurs éléments récurrents, faisant chacun écho à des représentations ou des préoccupations individuelles ou communes, l’un empruntant même à l’autre - à moins qu’il ne s’agisse d’une sorte de fusion- des éléments iconographiques. Au-delà de la silhouette, qui constitue le cœur de leur représentation, on retrouve trois éléments de toile en toile, d'œuvre en œuvre, comme autant de fils conducteurs et de signes. Deux de ces éléments semblent totalement anodins, voire naïfs, et interrogent sur le sens de leur présence dans ces œuvres portant par ailleurs une tonalité plutôt sombre.

En premier lieu, si la représentation animalière est récurrente chez chacun des deux artistes, on retrouve ici d'image en image un ou plusieurs petits lapins. Voici un animal familier, que l’on connaît surtout dans les contes et l'iconographie enfantine. Traditionnellement porteur de bonne nouvelle, de renouveau- en Europe, le lapin symbolise la vitalité et le printemps - l’animal évoque immédiatement l’univers de Lewis Carroll. La littérature carrollienne, et en particulier les personnages d’Alice et du lapin blanc, s’inscrit en filigrane d’une grande partie de l’oeuvre de Benbouchta. Ici ou là a-t-elle fait sienne cette réflexion célèbre de la jeune héroïne: « (...) si le monde n’a absolument aucun sens, qu’est-ce qui nous empêche d’en inventer un ? ». Ainsi, par exemple, la série de photographies “Down in the rabbit hole” (2011), explorait les limites et les frontières des univers, entre songe et réalité, mondes intérieur et extérieur, liberté et normes, et partout, iconoclaste et placide, se tenait le lapin, comme un signe, un gimmick, un rappel, de l’étrangeté permanente, et de l’impermanence, des choses.

Mais on pourrait remonter plus loin, vers la mythologie, et les mythes de régénération ouvrant à une interprétation du « cycle de la vie » et de la renaissance, à la manière dont la nature ressurgit, se relève, persévère. Faisant écho à l'idée de résurrection, le lapin se fait alors messager sacré des anciennes divinités de la Nature, Östara ou Eostre. Au delà de l’intérêt des deux artistes pour la nature, on a en outre souvent perçu le travail de Selfati comme une expression de l'apocalypse, qu’il faut bien reprendre et comprendre de son sens premier: la disparition d’un monde pour un autre, le dévoilement d’un monde nouveau, la métamorphose…et ces lapins, a priori innocents, sont peut-être le signe, filé, de cette apocalypse latente au coeur du monde dans lequel nous vivons aujourd’hui, et de la guerre qui en sera peut-être la cause.

De la cruauté des contes…

PHARSALUS - Un texte pour l'exposition d'Amina Benbouchta et Ilias Selfati - Galerie Villa Delaporte, Casablanca - A partir du 14 mai 2022!

Autre représentation répétée dans les œuvres présentées, le nuage, que l’on retrouve de manière régulière dans le travail de Benbouchta. Un nuage…parfois sombre, parfois laiteux, au-dessus des corps ou à la représentation générale mêlés…Souvent chez Selfati, comme chez Benbouchta, l’objet représenté ouvre à une pluralité d’interprétations, parfois ambiguës voire contradictoires, laissant d’une certaine manière une ouverture à la compréhension de ce qui est narré. Car le nuage peut tout aussi bien se faire motif porteur de songe, sur lequel se projette la rêverie ou la méditation, un espace poétique où chacun laisse errer ses pensées sur la fugacité des choses, le mystère de l’impalpable ou la métamorphose qu’ annonciateur d’un avenir incertain et inquiétant..Déjà peut-on lire, dans le livre d’oracles d'Ezéchiel (30, 3) “ [Car il arrive, il est tout proche, le jour du Seigneur]. Ce sera un jour chargé de nuages menaçants. Ce sera le temps des règlements de comptes entre nations.” Nous ne sommes jamais loin, chez ces artistes, du basculement entre apaisement et repos, et tumulte et fureur.

PHARSALUS - Un texte pour l'exposition d'Amina Benbouchta et Ilias Selfati - Galerie Villa Delaporte, Casablanca - A partir du 14 mai 2022!

Ainsi en est-il aussi, et probablement de la manière la plus évidente, de cette “structure”, encore une fois issue du vocabulaire plastique et sémantique de Benbouchta, faisant penser à une crinoline. C’est en effet bien souvent ainsi que Benbouchta s’en est servi, développant dans son travail, photographique ou pictural, une réflexion approfondie sur la représentation du corps des femmes, ce qui le dissimule, le contraint et l'empêche. Cette structure en forme de cage, populaire dans le vestiaire féminin européen au 19ème siècle, et composée, à partir du mitan du siècle, de lamelles d'acier flexible, évoquent sans équivoques cette notion de carcan, d’enfermement, de mouvement empêché, faisant écho, d’une certaine manière, à l’occultation, voire à l’invisibilité, par le vêtement que produit la burqa.

Cette “crinoline”, donc, nous la voyons partout, et il apparaît d’emblée assez clairement qu’elle ouvre à une plus vaste sémantique. Elle renvoie de la manière la plus évidente à la question de la liberté, physique et par delà, probablement, dans une réflexion existentielle peut-être proche de celle d'un Francis Bacon, interrogeant la place confinée de l'individu dans un univers démesurément clos, la manière dont, dans l’espace comme dans l'existence humaine, les corps, et les âmes, se trouvent étreints dans des cloisonnements, et la manière dont on peut espérer reconquérir un espace.

Dans le même temps, ces espaces clos dans lesquels semblent retenus nombre de personnages peuvent aussi être perçus comme des espaces de protection. Car, à la manière d’une cage de Faraday***, ne manifestent-ils pas plastiquement la distance rebelle, et l'étanchéité des mondes, entre celui, extérieur, d’une violence ouverte - celle, peut-être, de la guerre-, et celui, intérieur, qui ainsi résiste et survit?

On le voit, rien dans les œuvres communes de Benbouchta et Selfati ne se ferme à une unique interprétation, et c'est plutôt dans la nuance et la multipolarité du sens qu’elles se déploient.

PHARSALUS - Un texte pour l'exposition d'Amina Benbouchta et Ilias Selfati - Galerie Villa Delaporte, Casablanca - A partir du 14 mai 2022!

On observe alors avec curiosité comment un “travail à quatre mains” peut se construire, d’ajouts en filiation, de fusion en mixité. Amina Benbouchta et Ilias Selfati ne sont pas les premiers dans l'Histoire de l’art à tenter l’aventure de l'œuvre en couple ou en duo. Cette Histoire est jalonnée de ces expériences, plus ou moins heureuses pour l'un ou pour l’autre, de partages comme de rivalités artistiques.

Il y eut bien Frida Kahlo et Diego Rivera, Camille Claudel et Auguste Rodin, Dora Maar et Pablo Picasso...couples ou duo d’artistes dans lesquels l’un -la femme, souvent réduite au rôle de muse, modèrera son travail au profit de celui de l’autre (même si aujourd’hui, Kahlo a largement remporté le prix de la notoriété). On pense à Robert et Sonia Delaunay, qui, ensemble, expérimentèrent une peinture dérivée du cubisme, avant que Sonia ne s’éloigne vers le textile. On peut encore citer Lee Miller et Man Ray, Claude Cahun et sa compagne Marcel Moore, et bien d’autres encore... Parfois, les créativités s’entrechoquent et se côtoient tout en gardant leur identité, à l’image de Georgia O’Keeffe et Alfred Stieglitz ou encore de Niki de Saint-Phalle et Jean Tinguely, qui travaillèrent ensemble sur certains projets (le Cyclope dans la forêt de Milly, ou le Jardin des tarots à Garavicchio de Pescia Fiorentina, en Italie), bien, que, de la parole même de Tinguely, ils se considèrent très différents l’un de l’autre : « Nous sommes deux sculpteurs attachés l’un à l’autre, qui vivent dans deux mondes très différents, opposés dans les matériaux, opposés idéologiquement, opposés aussi dans la masculinité d’une part et la profonde maternisation de la féminité de l’autre…». Cette phrase pourrait être assez proche du duo Benbouchta-Selfati, quant à l’image générale qui peut se dégager des travaux de l’un et de l’autre, lorsqu’on les regarde séparément. Et pourtant, quelque chose se passe, un peu plus qu’une rencontre, bien plus qu’un attachement, un peu moins peut-être encore que la fusion des Lalanne, couple qui créa longtemps à quatre mains un univers poétique, dans lequel la faune et la flore étaient omniprésentes, ou encore de Jean-Paul Riopelle et Joan Mitchell qui partagèrent durant vingt-cinq ans d’immenses toiles à la frontière des deux abstractions.

Car même si Amina Benbouchta cite au sujet de leur duo cette phrase de Michaux : « On n’est peut-être pas fait pour un seul moi, on a tort de s’y tenir. » ****, Ilias Selfati et Amina Benbouchta ne forment pas « un seul artiste », à la manière de Leo Chiachio et Daniel Giannone, ou de Gilbert et George (Ils auraient déclaré : « Il n’y a pas de collaboration, G & G c’est deux personnes et un seul artiste. »)

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Quoi qu’il en soit, l’expérience consistant à créer ensemble ne peut que produire des zones fertiles d’échange, de confrontation et d’influence. Une telle expérience nourrit nécessairement, pour les artistes comme pour les regardeurs, une multiplicité de questions : comment l’un l’autre s’influence ? Jusqu’où et comment s’hybride le travail ? Comment se créent ou se dissolvent les frontières entre les univers créatifs devenus poreux, au risque de la disparition ? On suppose évidemment passionnante la rencontre de deux imaginaires, foisonnante de contradictions, d’émulations et de dialogues. Les notions -et les pratiques- de co-création, de collaboration, et de complémentarité ne sont en réalité pas si évidentes à concevoir, et moins qu’on ne le pense encore dans l’art contemporain. « Travailler ensemble » n’est guère nouveau : avant la Renaissance déjà, les ateliers, de Rubens à Raphaël, des frères Le Nain à Jérôme Bosch, mettaient à contribution plusieurs mains sur le même tableau. Pourtant, la libéralisation de la figure de l’artiste au 19ème siècle contribua à forger l’imagerie de l’artiste seul – et solitaire- jusqu’à rendre suspect les pratiques contemporaines d’atelier (Delvoye, Hirst ou Koons par exemple). Cela étant, cette démarche contemporaine s’approche davantage de la commande que de la co-création, l’artiste-maître d’atelier restant, finalement, le seul signataire d’une œuvre qu’il n’a pas concrètement produite de ses mains. Et, même s’il y en eut émergence dans les années 70 et 80, rares sont les « groupes d’artistes » produisant œuvre commune – comme, en France, les UNTEL- qui aient résisté à quelques mois ou années de temps de travail et de trajectoires individuelles. Non, « travailler ensemble », aboutir à une authentique œuvre collaborative, accepter sans réserve que la signature, la propriété, et l’identité de l’œuvre ne soit pas pleinement la sienne, n’est sans doute pas aisé.

PHARSALUS - Un texte pour l'exposition d'Amina Benbouchta et Ilias Selfati - Galerie Villa Delaporte, Casablanca - A partir du 14 mai 2022!

Ce projet commun dans lequel se sont lancés Amina Benbouchta et Ilias Selfati reste au fond une aventure peu commune, et probablement d’autant plus dans le paysage de l’art contemporain marocain. Il est pour un eux un espoir et une vision et surtout, un « lavoro in corso » comme ils disent, un travail en cours, en mouvement, dans lequel rien n’est figé, et dont ils cherchent encore la forme à venir. Il est une aventure, la folle expérience matinée de dolce vita, entre « deux villes mythiques », Tanger et Casablanca, propices aux imaginaires, et nourrissant un autre mythe, celui de la rencontre essentielle, comme dans le mythe d’Aristophane, qui dans son évidence calmerait le chaos de chacun de leurs mondes et nourrirait jusqu’à satiété leur vital et commun besoin de peinture.

*De Bello Civili ou La Pharsale- Lucain

**Paul Ricoeur - conférence donnée le 3 novembre 1986, Université de Neuchâtel (Suisse)

*** Une “cage de Faraday” ou “bouclier de Faraday” est une enceinte utilisée pour bloquer les champs électromagnétiques. Les cages de Faraday portent le nom du scientifique Michael Faraday, qui les a inventées en 1836. Il avait observé que l'excès de charge sur un conducteur chargé ne résidait que sur son extérieur et n'avait aucune influence sur quoi que ce soit enfermé à l'intérieur.

****Henri Michaux, Plume, Gallimard, NRF, 1974

PHARSALUS - Un texte pour l'exposition d'Amina Benbouchta et Ilias Selfati - Galerie Villa Delaporte, Casablanca - A partir du 14 mai 2022!

PHARSALUS

AMINA BENBOUCHTA ET ILIAS SELFATI

GALERIE VILLA DELAPORTE

6 RUE DU PARC

20 000 CASABLANCA

MAROC

A PARTIR DU 14 MAI 2022

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