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26 décembre 2021 7 26 /12 /décembre /2021 21:29
"Dreaming in a wonderful forest"- Un texte pour le solo show de Ilias Selfati à la Galerie Mohamed Drissi, Tanger (Maroc)

Du 23 décembre 2021 au 22 janvier 2022 se tient l'exposition "Dreaming in a wonderful forest", solo show de l'artiste Selfati, à la Galerie Mohamed Drissi, à Tanger ( Maroc)

J'ai le plaisir d'avoir rédigé un texte pour cette exposition, que l'on peut lire ici!

 

"Dreaming in a wonderful forest"- Un texte pour le solo show de Ilias Selfati à la Galerie Mohamed Drissi, Tanger (Maroc)

«Dreaming in a wonderful forest» - Ilias Selfati

 

La forêt -sa demeure, son refuge, son « échappatoire » (1)- est encore une fois au cœur du titre de l'exposition personnelle que l'Institut français de Marrakech consacre à l'artiste tangérois Ilias Selfati.

Rêveries et merveilles, telles seraient les promesses de cette exposition, un titre superlatif qui pourrait paraître inopportun, quand on pense à la situation dans laquelle est plongé le monde aujourd'hui.

 

Alors d'emblée on pressent, si on écarte une potentielle dimension ironique à ce choix, soit une manière de dire une forme d'espoir, voire d'espérance et de foi, soit une urgence à tourner son regard ailleurs et son esprit autrement, de s'extraire de l'immédiateté de ce qui, réellement et médiatiquement, nous est donné, de tenter ce que les philosophes appellent epokhe, non une epokhe sceptique, consistant à suspendre son jugement, mais une epokhe méditative, une manière de s'extraire de la furie du monde, comme on appuie sur un interrupteur, de se disjoindre de la réalité, de cesser tout rapport immédiat – et anxiogène- au monde. Tandis que le monde se débat, il s'agirait, ne serait-ce que pour un temps, de «rêver dans une merveilleuse forêt»...? Une manière de dire: quoiqu'il en soit, le monde est merveilleux?

 

Cet appel à la forêt, espace éminemment vivant, à la fois bruissant et silencieux, à ses représentations, son écosystème et ses bestiaires, dans des expressions parfois organiques, parfois minimalistes, à ses fragments, à sa « primitivité », d'une certaine manière, est récurrent chez Selfati depuis de nombreuses années. Mais cette présence forte qui accompagne sa vie personnelle et artistique depuis si longtemps pourrait prendre aujourd'hui la tournure d'un appel à (re)trouver son «matin intérieur» (2)

Cependant la réflexion et l'art de Selfati se séparent de toute nostalgie arcadienne, à laquelle pourrait faire penser cette référence à Thoreau et l'incessant retour de l'artiste sur l'inépuisable matériel visuel de la forêt.

 

Bien sûr, quelque chose dans la démarche de l'artiste semble aller dans le mouvement d'une critique implicite du monde post-industriel, dans sa manière de montrer ensemble et, ici, sans hiérarchie apparente, ces visions « idylliques » de la nature et ces images, souvent tirées de l'actualité, des violences humaines. Il y a là une certaine vision du monde, et de la place de l'homme dans le monde, quelque chose de l'ordre d'un sentiment de désenchantement du monde.Thoreau l'avait pressenti, en faisant de Walden une critique de la révolution industrielle et des prémices de la société de consommation, Max Weber ensuite le théorisa: l'avènement de l'industrie et de la production de masse est aussi un moment de désenchantement du monde. Si « désenchanter le monde », c'est le débarrasser des croyances archaïques, des superstitions et de figures de l'irrationnel qui peuvent être perçues comme autant de formes d'ignorance, d'oppression et de violence, il n'est pas impossible que ce désenchantement soit aussi au fondement du monde contemporain capitaliste et à la racine de la crise environnementale que nous traversons. Car comment se sentir intimement partie prenante, comment prendre soin, d'un habitat vidé de tout symbole, et pour lequel on a retiré tout affect, sinon celui du profit? Comment continuer à vivre, alors, dans ce monde «abîmé», pour reprendre l'expression de Marielle Macé (3), si ce n'est en le réenchantant?

 

"Dreaming in a wonderful forest"- Un texte pour le solo show de Ilias Selfati à la Galerie Mohamed Drissi, Tanger (Maroc)

De là pourrait-on conclure une volonté de l'artiste de dépeindre une « wonderful forest »...Pourtant , en réalité, Selfati prend ici la tangente d'un art «écologique» maudissant l'anthropocène, comme le font aujourd'hui de nombreux artistes de la scène contemporaine: car si son art est un engagement, il l'est en faveur de l'art lui-même. La nature, comme le reste, n'est au fond qu'un sujet, aussi profondément ancré soit-il dans sa mémoire d'enfance. Ce qui le motive, le transporte, ce qui pour lui peut contribuer au réenchantement du monde, le fait cent fois réinterpréter une silhouette chevaline ou un dripping de fleurs, ou une crucifixion , ou un visage, ce n'est ni le retour à la forêt ni la fin de la violence parmi les hommes, mais l'art.

Rien ne peut le définir autrement que «artiste» et probablement rien n'a pour lui davantage de sens que l'art. Cette passion essentielle -au sens propre - pour l'art nourrit sa conviction que l'art est probablement bien davantage qu'une «planche de salut pour l'âme» comme dirait Schopenhauer -ce qui est déjà beaucoup-, mais une dimension ontologique de l'humain, et la seule façon de retrouver l'évidence de son «matin intérieur».

 

Ce corps à corps, corps et âme, avec l'art, avec la peinture, le détourne de toute tentation de facilité commerciale, des réseaux, des diktats. Trop passionné pour se soumettre aux modes, lobbies et marchés, il est et reste en ce sens un artiste libre. Dans le même temps, sa manière si engagée d'«être artiste» le place dans une lignée d'artistes et de pairs, qu'il admire et dont il reconnaît l'importance, dans des filiations, des proximités d'univers et parfois d'expression.

Au-delà de la peinture espagnole classique et moderne qu'il affectionne, dont on perçoit l'influence, de Velasquez à Picasso en passant par Goya, les ponts se jettent entre ceux qui, d'une manière ou d'une autre, enracinent son art tant dans une Histoire de l'Art que dans une communauté d'esprit, de manière de concevoir le travail et le statut de l'artiste.

On pense à Miquel Barcelo, avec qui Selfati partage, outre un intérêt pour les expressionnistes américains et pour Pollock, des formes issues de la peinture pariétale, mais aussi la représentation du crucifiement, que l'on retrouve de manière récurrente dans son corpus, faisant écho à Rembrandt autant qu'à Bacon. Filiation aussi avec Cy Twombly, dans ses œuvres ni uniquement abstraites ni totalement figurées, dans la diversité des enjeux et les présences scripturales, cette «texture graphique», pour reprendre l'expression de Roland Barthes à propos de Twombly(4) et cette sorte de primitivisme, encore...

On peut penser encore à Robert Longo, dans ce goût pour les «scènes de genre», oscillant de la beauté au drame, de la quiétude à la violence, de l'effroyable beauté du monde à l'avènement de l'apocalypse et cette sorte de romantisme noir qui émane de ses dessins. Noir, noir et blanc, élégant chez Longo, plus brut chez Selfati, mais avec cette même essentialité de la lumière et du noir comme matériaux premiers, bien que sa palette ne s'y réduise pas.

Bien que pétri de culture hispanique, Selfati entretient depuis longtemps un profond intérêt pour certains aspects de la culture japonaise, et notament l'esthétique du wabi-sabi, que Tanizaki, dont l'artiste est lecteur, opposera, dans le célèbre ouvrage Eloge de l'ombre, à l'esthétique occidentale. On perçoit, comme dans le wabi, cette sorte d'admiration modeste pour la dimension insaisissable et débordante de la nature, et, à l'instar du sabi, une esthétique de la patine, de l'inachevé, de l'imparfait, que les taches, matières, substances, coulures et autres drippings viennent souligner, exprimant, avec Tanizaki que « le beau n'est pas une substance en soi, mais rien qu'un dessin d'ombres, qu'un jeu de clair-obscur produit par la juxtaposition de substances diverses.» Aussi n'hésite-t-il pas à déployer une pluralité de techniques et de supports : carton, papier, encre, acrylique, fusain, peinture à l'huile ou pastel, textile, tissu d'origine militaire, entrant en résonance avec le sujet de ses oeuvres.

 

Bien que sa production soit profusionnelle, il apparaît clairement dans l'art de Selfati une dimension de pratique ascétique, qu'on pourrait rapprocher de celle d'un art martial. De la même manière qu'Yves Klein transposa dans son art les préceptes du judo, on pressent, non pas nécessairement dans le résultat visuel, mais dans le processus créatif, quelque chose de la rigueur, de la discipline, de l'énergie, que l'artiste a appris à développer par ailleurs dans une pratique assidue de l'aikido, cet art ou la force de l'adversaire est retournée à son envers.

Une pratique rigoureuse de la profusion, donc, car Selfati produit beaucoup, en un large inventaire. Logntemps cantonna-t-on son œuvre à ses représentations de la nature, le plus souvent présentées séparément d'un travail plus «urbain», ou plus lié à l'activité humaine, considéré comme moins essentiel dans sa démarche. Aujourd'hui, nature(s) et culture(s) se rejoignent, s'associent, se croisent, donnant à voir une sorte de «tout-monde» dans sa diversité, et son chaos aussi, mêlant le politique et le poétique, réunissant les «archipels», pour reprendre la terminologie de Glissant (5). Ilias Selfati est toujours sur la brèche, mais une brèche ouverte sur le monde, solidement étayée par son cosmopolitisme.

 

Marie Deparis-Yafil

Janvier 2021

 

 

  1. Tahar Ben Jelloun, à propos du travail de Selfati

  2. Henry David Thoreau – Walden ou la Vie dans les bois (1854) - Traduction L. Fabulet, 1922

  3. Marielle Macé – Nos Cabanes – Editions Verdier, 2019

  4. Roland Barthes – Cy Tombly, deux textes – Fictions & Cie/Seuil – Publié par la Galerie Yvon Lambert, Paris – 1979

  5. Edouard Glissant – Traité du Tout-Monde, NRF, 1993

 

 

 

"Dreaming in a wonderful forest"

Ilias Selfati

Galerie Mohamed Drissi

52 rue d'Angleterre - Tanger (Maroc)

Du 23 décembre 2021 au 23 janvier 2022

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