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7 avril 2020 2 07 /04 /avril /2020 15:45
La terre moins chère – Vidéo 9 mn 59 – SD, 4/3, couleur, stéréo – 2004 – Courtesy l'artiste et Jane Lombard Gallery, New-York

La terre moins chère – Vidéo 9 mn 59 – SD, 4/3, couleur, stéréo – 2004 – Courtesy l'artiste et Jane Lombard Gallery, New-York

Une vidéo peu connue de mounir fatmi présentée ici, qui, avec une économie de moyens très efficace, nous place dans la position de l'autochtone qui regarderait de loin, comme par effraction, ce qui lui est ordinairement interdit: le bord de la piscine d'un resort de luxe, réservé aux touristes. Tournée à Tanger, elle fut montrée en 2006 à la Biennale de Gwangju, en Corée.

Je reposte ici l'intégralité du texte que j'avais rédigé sur cette oeuvre il y a plusieurs années. Si certains enjeux ont évolué depuis, le fond reste d'une grande actualité, posant entre autres les questions du post / neo - colonialisme induit dans l'industrie touristique occidentale, mais aussi la duplicité des attitudes que cela induit, la question des "mondes" - le monde du touriste n'est pas le "tout-monde"-, et celle de l'impossible rencontre du touriste et du migrant, évoquée par ailleurs dans l'exposition.

TOURISTE! Visite guidée 11- Les estivants...au bord de la piscine, avec mounir fatmi

mounir FATMI

La terre moins chère – Vidéo 9 mn 59 – SD, 4/3, couleur, stéréo – 2004 – Courtesy l'artiste et Jane Lombard Gallery, New-York

L’image est un peu floue, filmée de très loin, comme par effraction. Des touristes s’ennuient autour de la piscine d’un grand hôtel, de ces « hôtels-clubs » qui fleurissent partout au Maroc, dans les pays arabes, mais aussi dans tous les pays "émergents" où européens et américains, attirés par des promesses de soleil, de rencontres et de farniente pour pas cher, affluent en masse.

Cela commence par une accroche en grosses lettres sur la vitrine d’une agence de tourisme parisienne : « La terre moins chère », par ce décor kitsch de « souvenirs de vacances », bocaux remplis de sables de toutes les plages du monde, étiquettés des noms des pays où chaque sable a été récolté.
« La terre moins chère » : les chiffres de l’Organisation Mondiale du Tourisme dévoilent que, malgré la crainte du terrorisme, aiguisée depuis les attentats en Egypte et le 11 Septembre, les catastrophes naturelles et les alertes sanitaires, le tourisme de masse notamment vers l’Afrique du Nord , ne cesse de progresser. C’est que pour remplir les hôtels vidés par la peur de ne pas en revenir, les prix des voyages se sont effondrés, ouvrant à ceux à qui cela était inaccessible un espace de consommation nouveau. Cet homme nageant dans cette luxueuse piscine pourrait-il seulement accéder au bar d’un tel hôtel en France ? Ici le touriste veut tout : l’illusion de richesse, de sécurité –ce pour quoi il ne sort pas de l’hôtel-, de folklore, avec une volonté d’insouciance confinant à l’aveuglement.
Ce touriste-là déplace avec lui son pan de monde, son territoire, sans jamais le confronter à la réalité, à l’étrangeté d’un autre monde, n’a que faire de la rencontre des altérités : pas besoin, pas envie, il est là pour se reposer, pour dépenser, pour jouir sans entraves idéologiques de sa liberté, loin des soucis et du sérieux de « son » monde « réel ». Il s’agit, écrit Yves Michaud, d’une « liberté négative où il cherche à se débarrasser du quotidien, de la routine, des obligations, sans échapper pour autant, bien au contraire, aux déterminations du plaisir, (…) aux charmes du stéréotype et du cliché. Le touriste réclame l’immunité : il ne devrait être victime ni des voyous, ni des terroristes, pas même des raz-de-marée et des catastrophes naturelles. »*

TOURISTE! Visite guidée 11- Les estivants...au bord de la piscine, avec mounir fatmi

La terre moins chère pose un regard critique sur les ambiguités de ce tourisme nourri au post-colonialisme. Si d’un côté on vient avec ses devises acheter à bas prix un peu de rêve formaté, de l’autre, l’économie commande de jouer pour le touriste les scènes attendues, non sans un certain cynisme. Du bazar traditionnel déplacé au cœur de l’hôtel à la chanteuse folklorique au buffet exotique du soir, tout est fait pour qu’il amasse ce qu’il faut de lieux communs, et en revienne la tête pleine d’images conçues tout exprès pour ses yeux, sans avoir rien vu.

 « Quand je serai grand je veux être touriste » dit un jeune écolier de Serrekunda en Gambie. Etre touriste, pour Fatou, c’est pouvoir se déplacer sur terre sans visa ni frontières. Telles sont les relations ambigües entre tourisme et immigration : même charters, mêmes destinations, mais dans un tout autre sens. Si pour quelques uns la migration représente un pouvoir sur le temps et l’espace, une liberté de vivre, de travailler, de se distraire, de rêver ailleurs, elle est pour des milliers d’autres un rêve impossible ou un arrachement.

 

 * Yves Michaud, préface au catalogue de l’exposition « L’œil du touriste », Galeries Patricia Dorfmann, Frédéric Giroux et Alain le Gaillard, Commissariat : Jeanne Truong, Paris, 2005

TOURISTE! Visite guidée 11- Les estivants...au bord de la piscine, avec mounir fatmi

Artiste à la reconnaissance internationale, mounir fatmi passe son enfance dans le marché aux puces de Casabarata, un des quartiers le plus pauvres de la ville de Tanger où sa mère vendait des vêtements pour enfants. Un environnement qui multiplie jusqu’à l’excès les déchets et les objets de consommation en fin de vie. L’artiste voit par la suite cette enfance comme sa première éducation artistique et compare ce marché aux puces à un musée en ruine. Cette vision a également valeur de métaphore et exprime les aspects essentiels de son travail. Influencé par l’idée de médias morts et l’effondrement de la civilisation industrielle et consumériste, il développe une réflexion sur le statut de l’œuvre d’art entre Archive et Archéologie. Il utilise des matériaux obsolètes tels que les câbles d’antenne, les anciennes machines à écrire, ou les cassettes VHS, et travaille sur la notion d’une archéologie expérimentale en examinant le rôle de l’artiste au sein d’une société en crise. Ses vidéos, installations, peintures ou sculptures mettent au jour nos ambiguïtés, nos doutes, nos peurs, nos désirs.

Né en 1970 à Tanger ( Maroc), mounir fatmi vit et travaille entre Paris, Majorque et Tanger.

On peut retrouver ce texte, ainsi que d'autres que j'ai pu rédiger au fil des ans, sur le site de l'artiste:

Merci à mounir fatmi pour son indéfectible confiance au cours de ces nombreuses années!:)

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