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4 novembre 2019 1 04 /11 /novembre /2019 15:24
A bas les cieux, installation, dimensions variables, 2008 - Naji Kamouche

A bas les cieux, installation, dimensions variables, 2008 - Naji Kamouche

En 2008, Naji Kamouche produisait cette très belle oeuvre sur laquelle j'écrivais un texte, publié en 2010 dans l'ouvrage monographique de l'artiste ( "L'Homme qui dort, l'homme qui prie, l'homme qui tue" - Galerie School Gallery, Paris)

A l'occasion de l'exposition "Dieu(x) mode d'emploi", présentée à Palexpo, à Genève, l'oeuvre est exposée auprès d'oeuvres de  Kader Attia - Marco Brambilla - Mélanie Chappuis - Cédric Dambrain - Sylvie Fleury - Claudio Parmiggiani - Gilles Remiche

et je re publie pour l'occasion le texte sur "A Bas les cieux" ci dessous

 

 

A bas les cieux! (2008) - Une oeuvre de Naji KAMOUCHE dans l'exposition Dieu(x) mode d'emploi, Genève

A bas les cieux » se distingue comme une pièce charnière dans le travail de Naji Kamouche. On y reconnaît des préoccupations qui sous-tendaient déjà d’autres œuvres, au travers d’une stratégie symbolique d’utilisation d’objets réinventés, recréés, reproduits ou détournés dans une perspective mémorielle et poétique. Cette installation réalisée à partir de tapis tels qu’on en trouve dans les intérieurs arabes s’inscrit dans la continuité plastique de l’installation « Caresser l’errance d’un pas oublié » (2005). Le choix de ce tapis, matériau délimitant l’espace de l’installation mais aussi servant à produire les objets, chaussures (pour « Caresser l’errance d’un pas oublié »), ou gants de boxe, relève d’une réflexion sur ce qu’évoque cette matière, et en premier lieu ce motif familier pour l’artiste, analogon d’images et de symboles – l’enfance, la maison, la domesticité et par extension, l’intériorité-.

Dans le travail de Naji Kamouche, « A bas les cieux » constitue une sorte de passage depuis une expression artistique chargée d’autobiographie, de références personnelles, d’expression de l’intime – douleur, solitude, souffrance, déchirement, colère, émotion, difficulté d’être soi- vers un travail superposant à la sphère de l’existentiel une forme de parole et d’engagement qui ne s’observait qu’en filigrane jusqu’alors. Et de cette lecture désenchantée d’un monde en souffrance émerge un souffle,une énergie nouvelle, sur le fil tendu entre l’émotion pure et la pensée. Cet étrange et dramatique ring de boxe joue sa complexité dans les entrelacs de dualités, d’ambiguïtés, que suggèrent d’ailleurs les choix plastiques, entre douceur et violence. D’espace intime, le tapis se fait territoire mental, matérialisation d’une conscience en lutte. Le dispositif implique émotionnellement le spectateur, si ce n’est somatiquement. Ici, on se retrouve « face à soi-même ». Ici se reconnaissent ou se projettent nos colères intimes et toutes nos luttes. « A bas les cieux », espace de protestation, de contestation, semble exhorter à prendre les gants et à frapper, à reprendre la lutte, à ne jamais s’avouer vaincu, à relever la tête, les manches, les bras, à dire non, à se rendre libre, donc, et vivant.
Le biologiste et physiologiste Xavier Bichat définissait ainsi la vie, comme « ensemble des fonctions résistant à la mort »*. Autrement dit, si, d’une certaine manière, le non-être est plus « naturel » que l’être et l’anéantissement, l’inclination logique de toute chose, vivre exige un effort, une lutte de tous les instants, une résistance perpétuelle. Contre l’entropie de la mort, rien n’est moins une vue de l’esprit que la nécessité de cette lutte, que cette résistance motrice. «A bas les cieux» crie cela de toutes ses forces, multiplie les lectures de toutes les luttes possibles, de tout ce qui fait que l’on choisit de vivre, plutôt que de disparaître, de se battre plutôt que d’abdiquer. Et Naji de choisir les images et les mots, plus frappants que les armes.


Alors, on pourrait bien interpréter la moelleuse texture des objets, contrastant avec l’usage habituel de gants de boxe et d’un punching ball, comme l’expression désabusée de la vanité de toute lutte. On pourrait voir dans ce rouge prégnant une chaleur bienveillante et inoffensive rendant toute colère stérile. Mais ils disent bien plutôt les violences étouffées ou rendues invisibles sous le velours policé des hypocrisies, et la vigilance nécessaire face à une servitude que la caresse aura peut-être rendu volontaire. Le constat de nos souffrances et de nos désillusions ne suffit pas. La colère et la lutte ne peuvent être vaine, sitôt qu’elles se font stratégies.


Naji Kamouche fait partie de cette génération d’artistes qui n’entendent pas que se jouent sans eux les débats du monde. Loin d’un aveu d’impuissance, son oeuvre, ouvertement vitaliste, dit à la fois cet absolu de la lutte, qui, de l’homo homini lupus de Hobbes à la guerre des consciences hégélienne, s’inscrit au cœur de l’existence humaine parmi les autres. Si cette lutte est d’abord celle de l’affirmation de soi, elle manifeste aussi, à une époque dans laquelle le cynisme, l’instrumentalisation et la réification humaine menacent dangereusement les restes de nos utopies, le refus d’abdiquer de cette croyance que la colère et la pensée critique ont un sens. Il y a dans ce ring quelque chose de la bravoure et du don de soi, où la grandeur côtoie la souffrance, la victoire, la déchéance, et sans doute Naji Kamouche se reconnaît-il quelque part dans cette figure du boxeur, entre noblesse et disgrâce, comme d’une certaine manière, chacun d’entre nous, dans nos démêlés avec ce monde et nos rêves.
« A bas les cieux » : comme dans toutes les œuvres de Naji Kamouche, les mots, parties intégrantes de la création, revêtent la plus grande importance. Charge poétique mais pas seulement, si les mots disent l’indicible, portent en eux ce pouvoir de suggestion, de radicalité, et que la polysémie se fait polémique.
Ici, les indices sont multiples. Que le monde soit sans dieu, ou que les dieux aient abandonné le chantier du monde, il devient inutile d’implorer l’aide des cieux et c’est à hauteur, à espoir et à pouvoir d’homme qu’il faut reprendre la lutte. « A bas les cieux » comme une imprécation nietzschéenne, dans un monde où le silence de dieu aux oreilles des uns est contrebalancé par le fanatisme assourdissant des autres. A l’aliénation, à la résignation, Naji Kamouche oppose une œuvre puissante et percutante. Les gants sont prêts à être chaussés. Il n’y aura pas de K.O.

 

 

* Marie François Xavier Bichat- Recherches physiologiques sur la vie et la mort (1800)

" DIEU(X) MODES D'EMPLOI"

Palexpo, Genève (Suisse)
du 11 octobre 2019 au 19 janvier 2020.

Une exposition Tempora

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