Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
1 août 2017 2 01 /08 /août /2017 15:37
TEXTE - Sylvie KAPTUR-GINTZ - Archéologie de l'Exil

ARCHEOLOGIE DE L'EXIL

 

 

Tout m'échappe et s'évapore. Ma vie entière, mes souvenirs, mon imagination et son contenu - tout m'échappe, tout s'évapore. Sans cesse je sens que j'ai été autre, que j'ai ressenti autre, que j'ai pensé autre. Ce à quoi j'assiste, c'est à un spectacle monté dans un autre décor. Et c'est à moi-même que j'assiste.

Le Livre de l'intranquillité

Fernando Pessoa

 

 

Après « Textus, la trame invisible » en 2014, Sylvie Kaptur Gintz revient au musée de Brzezniny pour y ouvrir un second chapitre, toujours à la recherche de cette trame, plus invisible encore. Car si « Textus » déroulait, d'oeuvre en œuvre, quelque chose de l'ordre de l'histoire – la sienne, entremêlée à celle de Brzezniny et de toute la Pologne- « Archéologie de l'exil » s'enfonce jusqu'à l'abstraction dans les strates mémorielles, tout en en explorant la plus précieuse des surfaces : celle de la peau.

 

L'approche de cette seconde exposition pourra ainsi paraître déroutante pour le visiteur qui avait aimé « Textus », mais il y retrouvera ce qui fait l'essence même du travail de Sylvie Kaptur Gintz : le lent et minutieux travail du fil, de la broderie, nourrissant en profondeur ses et nos errances les plus sensibles : l'histoire, toujours, la mémoire, ce qu'on vit, ce qui reste, ce qu'on garde, ce qui marque...Et rien, selon l'artiste, n'est davantage encré des stigmates de la vie que la peau, substance étendue et « inframince » entre notre dedans et le dehors, entre la chair et le monde, sous laquelle se déploie tout un univers de palpitations et de sang, et sur laquelle s'imprime, définitivement, les traces du vécu.

 

Pièce majeure de l'exposition, « L'archéologie de l'exil », occupant un espace qui lui est propre, présente huits « sacs » de différentes tailles, translucides, posés sur des miroirs, et très subtilement brodés de fils couleur chair, un peu de rose, un peu de rouge, et peu de bleu, comme un système veineux à peine visible sous l'opalescence de la peau. Ici, le visiteur déambule, erre, pour reprendre un mot cher à l'artiste, dans cette installation qui lui a demandé tant d'heures de labeur, qui furent aussi pour elle un voyage, un voyage immobile, comme dirait le poète portugais Fernando Pessoa, un voyage intérieur. Broder pendant des heures ce qui symbolisera le temps qui passe et la vie, c'est accepter que l'intime solitude se fasse créatrice et catalyse les plus profondes émotions. En travaillant, confie l'artiste, «chaque aiguillée est chargée de mots silencieux , de désir , de vie, de combats , d'interrogations, de questions ancrées dans le fin fond des veines et qui se répandent sur les eaux-vives...J'entends ces silences, des mots tus, tendus comme un arc se glissant sous les plis et les replis de la peau dans un long cri...»

Sous les plis et replis de la peau, il y a cette mise en abîme, qui, soutenue par l'infini reflet des miroirs, font plonger ces racines si profondément qu'on en perd de vue les fondements (l' «arkhê», justement) et qu'il faut s'efforcer maintenant de (re)mettre à jour : tel est un des sens de l'archéologie, qui refuse, à l'instar de « l'archéologie du savoir » déployée par le philosophe français Michel Foucault, qu'il ne s'agisse que de traces hors du temps et figées dans une sorte de mutisme. Cette « archéologie de l'exil » que tente aujourd'hui Sylvie Kaptur-Gintz, en confrontant d'ailleurs parfois ses œuvres même aux objets-archives du musée, c'est, comme le dit Foucault, non pas « gratter la terre pour retrouver quelque chose comme des ossements du passé, un monument aux morts, des ruines inertes auxquelles il faudrait péniblement et par les moyens du bord redonner vie et date »* mais tenter «la description de cette masse extraordinairement vaste, complexe, de choses qui ont été dites dans une culture. »(1),  « retrouver la voix disparue derrière le silence »(2)

 

Imaginons un instant ce que disent ces œuvres...Elles sont, explique l'artiste « des baluchons, des sacs pour partir »...Elles disent l'enraciment et l'arrachement, l'ici et l'ailleurs, elles parlent de ce qu'on emporte avec soi, si jamais un jour, dans l'urgence, il fallait partir...Ainsi, aussi, la série de photographies « Artères », que l'artiste a réalisée spécialement pour l'exposition, avec des habitants de Brzezniny. « Si vous deviez partir, quel objet emporteriez-vous avec vous ? » leur a-t-elle demandé. Elle a photographié l'objet, dans un portrait intimiste, au plus près de son propriétaire, au plus près de la peau.

N'importe quel objet, n'importe quelle peau...De l'enraciment et de l'exil, de Brzezniny ou d'ailleurs, nous sommes tous concernés. Nous l'avons toujours été. Par l'arrachement à sa terre, à ses racines, par l'exil, la « diaspora » parcourt toute l'histoire de l'humanité. De même qu'il y a des frontières et des territoires , l'apatride, l'exilé, sont des figures permanentes de l'histoire des hommes et des peuples, autant que l'espérance – le mythe- du retour. « L'an prochain à Jérusalem » : la prière retentit rituellement à la Pâque juive, tel est le voeu exprimé par le peuple hébreu depuis deux mille ans, revivifiant chaque fois le souvenir de la perte de la Terre promise, la condamnation à l'exil, autant de thèmes qui traversent toute la culture juive et dans lesquels s'enracinent son identité. Pourtant, avance l'historien Israel Jacob Yuval, "L'exil a toujours fait partie de l'existence juive. La Bible elle-même est le produit de l'exil. La première phrase de Dieu à Abraham, c'est pour l'appeler à quitter la terre de ses ancêtres et à se rendre là où Il lui dira."(3)

Mais parce que l'exil ne tient pas seulement du mythe, tous les jours, depuis plusieurs années maintenant, l’actualité pose et repose la problématique, brûlante, urgente, de l’immigration, des réfugiés, des demandeurs d’asile…Alors la question de l’exil est-elle vraiment contemporaine ? Ou alors nous apparait-elle aujourd’hui plus tragique et plus rude? Elle est, quoiqu'il en soit, une réalité vive du monde contemporain, du monde que nous habitons, et Sylvie Kaptur Gintz, en artiste concernée par son temps, ne peut y être que particulièrement sensible. Le « monde commun »(4) dont parlait Hannah Arendt, celui que nous avons perpétuellement à construire, et à l'édification duquel l'oeuvre d'art participe, est peut être de toujours un monde dans lequel l'exil est la condition ordinaire, et aujourd'hui, un monde globalisé qui peut se définir non plus par le fait que certains errent là où d'autres sont enracinés mais où personne ne peut être assuré de se sentir « chez lui » de toute éternité.

 

Alors se redessinent les contours de cet exil : Ne peut-il y avoir un « exil intérieur » ? Qu'est-ce qu'être « chez soi » ? L'exil est-il une sortie de soi, ou encore une renaissance de soi ?

Il existe sans aucun doute un mode d'être « en exil », un exil à l'intérieur même de la sédentarité, une « déterritorialisation » là même où je suis, pour peu que je sois ou me sente en inadéquation avec le monde dans lequel je vis. Un exil ontologique, habité par le sentiment d'isolement et d'aliénation, et qui dépasse le projet même de départ géographique. Et quand bien même choisit-il, ou est-il contraint à quitter « sa » terre, le migrant ne crée-t-il pas alors cette sorte d'espace intersticiel mi-réel, mi-fantasmatique, son « pays intérieur » ? Le pays de la nostalgie, dans le constant tiraillement de la « proximité du lointain » c'est-à-dire dans lequel le « pays perdu est « le plus lointain des proches et le plus proche des lointains »(5) et où la nostalgie se définirait comme le mal de l'enracinement ( le mal du pays) et du déracinement (le mal du lointain). Car il y a aussi une nostalgie de l’exil – celle qui fait, écrit la philosophe française Barbara Cassin, qu'Ulysse a tant de mal à rentrer chez lui !- , d'un monde sans racines mais « qui ne se referme pas, plein de "semblables" différents, comme soi pas comme soi»(5). Car en passant la frontière, le migrant devient « l’autre », ou plus exactement « une autre personne ». Même attaché à ses racines, autre chose se superpose à cela, quelque chose d’étranger qui devient soi, d’une certaine manière, lorsque « le nouveau devient ancien et l’élan habitude »(5) : on est soi et en même temps un autre, une « troisième personne ». Il faut alors prendre racine autrement ou prendre « autre chose que racine »(5), pour fonder autre chose – car il ne s’agit pas de re-fonder le même. Et l'exil devient réinvention. Comment sait-on alors qu’on est chez soi, comment reconnaît-on « son île », est-on jamais « chez soi » quelque part ? Telles sont très probablement les questions les plus intimes, et les plus complexes, que se pose Sylvie Kaptur-Gintz, dont l'histoire familiale la porte de Brzezniny à Paris, et auxquelles elle tente de répondre par ces œuvres tenant à la fois de l'abstraction et de la cartographie, de la sensualité des textures et du mimalisme chromatique.

 

Les œuvres de la série « Sillons » par exemple, fines plaques de plâtre blanc, sont installées dans leur présentoir comme des cartes postales abandonnées là, dont les vues ont disparu, effacées par le temps, la lumière, la poussière... Des cartes postales hyper fragiles, sans date ni lieu, qui ne disent ni d'où elles viennent ni à qui elles s'adressent, des cartes de villes qui peut-être n'existent plus, de voyages qu'on ne fera plus jamais...Sur la fragile surface, se laissent découvrir toute une trame, des lignes plus ou moins profondes comme une cartographie secrète, mais aussi comme les rides sur une peau qui revient de loin.

Cette peau encore, sur laquelle se dessine toute une géographie, empreinte et brodée : ce sont les « mues », lambeaux en témoignages subtils au milieu des pièces archéologiques du musée. Et à cette cartographie organique répond celle de paysages tramés, brodés, comme d'abstraits paysages, d'on ne sait où ni quand. Ici commence l'exil, ici il nous conduit, dans la dissolution, de gré ou de force, dans l'oubli ou dans l'art, des images réelles, perdues, mourantes, aimées.

 

(1) Interview de Michel Foucault sur France Culture, 1969

(2) L'archéologie du savoir – Michel Foucault- 1969, Collection Tel Gallimard, Paris

(3)The Myth of the Jewish Exile from the Land of Israel-  Israel Jacob Yuval- Skidmore Conference, Duke University Press, 2006 (Professeur à l'Université hébraïque de Jérusalem, Israel Jacob Yuval est un historien renommé du judaïsme médiéval ainsi que le directeur scientifique du Mandel Institute of Jewish Studies.)

(4)Condition de l'homme moderne- Hanna Arendt – 1958, Editions Calmann Levy, Paris

(5)La Nostalgie. Quand donc est- on chez soi? Ulysse, Enée, Arendt - Barbara Cassin- Editions Autrement, Collection « Les grands Mots », Paris, 2013

Partager cet article
Repost0

commentaires