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1 mars 2017 3 01 /03 /mars /2017 15:26
TEXTE - Sandra KRASKER

« Le propre de la réalité humaine,

c’est qu’elle est sans excuse »

Jean-Paul Sartre

L'Etre et le Néant

Ed.Tel Gallimard, p 613

 

 

Dans son œuvre dessinée, Sandra Krasker explore notre rapport au corps dans ce qu'il a de plus intime, entre le « dehors » et le « dedans », le dessus et le dessous, quand affleurent sur la peau et le papier le sang, les veines, les flux de réseaux sanguins ou musculaires, les organes vitaux. On devine dès le premier regard une forme de tension entre la délicate souplesse de son trait et sa nervosité, comme l'expression d'une violence sourde et contrainte, immédiatement perceptible. Dans ce travail de figure, l'artiste, si elle cherche à saisir une forme de vérité tangible – car le corps compose par définition une forme de vérité saisissable, partie visible du monde, « chose étendue » comme dirait Descartes-, semble avoir le souci de signifier quelque chose de l'ordre de l’émotion, du vécu, du ressenti, comme si, au fond, ce n'était pas « le corps » qu’elle dessinait mais, à travers lui, parce qu’il est enveloppe et support nécessaire, la saisie d’une intériorité implicite, le choix de la vulnérabilité de la chair à la fois que de sa puissance, une certaine forme de véracité au-delà, ou en deçà de la matière.

 

Cela étant posé, sa réflexion sur ce sujet a évolué en même temps que sa pratique et, depuis quelques temps, au-delà de cette dimension organique et, disons, spirituelle, le corps dessiné par Sandra Krasker, mis en connexion avec le système extérieur, replacé dans un environnement, se fait désormais à proprement parler « corps politique », c'est à dire corps jeté au monde, mis en situation de confrontation au monde et aux altérités qui le constituent.

Pour l'artiste, le corps est à la fois mémoire de sa propre histoire et mémoire de son rapport au monde, et, dans un rapport dialectique à ce monde, la manière dont il est traité, en tant que sujet-objet, sujet pour soi, objet pour autrui, lui apparait, explique-t-elle, comme un « curseur des droits de l'homme ».

Ainsi, comme elle l'exprime dans l'oeuvre « Out, out, out »(2015), se pose la question « politique » du corps : premier objet de droit et de devoir, matérialisation ou incarnation du sujet, il est aussi premier outil de guerre. Que l'on soit asssaillant ou victime, c'est par lui que la guerre agit. On pense à des œuvres comme « ¡ Revolution y resignation ! » ou encore "¡ No pasaran !"(2014). Ce dessin au fusain, pierre noire et encre rouge de grand format évoque avec force le franquisme, tel qu’il fut vécu, dans sa chair, par la famille de l’artiste, membres de la FAI (Federación Anarquista Ibérica) dont l’engagement politique traditionnel fit des victimes : son arrière-grand-père et son grand-oncle, déjà, avait été prisonniers politiques. Sandra Krasker raconte : « Ma grand-mère catalane et sa famille, anarchistes fortement engagés contre Franco, ont payé fort le prix de la liberté d’expression. Son plus jeune frère, à même pas 20 ans, peu conscient des dangers qu’il encourrait, a été fait prisonnier par Franco, puis envoyé à la légion étrangère. Sur place, ses jambes ont gelés et il a été ramené en Catalogne pour gangrène : opéré à 21 reprises pour stopper la nécrose des tissu, par morceau. Ma grand-mère, infirmière de fortune pendant la guerre, a pris elle-même la décision de couper haut pour tout stopper. Alors, que les médecins ne lui donnaient que 4 ans à vivre maximum… il a survécu plus de 40 ans sous morphine. ». « La dictature », dit-elle encore, « empêche la parole mais surtout laisse ses traces sur le corps, son empreinte pour des années dans la chair. J’ai choisi d’appelé ce travail “ ¡ No pasaran ! ” en mémoire des espagnols qui ont cru que les nationalistes de Franco ne passeraient pas. Franco “a coupé les jambes aux gens”, et leur dignité avec. »

Ce corps est, enfin, premier trophée de guerre, dans sa destruction ou sa violentation. Un corps qui lutte, donc, qui agit ou subit, qui blesse ou est blessé, violé, tué, et ce corps, c'est celui des hommes, des femmes, d'un pays, d'un continent...

Quelque virtuel que tende à devenir le monde, celui-ci est bien réel, avec du sang, des membres et un cœur, organe que l'artiste relie à la violence d'un univers auquel il faut tenter de survivre. Et, lorsque ce corps est celui d'une femme, alors, il y a redoublement de la violence, car il devient objet aussi symbolique que réel de pouvoir et de domination, stratégie militaire, arme, souvent théologisée, de terreur et d'anéantissement. Dans l'oeuvre « The Ennemy inside » (2015), Sandra Krasker évoque cette manière dont « l’occupant introduit sa semence chez l’occupé en signifiant qu’il est là et qu’il ne mourra pas complètement, l’occupé aura l’ennemi dans ses entrailles ».


 

On ne peut dès lors que mesurer le déplacement vers une réflexion ouvertement plus politique et polémique que poétique du travail de Sandra Krasker, même si la notion d' « engagement » dans son art doit être prise d'une manière particulièrement nuancée.

Car, à l'instar des blancs du dessin, espaces à la fois de liberté, d'absence, de mystère et de doute, ce sont les questionnements davantage que leurs résolutions qui animent l'artiste. Aussi se dit-elle souvent moins dans l'engagement à proprement parler que dans la remise en question de certitudes, cherchant plutôt à mettre en lumière ce qui pourrait constituer l'aporie de l'engagement dans le monde contemporain : la nécessité de répondre à des injonctions parfois contradictoires, ce qu'elle définit sous le terme de « double contrainte ».

« Clean Energy » (2015), par exemple, illustre cette sorte de détour : ce travail « sur l'écologie » interroge en fait davantage la propagande écologique de la part des médias et des politiques qu'il ne se positionne contre le nucléaire. Sandra Krasker cherche à pointer les ambiguités, les dualités, les paradoxes : comment on nous enjoint à être plus citoyen, plus « écolo », nous vendant la frugalité comme un concept branché et rendant désirable la déconsommation, et, dans le même temps nous exhorte-t-on à allonger toujours plus la liste de nos envies, sous la promesse d'une vie plus esthétique, masquant d'évidentes, triviales et probablement nécessaires, raisons économiques. Ou encore lorsqu'il s'agit de dénoncer l'horreur de la guerre, la famine ou la pauvreté, mais sur les tapis rouge et en robe de soirée. (« Outside » (2015)). Tiraillés entre ces injonctions diverses, nous finissons, dit-elle, dans une « culpabilité presque religieuse ». Après tout, l'indifférence ne serait-elle pas pire encore ? C'est surtout très démodé, et peu populaire, de ne pas se sentir concerné...Ainsi va la servitude volontaire aux nouvelles idoles, aux formes nouvelles de l'aliénation que sont, plus que jamais dans toute l'histoire de l'humanité, le regard des autres posé sur nos vies, et l'obligation que celles ci ne soient pas banales – alors même que la banalité est l'essence même de l'existence humaine-. Les nouvelles technologies de la communication, les réseaux sociaux ont probablement modifié en profondeur la représentation historique de l'engagement. Le « like » est sans doute la figure la plus pauvre, le degré zéro de l'engagement mais il est néanmoins et il est, au sens sartrien, ce qui signale que je suis jeté au monde, « liké » ou « likant ». Et si je ne « like » pas, si je refuse cela, je suis encore « embarqué » pour reprendre le mot existentialiste de Pascal car, tel l'athé, je refuse mais ne réfute pas. Le « like » est là que je le veuille ou non. C'est un peu cela que Sandra Krasker observe, dans cette série, « E-monde » ( 2014) - dans un jeu de mot qui ne doit rien au hasard et qui nous rappelle à cette phrase de Sartre « l'homme est celui par qui il se fait qu’il y ait un monde. »*-. Sandra Krasker pointe l'impérialisme de l'image, et en particulier de celles produites, et émanant de la Toile, cette sorte de vortex du tout et du rien, aspirant et d'une certaine manière édulcorant tout, des émotions les plus contraires, du sublime à l'abject, mais support d'un narcissisme triomphant qui se perd dans le miroir de l'écran...Tout se vaut dans les images qui défilent et nos éphémères indignations, et dans le même temps, nous voici sommés de nous exprimer, de prendre partie. C'est cette double contrainte dont nous parlions à propos de l'engagement.

 

C'est en ce sens que pour l'artiste, la question du féminisme est un parangon de cette aporie qu'elle qualifie de « schizophrénique ». Ainsi a-t-elle intitulé un de ces dessins « Ne me regardez pas » ( 2016). Ne me regardez pas ? Quand partout se répandent les images de corps féminins dénudés, objets de pouvoir et de liberté pour les uns, de tentation et de pêché pour les autres, un tel ordre devient un impossible pari. Puis, au travers de nombreuses représentations de femmes, et ici, de ces trois figures – Beyoncé, Lou Doillon, Kiki de Montparnasse-, Sandra Krasker continue de demander ce qu'est « être féministe », de quelle manière faut-il envisager le corps féminin pour se tenir dans une posture féministe acceptable? Beyoncé, qui use de son corps déifié comme d'une arme de pouvoir massif est-elle moins féministe que Lou Doillon qui revendiqua un jour à cet égard que « (s)a grand-mère a combattu pour autre chose que le droit de porter un string »**, tout en posant elle-même nue pour Playboy ? Toujours l'artiste questionne les formes de l'affirmation et de l'engagement mais ne tranche pas.

Car il y a peut-être au fond de cette irrésolution l'irrépressible rêve de petite fille, celui de renvoyer dans le miroir l'image de son idole, processus d'identification à une forme de la féminité, quelqu'elle soit.

Dans une nouvelle expérience formelle, dans laquelle elle introduit le mouvement, au travers d'un dessin d'animation d'un peu plus d'une minute, Sandra Krasker réactive cette notion d'idéal identificateur, qu'elle a choisi d'incarner en « son » idole de jeunesse, la Gilda de Charles Vidor (1946), la Rita Hayworth éternelle dans sa splendeur, la quintessence de la femme fatale. Car même fabriquée de toutes pièces par Hollywood, tranformée presque de force en objet sexuel, fantasme pour soldat américain, « bombe atomique » avant l'heure, Gilda/ Rita reste pour toutes les femmes du monde l'image d'une sensualité indomptable et pour l'artiste « une idole transgénérationnelle de mère en fille, construisant un mythe de la féminité »

Alors faut-il tuer l'idole ? Une nuit, hélas, suffit. « Les hommes s’endorment avec Gilda et se réveillent avec moi. »

 

Sandra Krasker sait bien qu'il s'agit là d'une fable produite en studio, d'une forme de cinéma, voire même d'une forme de féminité, qui n'existe plus. Y a-t-il seulement chez elle une certaine idée de la nostalgie, d'un monde moins âpre et surtout moins volatile, dans lequel on ne tue pas trop vite ce que l'on a adoré ? Il y a surtout en elle, et c'est là sa force, une authentique lucidité, se manifestant dans la volonté de déconstruire, comme on démonte un mécanisme pour en inspecter les pièces, les mythes qui nous conditionnent et occultent notre liberté et notre lucidité.

Le dessin est l'outil de cette déconstruction en même temps que de l'irréductibilité de la réalité créatrice humaine à la technologisation du corps. L’artiste a sciemment choisi le dessin, médium minimaliste à l'épaisse temporalité, à l'exact opposé du flux incessant qui nous dévore et de la fugacité des images. Et si son crayon peut être perçu comme une extension de son corps, de sa main, si en outre elle dessine souvent des corps dont les frontières se dissipent, le dessin s'affirme comme anti techno-corps, l'inverse du Golem que l'homme contemporain croit – ou craint de – devenir. Pleine expression du libre-arbitre, ce dessin-là, n'est le produit d'aucun automate, d'aucun programme, ni d'aucun corps-machine dont tablette, ordinateur ou téléphone seraient les greffons.

Ce dessin-là est pour Sandra Krasker, comme pour nous, l'expression d'un esprit incertain, tumultueux et intranquille, c'est-à-dire vivant et libre.

 

* Jean-Paul Sartre- L'Etre et le Néant – Ed. Tel Gallimard – p 612

** Interview pour El País, Juillet 2015

 

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