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1 décembre 2014 1 01 /12 /décembre /2014 14:50
TEXTE - François FRIES - Des paysages glissants

«Ce que je fais m’apprend ce que je cherche». Cette phrase de Pierre Soulages, que François Fries cita un jour lors d'un entretien pourrait résumer -s'il le fallait- toutes les heures passées depuis bientôt dix ans par l'artiste dans ses ateliers successifs. Car en peignant, François Fries, inlassablement, cherche. Que l'on puisse se poser la question de la vanité d'une telle entreprise importe peu. Avec le temps, la dimension ascétique et méditative de l'exercice quotidien de la peinture auquel il se soumet s'est révélée comme une évidence et une nécessité. Son profond élan vers la peinture, François Fries le nourrit ainsi avec une constance étonnante au regard de la frivolité de notre temps, de notre amour- et de notre inquiètude en même temps- du fugace et de l'éphémère. Ce sillon qu'il creuse n'est peut être rien autre chose qu'une question permanente, perpétuellement posée et re-posée. Cela pourrait être une question métaphysique, de celles qu'on intuitionne sitôt que l'on s'interroge, de celles que l'on pose sans jamais trouver de réponse suffisamment satisfaisante pour en rester là - Pourquoi y a t-il quelque chose et pas plutôt rien?-. Mais toute métaphysique et méditative qu'elle puisse être, la question s'enracine chez François Fries dans toute son emprise réelle, dans l'affrontement que le peintre connaît bien, avec la toile, la matière, physique. Car c'est dans le faire («ce que je fais...») que sa recherche nait, s'épanouit, s'exécute sans jamais s'achever ni se dissoudre. François Fries cherche, sait-il seulement quoi? Ce dont il est sûr, désormais, c'est que faire, peindre, jour après jour penché sur ses couleurs et ses toiles, donne forme, une forme toujours insuffisante mais présente au moins, à sa recherche.

 

Une quête personnelle, donc, une sorte de mantra, qui finit par se passer du discursif. On le sait, François Fries aime la fiction: celle que produit le cinéma -son autre territoire-, auquel il se réfère souvent pour parler de «manières de faire» mais aussi pour installer l'atmosphère d'une série qu'il commence. Les titres de ses oeuvres, souvent, étonnent, par leur dimension fictionnelle au regard de ce que montre la toile. Mais raconter ou se raconter une histoire, l'histoire d'un train traversant à toute vitesse un paysage dont, passager, on ne retiendrait qu'une fugitive image, ou l'errance d'un touriste dans un musée, les yeux glissant de toile en toile, sans vraiment en regarder aucune, conservant dans sa mémoire quelques bribes, souvenirs fugitifs de formes et de couleurs, ou encore imaginer la manière dont «tout s'écoule, même les montagnes»... tout cela n'est peut-être qu'artefact d'un phénomène rendant les mots provisoirement obsolètes. Je fais, je peins, et en peignant, les mots se dissolvent -ils se sont souvent, par le passé, dissous, matériellement sur la toile (toute sa série des «Ecrits sur toile de lin» - 2007-2011)- et l'essentiel affleure. "Si on peut le dire, pourquoi s'embêter à le peindre?"

 

Ce sont ces mots de Francis Bacon – artiste dont l'univers paraît a priori fort éloigné de celui de François Fries- qui nous viennent, pour exprimer avec la brute simplicité de l'artiste irlandais cette sorte d'évidence de la peinture, constituant néanmoins une piste pour entrevoir ce qui peut fondamentalement motiver un artiste à faire acte, chaque jour, des années durant, de peinture...

Bacon trouvait la peinture infiniment excitante – plus excitante que la vie probablement. Et il ya quelques chose de cela dans l'engagement de Francois Fries dans la peinture. Il en a parlé, souvent, de cette joie oscillant entre l'allégresse enfantine et l'enthousiasme du scientifique dans son laboratoire. Ah, la petite cuisine des pigments, des huiles, de la résine, la petite chimie qui opère, parfois à son insu, la découverte au matin de ce qui est advenu des élans de la veille, une fois les matières sèches. Les moments de doute, de questionnements, les tentatives et les échecs, mais aussi les triomphes et les pures réussites...Il ya dans l'atelier d'un peintre passionné de quoi renouveler chaque jour sa réserve d'exaltation.

Mais cette exaltation seule ne saurait suffire à nourrir le choix d'une vie. Car peindre, pour François Fries, ne relève pas tant d'un geste, fusse-t-il originel, que d'un acte, d'un engagement, murement réfléchi, y compris à l'aune des réalités matérielles que le monde contemporain – celui de l'art et celui du commerce des hommes en général- n'aura pas manqué de lui rappeler.

Parce qu'il n'est pas impossible que l'acte de peindre, aujourd'hui, s'inscrive aussi comme un acte de résistance, une manière obstinée de vouloir continuer, quoiqu'il en soit de ce monde, à retenir quelque chose – une image- quand la plupart des hommes, à la manière des visiteurs trop pressés de quelque foire d'art contemporain, sont déjà partis regarder aillleurs. Retenir la figure abstraite d’une sensation, d’une « réalité floue, impalpable, insaisissable »...

 

On a souvent évoqué, à propos du travail de François Fries la part expérimentale, voire scientifique, dans l'élaboration de ses processus. Une expérimentation d'abord,, littéralement, comme une mise à l’épreuve de l’essence même de la peinture et de l’acte de peindre. Une exploration de la peinture comme matière, surface, forme, physicalité, texture, réaffirmant par là le manifeste de Support Surface - «l’objet de la peinture, c’est la peinture elle-même». Une attitude scientifique, car il s’agit bien pour l’artiste d’élaborer des dispositifs, de se confronter au geste comme à une hypothèse, de contredire, parfois, ses intuitions. C’est en ce sens qu’en «laissant faire, et parfois se faire» le tableau, comme il le dit, François Fries interroge la nature de la peinture et, d’une certaine manière, se met lui-même à l’épreuve dans son statut d’artiste.

Mais, pour reprendre les mots de Merleau-Ponty, “La science manipule les choses et renonce à les habiter”*.  Et c'est bien ici que se séparent le fait d'intentions expérimentales manifestes et la vérité, peut-être, de l'engagement du peintre. Car, toujours avec Merleau-Ponty, nous pouvons penser avec l'artiste que la spécificité de sa position de peintre, c’est sa manière de « se laisser imprégner, transpercer par le monde, qui résonnant en lui, est reconstruit et ensuite projeté sur la toile. »* Offrant une vision des « sous-bassements du monde perceptif », ne rend-il pas visible ce que le « profane » croit invisible ? N'est-ce pas là précisément le sens de cette persévérance à saisir pour toujours dans les rêts de la peinture, de la résine, le « presque-rien »** d'une vision, image évanescente perdue depuis longtemps ? Une manière de retenir le monde, contre toute logique héraclitéenne ? Tout contre, aussi, car dans le même temps, il y a chez François Fries cette exigence d'une vision, et d'une pratique, perpétuellement renouvelées, une volonté, au regard de la dimension sérielle de son travail, de « relancer sans cesse les dés », comme si rien n'était jamais ni répété, ni clos, ni acquis.

 

On pense à ce mot de Harold Rosenberg, à propos de l' « action painting », qui pourrait, d'une certaine manière, s'appliquer au travail de François Fries, pour qui, sans aucun doute, la toile restera toujours cette « arène dans laquelle agir » dont parlait le critique américain, cet espace auquel toujours se confronter, et dont le résultat, la peinture, ne sera jamais un « produit fini » mais une pratique complexe, nécessaire et toujours « in progress »...

 

* Maurice Merleau-Ponty – L'oeil et l'esprit – Gallimard, 1964

** On fait référence ici plutôt au « presque-rien » de Vladimir Jankélévitch

 

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