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18 septembre 2015 5 18 /09 /septembre /2015 20:56
"L'auberge" - Estelle LAGARDE- Le livre

Dans les années 50, à Saint-Yrieix-le -Déjalat, village au cœur de la Corrèze, sur le plateau de Millevaches, il y avait cinq cents habitants, et une auberge, un bar-hôtel-restaurant familial, que les propriétaires rénovèrent peu après son acquisition, au lendemain de la guerre. Aujourd'hui, l'auberge a fermé ses portes aux clients, seuls les héritiers s'y retrouvent parfois, le temps d'une fête familiale, faisant revivre pour quelques heures le bar en zinc, les tables en bois sombre, et les papiers peints d'époque, surannés mais à peine défraîchis, les mêmes qu'en 1951.

 

Liée par des souvenirs d'enfance à ce lieu atypique, Estelle Lagarde y a posé son objectif, convié des personnages, à jouer, ou à rejouer, pour nous et avec nous, l'histoire rêvée de cette auberge, portrait d'un aspect de la France qui n'existe plus, celle des voyageurs en pension et des familles en vacances, mélange joyeux et nostalgique d'une certaine douceur de vivre et d'une époque sans doute révolue.

Car d'emblée il règne dans cette série photographique une atmosphère particulière, une certaine vision d'une vie « d'avant ». On est transporté par le charme désuet des lieux, par cette ambiance populaire d'une France d'après-guerre, cherchant à profiter enfin des congés payés, tentant de revivre après les drames, et affleure une nostalgie, peut-être fantasmée, de ces années 50 où l'espoir était à nouveau permis, et la modernité balbutiante.

 

Pour la première fois sans doute, Estelle Lagarde a ici opté pour une certaine fraîcheur, une légèreté, qui lui est inhabituelle. Et les textes qui accompagnent les images, bien que laissant toute possibilité narrative ou fictionnelle aux photographies, ouvrent à une poésie gouailleuse et décalée, et nourrissent la fantaisie de ce projet photographique, dont l'humour flirte parfois avec l'absurde.

Tout cela, cette liberté de ton, comme délesté, semble nouveau dans le travail d'Estelle Lagarde, dont on a connu des travaux plus sombres et plus inquiets. Cependant, il ne s'agit pas d'une simple variation, ou d'un revers, d'un retournement, car on y retrouve assurément son vocabulaire formel et une correspondance certaine avec ses séries précédentes. Et une réflexion, plus subtile encore, sur la question essentielle de la temporalité.

Parmi les éléments récurrents dans son œuvre : le choix d'un lieu à l'abondon - ici cet hôtel-restaurant resté « dans son jus », avec ses papiers peints et ses nappes à fleurs-, une dramaturgie précise des images, habitées par d'étranges et fantomatiques présences, absentes, comme des songes ou des ombres, des traces, des souffles...Car il y a toujours chez Estelle Lagarde, même sous les dehors les plus légers, comme ici, quelque chose de fragile et d'intranquille, et les images de « L'auberge » ne dérogent pas à cette nécessité intérieure, fil conducteur de toute son œuvre, cette conscience aigue du temps qui passe et de la disparition.

Oui, la mort rôde toujours, celle de ceux qui un jour passèrent par là, y burent, mangèrent et dormirent, aimèrent maris, femmes et enfants...que sont-ils devenus ? On entendrait presque, comme un écho lointain, aussi attendrissants que mélancoliques, les cris et les rires, l'orchestre d'un mariage célébré ici, tous évanouis dans les limbes de l'irréversible et des étés perdus. On se prend à se remémorer au fil des images « les rencontres sans lendemain et toutes les premières-dernières fois perdues dont notre route est semée. »*. Car qu'est-ce que la nostalgie sinon la conscience de quelque chose d'autre, d'un ailleurs, d'un contraste entre passé et présent ? Et cette nostalgie n'est-elle pas provoquée essentiellement par l'irréversibilité du temps, le flux insaisissable de la temporalité? « Un voyageur peut toujours revenir sur ses pas. Mais sur l'axe du temps, il n'y a pas de retour en arrière. Ce qui est perdu l'est à tout jamais »* L'objet de la nostalgie, ce n'est pas tel ou tel passé, mais le fait même du passé, dont la relation avec la conscience d'aujourd'hui, justifie que le charme inexprimable des choses révolues ait un sens.*

Pourtant, de même que l'Ulysse déçu de son retour à Ithaque, décrit par Jankelevitch, inutile d'espérer trouver ici quelque chose d'une véritable et authentique histoire (res)sortie du passé. Le voyage dans le temps est un impossible voyage. Estelle Lagarde l'a compris, contournant l'écueil de la reconstitution, de l'évocation passéiste. Ses mises en scène offrent sans détour ce « décalage » qui dit : rien ne pourrait jamais être semblable à ce qui fût, aussi, voici autre chose, une autre histoire...Personne, pas même ceux qui y vécurent, ne revient à l'auberge de Saint-Yrieix-le -Déjalat, et ne retrouve ici les images de ce passé. Estelle Lagarde construit bien autre chose, une fantasmagorie de la nostalgie : telle est la force de cette série qui affirme, paradoxalement, que rien n'est « déjà-là ».

Alors Estelle Lagarde peut-elle se saisir pleinement de la liberté de la fable, jouer du fantastique et de l'onirique, écrire un poème ou un conte de fée parfois réjouissant, parfois angoissant, et la présence menaçante ou déjà trépassée des animaux – corbeaux noirs et autres gallinacées- renforce cet affleurement permanent de l'éphémère et de la mort.

 

Cette allusion à la mort se tient aussi probablement dans la substantielle présence de la nourriture qui ponctue les images, ainsi de l'impressionnante « Venus barbaque », sorte d'autoportrait vorace et étonnant. C'est que le point de départ du projet de « L'auberge » était intimement lié à une réflexion sur la nourriture, au rapport que nous entretenons avec elle. Or quel lieu plus évident qu'une auberge, dont la dimension triviale est le principe même, dès son apparition au Moyen Age ? Car à l'auberge depuis toujours, on vient pour satisfaire les besoins les plus primaires, manger, boire, dormir...d'où cette espèce de sensualité presque rabelaisienne, qui ressort de ce travail, tant par les images, faisant la part belle à cette dimension prosaïque de la nourriture, que dans les textes accompagnant les images, les jeux de mots, et l'utilisation d'expressions populaires prises poétiquement «Tu me saoûles» ou encore « Je vais te manger », prononcé par une mère amoureuse à son bébé, posé sur la table dans une marmite !...

Et justement, cette sorte de voracité, ce lien charnel et organique, au corps et à ce qui le nourrit s'inscrit tout autant sinon davantage comme une apologie de la vie, de ce qui tient en vie mais aussi de ce qui relie. Car la question de la nourriture, au delà de sa dimension organique, fonctionne, et l'auberge là encore, dans son histoire, le confirme, comme lien social (la salle à manger, le bar), familial (le repas de famille), évoquant le couple, l'enfance, la domesticité...qui peut n'être pas exempt des petites misères de la vie conjugale, comme en attestent par exemple le vieux couple des « Botanistes », celui des « Improbables », les « Tapettes » ou encore la pièce montée déjà en péril de « La cerise sur le gâteau ».

« L'auberge » excite ainsi tout un imaginaire fertile autour de l'hôtel, des histoires qui s'y vivent, des voyageurs qui s'y croisent, entrelacant ainsi leurs destinées, puis disparaissent, incarnant le lieu idéal pour matérialiser ce souci de l'histoire et du vécu. Car il y a peu de lieux aussi chargés que ces chambres où dormirent tant de personnes, lieu de passage, abri transitoire, théâtre de drames et de joies, espace anonyme**, que cette salle à manger dont les murs portent fantasmatiquement l'empreinte invisible des fêtes, mariages et anniversaires qui s'y déroulèrent, que le bar où s'accoudèrent tant de gens venus noyer leurs soucis et leurs chagrins, ou rire, ensemble, à la croisée de l'intime et du collectif...Toutes ces vies mêlées, perdues, effacées, ce concentré du monde, cette comédie humaine oscillant perpétuellement entre l'évidence du drame et l'éphémère plénitude d'un moment de grâce.

 

* Vladimir Jankélévitch, L'Irréversible et la Nostalgie, Éd. Flammarion, 1983

** d'après Nathalie H. de Saint Phalle, Hôtels littéraires, Ed. Quai Voltaire, 1991

 

Texte pubié dans l'ouvrage"L'auberge" d'Estelle Lagarde - Exposition itinérante en 2015 et 2016

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