« C’est un travail de juste mémoire,
cernée de noir comme la douleur des
pierres »
Jean-Yves MALLAT
Pour cette première exposition de l’année, l’Espace 111 a choisit de rendre un hommage à l’artiste franco-israélien, et montreuillois, Ben-Ami Koller. En présentant quelques uns de ses dessins et peintures de la dernière période, l’Espace 111 met en avant la dimension profondément humaniste de ce dessinateur virtuose, dont le trait sûr, au crayon, à la pointe d’argent, à la pierre noire, à la sanguine, à l’encre de chine, ou à la peinture, et la puissance de représentation de l’humain, ici dans ses plus profondes souffrances, ont fait la renommée.
Cette dernière série est unanimement considérée comme le chef d’œuvre et le point d’orgue de sa longue et prolifique carrière d’artiste.
Il se passa de nombreuses années, presque quarante ans, entre le jour où, à 19 ans, Ben-Ami Koller écouta sa mère lui raconter plus de sept heures durant les crimes que les nazis commirent sur sa famille déportée et décimée à Auschwitz, et celui où, après avoir magnifié la sensualité des corps et des visages dans leurs courbes solaires et exploré les abysses de l’abstraction, il prit, enfin, ses huiles et ses encres, ses pierres noires et ses pastels, pour accoucher de cette série, « Corps en souffrance », la plus poignante de toutes, sans doute, qu’il montrera pour la première fois en 2008 sous le titre « A tous les miens que je n’ai pas connu ».
Dès lors, les œuvres jaillissent de lui, comme mû par une force extérieure et, confie-t-il « je ne peux rien faire d’autres que de peindre, de peindre, de peindre… ». Manière d’exprimer ce qui procède pour lui désormais d’une absolue nécessité, celle de la mémoire de l’indicible, celle, comme l’écrit son amie Evelyne Artaud, de cette conscience « d’appartenir à un siècle de barbarie, de violence et de mort », lui qui affirmait tant aimer la vie.
« Depuis plus de deux ans déjà, j’ai orienté ma démarche vers le corps en souffrance… J’ai résolument tourné le dos à la couleur et à l’abstraction, et je suis revenu vers le corps et le visage exclusivement. Cette orientation a été en grande partie déterminée par l’histoire de ma famille ; le déclencheur fut le drame de la Shoah et de la déportation, puis mes recherches se sont étendues à un questionnement plus général sur la souffrance infligée au corps et à l’esprit. Cette préoccupation était déjà inscrite en filigrane dans mon travail depuis longtemps sans que je l’aie appréhendée clairement et sans que j’en aie fait la charnière de mon travail au point où je l’amène actuellement. Je pense que mon âge et mon vécu ont une importance énorme dans cette prise de conscience », expliquait Ben-Ami Koller en 2008.
Son expressionnisme grave et nourri des figures de la douleur et de la destruction le range au côté de Goya, de Picasso, de Bacon ou de Zoran Music. Les corps des suppliciés qu’il dessine, sans spectacle mais sans concession*, donnent à son œuvre une dimension sacrée.
Loin d’exorciser l’horreur, il semble qu’il faille oser montrer, et regarder, ces œuvres à la violence émotionnelle dense, qui nous exhortent à ne pas croire que le temps des crimes contre l’humanité est révolu, qu’ « il ne faut pas nous chanter victoire, il est encore trop tôt : le ventre est encore fécond, d'où a surgi la bête immonde. »**
* d’après Jean-Noël Cuenod
** Bertolt Brecht - « La Résistible Ascension d'Arturo Ui » (trad. Armand Jacob) (1941), dans Théâtre complet, vol. 5, éd. L'Arche, 1976
Ben-Ami Koller (dont le prénom signifie « fils de mon peuple », en hébreu) est né en 1948 à Oradea en Transylvanie, une région de Roumanie, qui fut hongroise avant la guerre, et disparu brutalement en 2008. A l'âge de 7 ans, Ben-Ami Koller est distingué par un premier prix d'aquarelle dans le cadre d'un concours international organisé par la Chine. Après des études d’arts plastiques à l’Académie des Beaux Arts de Bucarest, il émigre en Israël en 1974, avant de choisir de s’installer en France, à Montreuil, en 1981.
Internationalement reconnu, ses œuvres ont été montrées dans plus de 200 expositions personnelles et collectives en Europe, en Amérique, en Israël et au Japon. Ses œuvres figurent dans des collections publiques - Fonds national d’art contemporain, Bibliothèque nationale, Conseil général des Hauts-de-Seine, Fonds d’art contemporain de Seine-Saint-Denis, etc. - et privées : Narodni Galerie (Prague), Novotel et Axa. Le travail de Ben-Ami Koller a fait l’objet de plusieurs films, dont deux de l’Institut national de l’audiovisuel (INA).
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