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10 avril 2014 4 10 /04 /avril /2014 16:24

A l'occasion de l'exposition personnelle d' Ilias Selfati à la Galerie Shart, à Casablanca (Maroc), un catalogue sera publié avec un texte que j'ai signé.

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"Sangrita" - Ilias Selfati -

Galerie Shart

Ouvert de 10h à 12h30 et de 15h30 à 19h30
Fermé dimanche et lundi

12, rue El Jihani, Casablanca
+212 05 22 39 49 80
info@galerie-shart.ma

Casablanca (Maroc)

Jusqu'au 10 mai 2014 

 

 

« SANGRITA »

Pendant longtemps, c’est en quelque sorte l’enfance, dans ses bribes de souvenirs, ses  images remontées de la mémoire, ses sensations, ses impressions…qui, d’une certaine manière,  fondait l’art d’Ilias Selfati.

D’abord, les sensations au contact de la nature. Il se souvenait des arbres, des chevaux que son père, cavalier dans l’armée royale, lui fit aimer dès son plus jeune âge. De cela il tirait un intérêt sans cesse renouvelé pour la représentation botanique ou zoologique, pour les plantes et les fleurs, les animaux, cheval ou scarabée, avec une poésie solitaire et mélancolique.

Il se souvenait de la lumière blanche de Tanger, des contrastes avec la fraîcheur sombre des intérieurs, de la chapelle peut-être de l’école catholique qu’il fréquenta enfant. De là, aussi sans doute, sa fascination pour la beauté des ombres, de son amour pour le noir, la puissance du noir, sous toutes ses formes et dans toutes ses nuances. Voile de noir sur noir, ou noir profond sur fond clair…Dans ses jeux d’ombres, Ilias Selfati s’ingénie à des matités absorbant la lumière, des contrastes la restituant, des clairs obscurs moins graphiques que délicats. « Le beau perd son existence si l’on supprime les effets d’ombre » écrivait Tanizaki*.

Il se souvient de cette Sœur de l’école catholique, qui peignait des aquarelles qui le fascinait, et des premiers pinceaux qu’elle lui offrit. Il n’avait pas encore 7 ans. Il se souvient, un peu plus tard, de Khalil Laghrib, son professeur d’arabe, peintre qui, dit-il, lui donnera “le sens du crayon et du papier”, et des livres d’art de la Bibliothèque nationale espagnole de Tanger. Quelques années plus tard encore, naturellement, il fera l’école des beaux-Arts de Tétouan, puis poursuivra par les Beaux-Arts de Madrid, où il se spécialisera dans l’art de la gravure et de l’estampe.

On retrouve aujourd’hui toujours l’empreinte profonde de cette formation dans son œuvre, dans la manière de traiter les sujets en formes élémentaires et dépouillées. Dans la palette des noirs, des silhouettes se dessinent, presque minimalistes. Les formes archétypales, parfois au bord de l’abstraction, semblent aspirer à dégager une essence des formes, comme une tentative de saisir « les choses mêmes », quel qu’en soient leurs variations réelles. Ses dessins, ses peintures dégagent ainsi un essentialisme subtil,  ambitionnant de tirer les images vers une forme de l’éternité.

Mais il serait réducteur de voir en Selfati un artiste tourné vers le passé, un artiste de la nostalgie et dont une partie de l’œuvre, sous les dehors calmes et paisibles d’une peinture « naturaliste » soit seulement propice à la méditation. Car Ilias Selfati est aussi, et surtout, un homme de son temps, résolument sensible à l’époque trouble dans laquelle il vit et que nous traversons. Sans concessions, c’est à elle aussi qu’il pense, car il n’entend pas s’y soustraire, laissant peu à peu venir dans sa réflexion , sa pratique et ses sujets quelque chose de plus en plus politique, engagé, et percutant .

Déjà en 2011, il avait réalisé une série dont le sujet, apparemment moral – « Les sept péchés capitaux »- laissait entrevoir le sens de sa démarche. Voici, par exemple ce qu’il disait de la luxure : “C’est quand il y a une force exercée sur l’autre. Je l’ai dessinée sous forme de crâne, c’est la mort dans toutes les guerres. C’est l’Irak, le Rwanda, c’est chez les militaires…C’est quand on perd tout respect pour la vie”. Ou encore, lorsqu’il décide d’exprimer « La colère » avec un pistolet plein cadre sur une toile d’un mètre carré, au fusain. Se dessine alors avec force quelque chose de l’ordre de la rébellion, d’une authentique colère contre le mépris de la vie, la violence et la guerre, qui, l’artiste ne peut l’ignorer, constituent pourtant l’indépassable horizon de l’action humaine. C’est encore révolver au poing qu’il apparait, en 2012, dans une exposition intitulée « Please, bring punk back » : sous l’optimisme désespéré propre à la culture punk à laquelle Selfati fait ici allusion, sourd l’urgence d’une révolte. Puis, en 2013, à Paris, avec l’exposition « Arrest », Selfati dévoile de manière plus explicite qu’il ne l’a jamais fait ce qui le préoccupe et l’agite, et le regard, d’homme engagé, qu’il pose sur le monde contemporain. Depuis quelques années, Ilias Selfati archivait des photographies, la plupart issues de la presse quotidienne espagnole, montrant des arrestations, photographies le plus souvent prises sur le vif et sans qualité plastique, constituant ainsi le matériau qui allait lui servir pour « Arrest ». Nous y voici, dans cette observation bien plus inquiète que désabusée de la violence humaine, et en particulier, et ce n’est sans doute guère un hasard, de la violence instituée, impermanente et sujette à l’arbitraire. Dans ces « arrestations », la contrainte des corps figurée par Selfati manifeste le fameux paradoxe de la répression étatique, dans le totalitarisme comme en démocratie, « violence légitime » dont les Etats détiennent le monopole, selon l’expression de Max Weber**.

Dès lors, en artiste engagé dans son temps, Selfati nous invite à observer le monde présent sous le prisme de son art, romantique à sa manière, plus mélancolique que nostalgique, d’un romantisme contemporain nourri de l’observation des dérives de nos sociétés, de la guerre à l’obsession de la sécurité, du terrorisme à l’impérialisme marchand contre le vivant.

Et voici donc « Sangrita », mot espagnol – Ilias Selfati, qui a vécu vingt ans en Espagne, est profondément hispanophone- signifiant « petit sang ». Un titre coup de poing, polysémique, qui parle du sang qui coule, sur les trottoirs des villes en guerre et sur les champs de batailles contemporains, nombreux…

 

Les œuvres en technique mixte sur toile (dessins, fusain, acrylique),  de grand format  ou plus petits,  sur carton ou papier aquarelle, offrent un panorama d’images de guerre et de violence, traités dans sa manière désormais habituelle, à partir d’images d’actualités, alternant avec des focus symboliques : une main, un poing, un revolver… Passées au filtre de son énergie créatrice et de son art, ces images « documentaires », presque méconnaissables en tant que telles, se voient transvaluées plastiquement et esthétiquement, Selfati cherchant à en exfiltrer la permanence.

 

Aujourd’hui, avec « Sangrita », Ilias Selfati franchit un pas supplémentaire, qui corrobore son intuition esthétique. Dans sa manière de traiter l’image, la tirant vers l’essentiel, vers cette permanence étrangère au flux médiatique, il sentait que cette question de la violence et de la guerre, qui le hante depuis si longtemps, n’est pas une question d’actualité. C’est un fait. Immémorial, résistant à tout progrès, quoiqu’on en dise ou espère, le fait de la guerre se perpétue. S’intéressant désormais davantage à la « nature humaine » qu’à la nature naturelle, il saisit comment infuse la violence, dans le quotidien d’une vie sociale et politique, la même violence depuis toujours, même sous les dehors les plus policés, celle dont parlait le philosophe anglais Thomas Hobbes, théorisant la fameuse locution de Plaute « homo homini lupus est »***.

 

Et pour appuyer cette intuition, Selfati cette fois ne se limite pas à des images d’actualité mais se réfère aussi à l’histoire, et à l’histoire de l’art – pour laquelle le sujet de la guerre est un sujet majeur- se référant, par exemple, à Lee Harvey Oswald, l’assassin de Kennedy, ou à l’œuvre "Quartier Chinois, Saigon, 1er Février 1968"de Yan Pei Ming, avec qui l’artiste partage d’ailleurs une certaine manière de conceptualisation du réel, ou encore le célèbre « El dos de mayo de 1808 en Madrid» de Goya, grand peintre de la cruauté humaine s’il en est.

 

L’art de Selfati atteint ainsi son point d’universalité, exhumant et réinscrivant par son trait la réalité souvent sombre de l’histoire humaine au plus profond de la mémoire collective.

 

 

 

* Junichiro Tanizaki, Eloge de l’ombre, 1933

 

 ** Max Weber, Le savant et le politique, 1919

 

*** « L’homme est un loup pour l’homme » (Plaute- Asanaria, puis plus tard, Thomas Hobbes- De Cive)

 

 

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Published by Marie Deparis-Yafil - dans Publications
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