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19 février 2011 6 19 /02 /février /2011 21:53

 

Pour sa première exposition personnelle à New-York, Zevs a le privilège d'avoir été choisi par la De Buck Gallery pour son ouverture officielle.

 

zevsdebuck.jpg

 

A cette occasion, un catalogue est publié, avec des textes de Carlo Mc Cormick, curator et critique new-yorkais spécialiste de l'art urbain, Stéphane Malysse, anthropologue brésilien, et moi-même.

 

Je livre ici le texte en français (le catalogue est évidemment en anglais) 

 

 

« Liquidated Version » - ZEVS

 

 

Un soir de novembre 2010, une rue des beaux quartiers de Sao Paulo…Une jeune femme déambule, nue, puis, soudain, s'écroule au sol. Le sang coule. Autour d’elle, des traces étranges, un L, un V : le crime semble signé…Les top models, seraient-elles les premières "victimes" de l'industrie de la mode?

A priori, la performance de Zevs -avec le mannequin brésilien Marina Dias dans le rôle de la victime- pourrait être appréhendée comme une réponse mi trash mi cynique  à celle orchestrée par Vanessa Beecroft, en 2006, au moment où Louis Vuitton ouvrit son flagship sur les Champs Elysées. L’artiste new-yorkaise avait alors mis en scène des jeunes femmes nues dont les corps, pliés aux exigences de l’agencement et des présentoirs du magasin, ainsi que de la forme du logo, dessinaient les lettres entrelacées de la célèbre marque. Ainsi, le model symboliquement assassiné dans les rues de Sao Paulo semble en signer l’épilogue . Il n’y a qu’un pas du luxe à la luxure, on commence dans la volupté et on finit sur le trottoir.  

 

Cela étant, au-delà de cette anecdote, la performance "Victim" est particulièrement intéressante pour qui souhaite approcher le travail de Zevs, car elle synthétise un certain nombre de pratiques récurrentes chez l'artiste au cours de ces dernières années, comme autant de formes d'autocitations ou de traversées des repères dans son vocabulaire graphique et sémantique.

On y trouve, par exemple, une référence aux "Visual Attacks" (2001), lorsqu'il s'agissait de shooter d'un flash de peinture rouge sang entre les deux yeux  le mannequin sur l'affiche, déshumanisé par la magie de Photoshop, dans la rue, les abris de bus ou sur les palissades. Le sabotage, particulièrement efficace, s’imposait comme une attaque frontale contre l’omniprésence de la publicité dans le paysage urbain et une manière de saper son pouvoir de suggestion. Par la radicalité visuelle de ce geste, Zevs opérait une rupture dans la lecture commerciale de l’image par le passant, et occultait l’identification de la marque derrière un visage ensanglanté. Il détournait, retournait, ainsi, le pouvoir de l’image à son propre avantage.

D’une certaine manière, « Victim » rappelle aussi le travail de « logo liquidé », qui, de Louis Vuitton à Chanel, en passant par Nike, Mac Donald's, Coca-Cola, UBS ou Lehmann Brothers, ont été vus souvent et copiés parfois. La scène renvoie plus particulièrement à ce même travail de liquidation de logo, mais réalisé à même le corps nu d'une femme (à Honk Hong en 2008 ou plus récemment au cabaret Voltaire de Zürich). Les lettres d’un de ces si enviables logos, saignant sur la peau, offre une image saisissante de sensualité et de violence. Dans cette attaque contre les marques de luxe, s’exprime implicitement la conscience que celles-ci aiguillonnent le désir des femmes, et s’en nourissent vampiriquement. Les question du corps-objet, de la soumission du corps aux impératifs du marketing, de la violence faite aux femmes – et aux hommes dans une moindre mesure-, victimes de la mode et de leurs fantasmes, dans le formatage d’une image-miroir idéale, apparaissent à Zevs comme des épiphénomènes signifiants fondamentalement liés à celle de l’économie mondiale.

Car sans doute Zevs pressent-il que le pouvoir réel aujourd'hui n'est peut-être pas tant politique ou religieux qu’économique, et c'est à ce pouvoir- là, au travers de la séduction du logo et du luxe incarné comme objet du désir renversé en objet mortifère, qu'il entend s'en prendre ici.

Mais il sait aussi que le logo n’est qu’un signe, la partie visible et émergeante d’un monde aux valeurs et aux enjeux aussi complexes qu’incertains.

 

Quelques mois plus tard, à New York, un jeune artiste français expose dans une galerie de Soho pour la première fois. Il flotte dans la galerie une atmosphère de scène de crime. Ici, la peinture coule des toiles comme du sang frais, là, des larmes de sang sur un visage en plein effroi, là encore un poste de télévision comme carbonisé, des pages du Wall Street Journal couverts d’étranges dessins, et on entend, sorti d’une radio au bord de l’épuisement, un ancien tube de Huey Lewis, « Hip to be squared », à moins qu’il ne s’agisse des cordes stridentes et lancinantes de Bernard Herrmann…

Et partout, on s’interroge sur l’auteur du drame.

Est-ce Zevs, l’artiste déjà coutumier d’« Art Crimes » en tout genre, d’attaques visuelles, de kidnapping d’icône publicitaire, et autres violences contre le tranquille ordonnancement urbain ? Ou Norman Bates, ou encore quelque magnat de banque d’affaires en déroute… Patrick Bateman peut-être, ou alors le patron d’un de ces trusts industriels inondant le monde de leurs productions ?

 

C’est à ce genre de jeu de piste, de thriller autant politique que psychologique, que nous convie Zevs ici. Un thriller aux indices principalement cinématographiques.

Zevs, enfant de Warhol et de la Pop culture, mais conscient de ses ambiguïtés et de ses limites, aime les images. A commencer par celles du cinéma, qui véhiculent autant sinon davantage que toutes autres une forme de vérité sur le monde. Son travail a toujours été traversé de références cinématographiques, comme une manière de poser les jalons d’une opera, d’une œuvre vécue comme une dramaturgie. Pour lui, tous les espaces qu’il investit, la rue comme la galerie ou le musée, sont les lieux possibles d’une histoire, d’un scénario. La plupart de ses actions, projets, vidéos, performances sont minutieusement écrits, empruntant leurs codes esthétiques au cinéma expressionniste, au film de super-héros, au film indépendant ou au film noir, multipliant les croisements et les références. Mais ces emprunts formels ou stylistiques n’ont réellement de portée qui si l’on veut bien considérer ce qu’ils sous-tendent. Ici, sous la figure tutélaire d’Hitchcock, ou au travers du clin d’œil à l’univers de l’ « American Psycho » de Bret Easton Ellis (roman adapté au cinéma par Mary Harron en 2000), se tisse une toile sémiologique, dans laquelle le monde de la finance et ses crises, que Zevs évoque directement, se cristallisent dans la névrose. Si l’artiste s’attaque sans détour à l’univers des multinationales et des banques d’affaires, c’est que le règne du cynisme y est à son climax, et que rien ne peut réguler cette adoration du dollar, non plus grâce divine mais veau d’or, devenue la plus contemporaine des pathologies.

 

L’épistémologie* moderne montre bien comment la pathologie se définit comme une disruption dans l’ordre vital, un état de crise au sens propre, qui ne s’inscrit pourtant pas en contradiction avec la norme, mais comme un dérivé possible et naturel de la norme. D’une certaine manière, Patrick Bateman, le sérial killer de Ellis, est une émanation naturelle du système, la crise financière, un moment nécessaire de l’histoire du capitalisme et un état transitoire de la post-modernité. Zevs a l’intuition de cette ambivalence, en choisissant de se référer à des personnages criminels pour exprimer la violence pathologique de la crise, mais aussi en se servant des images que produit la société de marché et de consommation non pour les réduire à néant, mais pour y ouvrir une faille, les inciser et  en exprimer la maladie par la liquéfaction, comme on ouvre une plaie purulente.

Les drippings de peinture coulant sur les toiles aux logos liquidés, à l’impact visuel si fort, et qui font aujourd’hui la signature de Zevs, rappellent dans ce contexte la puissance graphique du Saul Bass de « Psycho », évoquant l’enfermement physique autant que cette déliquescence des psychismes.

Le logotype, quant à lui, est un média puissant, par son esthétique symbolique, son pouvoir d'analogon, immédiatement identifiable, rattaché à un produit et à un imaginaire précis. Depuis 2005, Zevs s’emploie à en « liquider » méthodiquement les plus emblématiques. En les rendant « liquides », il s'attaque visuellement à leur fonction symbolique et en interroge le pouvoir. Clé de voûte de l'identité d'une marque, s'immisçant durablement dans le paysage affectif des individus, le logo est un  réel « vendeur silencieux ». En liquidant le logo de Vuitton ou de Nike, tous les deux immédiatement reconnaissables, l’artiste s'attaque à tout un réseau de signes de reconnaissance, de codes sociaux, de significations et d'émotions. Le logo synthétise un monde. La transfiguration du logo par liquidation renvoie, par une contre-force suggestive, à la surconsommation, à la tyrannie de la publicité, du paraître et des codes.

Dans le même temps, Zevs manifeste, par cette opération, la perversion du sens que constitue ce signe, ou comment le « logos » de la connaissance se voit éclipsé au profit du « logo » commercial. Jeu de mot pour dire comment le sens de la communication et du marketing se substitue à la quête de sens,  comment un système de valeurs fondé sur le désir d’avoir et la pensée calculatrice l’emporte sur les champs du savoir et de la pensée rationnelle. Le logo commercial élabore des mythes, que le logos n’a plus la force de détruire.

Cette liquidation en règle des logos renvoie ainsi avec acuité au propos de Roland Barthes, constatant, avec la pensée structuraliste, le rapport conflictuel, si ce n’est le hiatus, dans la société contemporaine, entre la pensée et la mythologie. Il s’agit de pointer la façon dont les « représentations collectives », produits de notre société et de notre histoire, pour reprendre le terme de Barthes, sont développées comme outils idéologiques par le pouvoir, les médias et les valeurs d’ordre : Autant d’instances que Zeus examine et questionne dans son travail en les maltraitant, qu’il s’agisse des symboles monétaires, des logos des medias, du graphisme des noms des marques ou des banques, ou de ses attaques contre l’ordre urbain.

 

La menace plane toujours…Sur fond de Wall Street Journal, l’ombre des oiseaux, ceux d’Hitchcock, se profilent. Alors le crime peut être soudain, frapper aveuglément. A l’instar de ceux du film, ces oiseaux s’inscrivent comme métaphore de conflits essentiels, entre l’ordre et le chaos, le réel et le possible. Leur présence fugitive ne profile pas tant une parabole apocalyptique du danger et des déséquilibres engendrés par la crise et la folie des traders, que l’idée d’une fragilité de l’individu dans la société, d’une illusion de puissance, face au pouvoir réel des puissances financières. Mais nier la menace ne la rend ni inopérante, ni invisible.

De la même manière que les images véhiculées par les médias manipulent les opinions et le regard porté sur les objets, Zevs manipule et déconstruit l’image pour en mettre justement en lumière les arcanes, les ficelles, les présupposés signifiants. Il extirpe peu à peu une sorte de sémiologie implicite et critique de ces images qui font et décrivent le monde, et c’est dans ce dévoilement que se situe la subversion de son travail. En offrant au regard une vision du monde en « Version liquidée », il entend nous mettre en alerte, nous enjoindre à garder l’œil ouvert, nous décille à la manière du « Chien Andalou ».  

 

Le travail de Zevs relève donc bien davantage de la « déconstruction », pour reprendre le terme cher à Derrida, que de la destruction. Dans son souci récurrent de faire remonter l’invisible au visible, de l’envers des rues au soubassements de la publicité, il s’agit bien de mettre au jour ces fondements implicites qui justifient la hiérarchie du système pour, par son acte artistique, en travailler les écarts jusqu’au basculement, renverser l’ordre, et, en définitive, intervenir sur « ce qui reste ». Ce planisphère liquidé que montre Zevs («Global liquidation multicolor », 2011) signe la fin annoncée, et peut-être nécessaire, d’un monde, celui de la raison instrumentale, de l’impérialisme de l’économie mondiale, d’une manière de vivre ce monde, dont la crise financière aura rendu la fragilité particulièrement accrue et sensible.

 

Mais la réflexion de Zevs sur l’état de ce monde se garde bien de tout manichéisme.

Ainsi assume-t-il les ambiguïtés de son travail, depuis la manière dont il s’approprie les logos pour produire son œuvre, jusqu'à la ré-esthétisation du signe, contribuant à lui confirmer son statut d'objet esthétique. Il a parfaitement conscience de la manière dont les marques, ayant remarqué son travail sans en éluder l’aspect critique, s’en inspirent, tentant ainsi d'intégrer le négatif pour le synthétiser en une émanation nouvelle de leur créativité. Il sait aussi comment les images qu’il produit seront aspirées dans le vortex du monde médiatique, retaillées, remaniées puis relâchées dans d’autres publicités, des images nouvelles…

 

En France, sur les vitrines des magasins, on voit parfois, se détachant sur le blanc d’Espagne, des banderoles indiquant « Liquidation totale avant travaux »…Une autre voie, d’autres possibles, sont possibles. Ce qu’affirme Zevs au détour de ces symboles liquidés, c’est que la crise est en soi la première étape d’une résolution, qu’une action curative est possible. Ni dogmatique, ni nihiliste, il laissera à l’acquéreur d’une de ses « Five Fabulous » (« The Five Fabulous »- Private Bank Series, 2010-2011) le soin de choisir d’en finir, ou non, avec le cynisme des banques d’affaires.

Alors à la fin, lorsque le traditionnel « the End » des  films hollywoodiens se détache sur l’écran d’une télévision rongée de bitume sur fond de Bloomberg TV (« Perpetual Ending », 2006-2011), de quoi est-ce réellement la fin ? Celle de l’histoire d’un monde gouverné par les oscillations boursières, à la merci de l’avidité de quelques uns ? La dernière crise économique et financière mondiale n’a pas encore signé la fin de l’Histoire, celle dont Fukuyama, après Hegel, pensait voir l’issue dans la résolution des conflits idéologiques. Le sens de l’Histoire doit encore s’écrire comme une Histoire du sens.

Dans sa « Liquidated Version », Zevs décrit et dénonce un état du monde contemporain, mais il n’est pas assez utopiste – naïf ?- pour nous en raconter la fin. Il suggère seulement qu’il nous faut chercher dans le sens des images avec lesquelles nous vivons, et dans la manière dont nous pouvons les retourner, les dérouter, les déconstruire, des indices comme une ultime tentative de se réapproprier ce monde. Car à la fin, le meurtrier sera-t-il arrêté dans sa course criminelle ? La fin n’est pas toujours un « happy end », et parfois, suspensive, comme dans la plupart des films d’Hitchcock. Le doute peut alors continuer, infiniment, de planer.

 

 

ZEVS - "Liquidated Version" - Du 24 février au 7 avril 2011

DE BUCK Gallery - 

511 West 25th Street, Suite 502 

New York, NY 10001 

USA

www.gallerydebuck.com

 

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Published by Marie Deparis-Yafil - dans Publications
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