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13 novembre 2009 5 13 /11 /novembre /2009 22:31

Nous gardons tous de notre enfance des images, un souvenir ou deux, de paysage d’Arizona rougoyant au soleil couchant et d’histoires de poor lonesome cow-boy s’éloignant dans une brume de sable. La liberté, le lointain, la bravoure, des coups de feu peut-être pour de faux, une époque où, encore manichéens, nous étions certains que les bons l’emporteraient toujours sur les méchants.

Et lorsque Laurent Esquerré nous invite à partir avec lui quelque part sous le vent d’Ouest, nous reviennent la mémoire et les émotions de cet ailleurs cinématographique, inséparable de réminiscences enfantines.

 

L’oeuvre de Laurent Esquerré est sans doute traversée de cette sorte de nostalgie de l’enfance, depuis ses personnages fantasques et perpétuellement sur le qui-vive, entre Lewis Carroll et J.M. Barrie, jusqu’au fameux poulet rôti du dimanche, objet autrefois récurrent dans sa production, qu’il traita en céramique, et figea ainsi pendant lontemps dans le souvenir du rituel dominical. Ici, le poulet se fera carcasse, surmontée d’un crâne, autre figure récurrente dans son travail, dont il ne restera que les lignes, l’essentiel, vanité abandonnée dans quelque désert duquel aucun cow-boy ne revient.

 

Si le personnage du cow-boy, figure fondamentale du grand mythe fondateur américain, de Gary Cooper à Clint Eastwood, offre un parangon de virilité, le cow-boy n’a pourtant pas les attributs du super-héros, bien qu´ils participent d’une certaine manière de la même mythologie. Tandis que le super-héros a sa part d’ombre, le cow-boy, éminemment plus humain, possède ses failles et ses faiblesses : sous ses oripaux de chevalier moderne et impitoyable, le cow-boy ombrageux et au fond romantique, cache des sentiments, un coeur...des larmes.

Le portrait de Jesse James, au chromatisme puissant et à la force presque expressionniste, tout comme la sculpture grillagée en cage à oiseau sont l’un et l’autre des radiographies d’un homme, donnant à voir l’envers du décor, ce qui affleure sous la peau, un homme de chair et de sang, dont les larmes pourraient abreuver les oiseaux, et le coeur leur servir de refuge.

Les portraits de Laurent Esquerré affichent souvent un air sauvage et contemplatif, mais laissent deviner un tumulte intérieur, qui n’est pas seulement celui de la rébellion mais aussi les tourments d’une âme sensible. Sans doute l’un et l’autre ne sont jamais loin, d’autant plus quand le cow-boy est amoureux, comme en témoigne ce couple enlacé, entre « gun » et « rose », s’embrassant sous une pluie d’étoiles.

 

Laurent Esquerré se jouera donc bien des clichés du cow-boy solitaire, bien qu’il ne s’agisse pas ici de s’inscrire dans la continuité d’un système pop, dans une sémiotique de l’icône, en s’appropriant les codes, les genres et l’iconographie d’un personnage de légende, à la manière d’un Richard Prince, pas davantage qu’un simple clin d’oeil cinématographique. Souvent traités en autoportraits, ces cow-boys revisités offrent comme l’endoscopie d’un archétype, et semblent demander : qui est le cow-boy aujourd’hui ? Se dessine alors l’image d’un être vulnérable malgré tout, une démythification de la figure masculine, bien loin des héros romanesques et hiératiques de John Ford, Raoul Walsh ou Howard Hawks.

 

Parfois perchés sur son épaule ou sur sa tête, des animaux, singes, oiseaux, semblent prendre corps avec le personnage, lui répondre ou le compléter. Or le cow-boy, héritier populaire et moderne des récits chevaleresques est celui qui, en domptant sa monture symbolise par là même la maîtrise de sa nature animale. Mais la présence de ces animaux,  créatures hybrides plus souvent fantasques que réalistes, renvoient à nos propres ambiguïtés et à nos démons, entre animalité et tentation de l’envolée, entre folie transgressive et sublimée et quelque chose de l’ordre d’une nostalgie d’un monde à la fois plus rude peut-être, plus terrien et plus enraciné, plus authentique, d’une certaine manière plus simple.

Chez Laurent Esquerré se vit intensément ce débat avec la nature, la matière, avec la toile et le papier, la peinture et le crayon, dans son atelier, avec la terre de ses origines qu’il modèle et travaille de ses visions et de ses monstres dans la fabrique centenaire des Frères Not, perdue dans la campagne lauragaise.

 

A l’heure où il n’est plus d’autres territoires à découvrir, le grand ouest est peut-être ailleurs, et le nouveau western se joue peut-être en soi-même, là où subsistent encore, et encore, des frontières à repousser, et une liberté, toujours à conquérir.

Texte réalisé à l'occasion de cette exposition, que l'on peut retrouver sur le site de la galerie
"Les larmes du cow-boy"- Laurent Esquerre- Galerie Charlotte Norberg- Rue Charlot, Paris 3e - A partir du 19 novembre 2009 - www.galeriecharlottenorberg.com


photo: vue d'atelier- courtesy Galerie Charlotte Norberg

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Published by Marie Deparis-Yafil - dans Artistes - Galeries
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