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16 octobre 2009 5 16 /10 /octobre /2009 00:51

Les paysages urbains de Gérard Charruau semblent d’emblée s’inscrire dans une forme d’héritage, celui de l’histoire de l’art comme de l’architecture et de l’urbanisme, qui, depuis le 19e siècle, « au seuil de notre modernité », pour reprendre l’expression de Michel Foucault, a appris à porter le regard au-delà de l’esthétique naturaliste. Si, en inventant ce genre nouveau de paysage, l’artiste moderne témoigne de l’évolution des codes esthétiques, il donne surtout à voir une image de la ville comme un « espace de significations et d’émotions »*, dans une sensibilité nouvelle, et éminemment subjective, à cette forme de beauté, aujourd’hui plus que jamais mutante.

 

Le travail pictural de Charruau, bien que prenant racine dans ses nombreux voyages autour du monde, n’est donc nullement documentaire, pas davantage que d’ambition encyclopédique. Il ne s’agit pas non plus d’un travail photographique qu’il aurait tout de go transposé en termes picturaux.

Gérard Charruau « fabrique » son paysage, sa vision, dans un geste esthétique de recouvrement subtil, de mise à distance, que constitue ce filtre de papier végétal qu’il maroufle sur ses toiles.  Ce papier que l’artiste se procure en Asie, à l’usage initialement trivial, devient ici le comble du raffinement, créant un trouble comme une brume autour de la vision. Alors cet écran diaphane contribue à suggérer la sensation d’un souvenir, l’impression d’un vécu, une image mémorielle. Ou encore la délicatesse de ces visions estompées active notre imaginaire, cette puissante « fonction de l’irréel », et engendre des rencontres émotionnelles, avec le peintre autant qu’avec le paysage qui se révèle sous nos yeux.

Cette vision se déploie d’abord essentiellement dans le choix d’un judicieux déplacement du point de vue, délaissant celui que nous pourrions avoir lorsque nous nous promenons dans les rues, au ras du trottoir, au mieux le nez en l’air. En optant pour un point de vue panoramique, celui qui embrasse la ville, il rend possible la respiration, la circulation dans la toile tout en suggérant la densité du tissu urbain, laissant la cité se déployer dans ses méandres, ses secrets. Son œil ne se réduit jamais à celui du touriste. Ici, point trop de vue pittoresque (s’il faut rappeler qu’à l’origine, ce terme signifiait précisément « qui mérite d’être peint ») ni d’exotisme, mais la vision d’une ville polymorphe avec ses sédimentations architecturales, ses mutations, son hybridation, ses chaos. Le regard de l’artiste reste un regard énigmatique, à la fois étranger et immergé, qui ne livre rien autre chose que des émotions, le fruit d’une expérience irréductible aux clichés qu’est celle du voyageur, les résidus de ces voyages dont on ne revient jamais tout à fait soi-même.

 

Artiste et nomade, Gérard Charruau est plus contemporain qu’il ne le croit, dans sa manière presque romantique de nous inviter avec lui à  « se perdre dans la ville », dans la déambulation, l’itinérance, l’étrangeté, la suspension du temps et l’absence d’attente...

Et Le Caire, ce « microcosme du monde », comme la décrivait déjà au 17e siècle l’explorateur William Lithgow, est sans doute la ville idéale pour exprimer à la fois la complexité des mégapoles contemporaines autant que les paradoxes qui sous-tendent et nourrissent le travail de l’artiste.

L’absence de présence humaine visible constitue une première ambiguïté irriguant ces portraits de ville, qui semble comme vidée de ses habitants. Pourtant, quoi de plus « anthropisé » qu’une ville, matérialisation par excellence du travail, du labeur, de l’activité humaine et de l’ultime transformation du réel à notre image ? Ici, dans ces vues denses et fluides du Caire, l’homme est partout implicite, réalité architecturale évidente, d’abord, réalité invisible, ensuite, mais que l’on devine fourmillante, comme une vibration parcourant la toile.

Puis, quelle ville plus folle, plus énergique, plus babélienne et proliférante, quel maelström plus impressionnant que la plus grande capitale du monde arabe et de l’Afrique? Chantier permanent, Le Caire, dans son immensité tentaculaire, offre son horizon sans fin hérissé de minarets, de paraboles et de constructions précaires comme une ville parallèle débordant de ses toits terrasses jusqu’au-delà des portes du désert. Et pourtant, il se dégage de ces portraits du Caire, comme de toutes les villes dépeintes par Charruau, une sensation de calme et de sérénité, induite, peut-être, par la double distance du papier d’Asie et de la hauteur du point de vue. De là où nous sommes, au-dessus ou au-delà, en surplomb ou en apesanteur,  la cacophonie de la ville semble se faire murmure, lointaine rumeur.

Dans son interprétation picturale, Gérard Charruau introduit une forme d’ordre dans l’apparent désordre du dédale de la ville, tentant d’une certaine manière d’en conjuguer les esthétiques.

 

Pour l’artiste, Le Caire fait partie de ces îlots d’étrangeté qui survivent, résistent au rétrécissement du monde, à son homogénéisation. C’est l’étrangeté sans exotisme, la distance dans l’immersion, l’âpreté et « une certaine violence », dit-il, entre cosmopolitisme et rapport à l’ailleurs et au lointain.

Les paysages urbains de Gérard Charruau parviennent, comme l’écrit avec justesse Georg Simmel**, à « soustraire au flux chaotique et infini du monde » un morceau de ce monde, pour lui donner en lui-même son sens propre, à en « couper les fils le reliant à l’univers pour mieux les nouer à soi », métamorphosant ainsi le paysage objectif de la ville en un paysage intime.

 

 

* Alain Corbin, L’homme dans le paysage – Ed. Textuel- Paris, 2001

**Georg Simmel, « Philosophie du paysage », 1913 -  in La tragédie de la culture – Ed. Rivages, Paris,1988

Préface du catalogue de l'exposition de Gérard Charruau à la Sibman Gallery - 28, Place des Vosges - www.sibmangallery.com

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