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30 mai 2009 6 30 /05 /mai /2009 23:19



Le projet  "Head Above Water" est un magnifique projet dont j'ai la chance de suivre l'évolution, en attendant de pouvoir y participer plus activement.


Le propos de «Head Above Water »



 

 

En 2001, Barthélemy Toguo séjourne au Drawing Center de New-York.  Sur des petits carnets de feuilles format carte postale, rapportés d'Allemagne, il commence une série de portraits à l'aquarelle. Dans son atelier parisien, l'artiste accumule depuis longtemps des timbres de toute sorte, qu'il colle sur les cartes postales ainsi peintes. Ne manque plus que l'écriture...

 

Le projet  Head Above Water démarre réellement en 2004, lorsque, préparant une grande exposition personnelle, l'artiste ressent le besoin de faire « un voyage vers l'autre ».

Il part alors en Serbie et au Kosovo, avec des carnets de cartes postales vierges sur lesquels il peint sur place des portraits anonymes. Barthélemy Toguo  raconte : « J'ai arpenté les rues, les marchés, les campus universitaires et j'ai invité les gens à écrire sur les cartes ce qu'ils ressentaient, dans la langue de leur choix. Je leur expliquais que c'était l'occasion de dire au monde ce qu'ils vivaient et que cela pourrait être entendu dans les pays où l'œuvre allait être exposée. Je ne les ai pas envoyées chez moi de peur qu'elles ne se perdent, qu'elles ne soient censurées ou perdues. J'ai voulu respecter cette idée de correspondance, de choses intimes chuchotées par les gens »*.

Ce premier chapitre de Head Above Water, dans lequel se croisent paroles de serbes et de kosovars, est immédiatement montré dans le cadre de son exposition personnelle  « The Sick Opera » au Palais de Tokyo, à Paris, en 2004.

 

Depuis, le projet Head Above Water s'est enrichi d'autres chapitres : Après Cacâk et Prokupje, en Serbie, et Pristina, au Kosovo, en 2004, il est parti à Lagos, au Nigeria, a recueilli des paroles de jeunes lors des émeutes à St Denis, en France, en 2005, s'est également rendu à  La Havane (Cuba), à Hiroshima (Japon) en 2006 , à Johannesburg (Afrique du Sud), à Moscou (Russie) et à Newcastle (Grande-Bretagne) en 2007, et prépare actuellement un nouveau volet de la série à Auschwitz-Birkenau (pologne) et Mexico (Mexique). Chaque série forme un « tableau » de format 208 X 130 cm, composé de 96 cartes postales.

 

 



Tout le propos de Head Above Water est de donner, ou de redonner, la parole, de manière directe, à une population anonyme, qui peut ici s'exprimer librement, par le biais de « cartes postales » illustrées par l'artiste. A partir d'une question simple, souvent liée à l'actualité - à Moscou : la situation en Tchétchénie, à Newcastle: la présence des forces armées royales en Irak- ou plus générale, à propos des conditions de vie, comme au Nigeria ou à Johannesburg -la misère, la survie, la violence urbaine, le SIDA...- les gens relatent leur réalité quotidienne, leurs peurs, leurs souffrances mais aussi leurs espoirs, leurs rêves...

 

La démarche de Head Above Water tient à la fois du carnet de route, du témoignage et du compte-rendu, ouvrant une porte plus intime sur les conflits, choisissant le prisme d'une approche individuelle - sans être nécessairement anecdotique- transportant dans ses bagages des messages non censurés de violence, d'oppression, de pauvreté, d'urgence, dessinant ainsi une carte géopolitique aux contours différents et humanisés.


Le travail de Barthélémy Toguo


L'œuvre de Barthélemy Toguo tient incontestablement une place à part dans le paysage artistique contemporain.



 


Dès ses premières réalisations, au travers de la série de « performances » que forment l'expérience de Transit*, entre 1996 et 1999,  cet artiste né au Cameroun et vivant entre Paris et Bandjoun, s'est toujours inscrit dans une certaine volonté de témoigner et de réfléchir les représentations, les modes de pensée, les stéréotypes ou les idéologies, de prendre l'art à partie dans les débats du monde.


Tout son travail est en effet sous-tendu par une puissante sensibilité aux difficultés que tous et chacun peuvent rencontrer dans les échanges sociaux. Plus encore, il sait opposer sa lucidité et sa colère, son sens de la beauté, de l'ironie et de la provocation partout où des forces politiques, économiques, culturelles opposent l'oppression et la violence à la Vie. Car l'artiste affirme son amour de la Vie comme s'il s'agissait d'une vocation politique et cherche à en «exprimer », au sens propre, les émotions et la beauté, comme si c'était un combat.

De ses tampons géants sculptés, « parodie du geste administratif »**, (New World Climax), à ses performances ( Pure & Clean, NY, 2001 ; In a Turkish Jail - Las Palmas de Majorque, 2001), et passant par ses installations (Life'sTrial (2004), Baby Bomb (2005) -sorte de mémorial aux enfants tués à Falloudja-, In Despair, à propos de la situation politique et économique africaine (2006) ou encore le projet Head above Water), le souci politique, l'éveil des consciences, notamment sur les rapports Nord-Sud, se présentent comme autant de préoccupations majeures dans son travail.

 

Ce souci se manifeste dans l'œuvre de Toguo par un intérêt profond pour la réalité quotidienne, la manière dont l'individu vit le poids d'une situation politique, géographique, culturelle. Le territoire, l'identité en mutation, confrontée au croisement des cultures, la rencontre et l'altérité, le déplacement et les frontières sont pour lui des problématiques récurrentes, donnant une dimension humaniste et une portée universelle à son travail.

 

Pour Barthélemy Toguo, l'information, les médias, relèvent de besoins vitaux de savoir, de se tenir en lien, en alerte, avec ce qui se passe dans le monde. Et la censure, la désinformation, comme la surmédiatisation, sont pour lui autant de sources d'inspiration. Dans une vidéo datant de 1997, Ma tête, l'artiste se rase le crâne sur fond de France Info : l'artiste, « récepteur mais aussi émetteur d'information »**, donne sens à son travail par la revendication, la critique, la sensibilisation au monde contemporain.

Ses très nombreux voyages, et son insatiable curiosité pour les réalités du monde le conduisent à se positionner comme une sorte de témoin, de reporter, de conteur du monde contemporain, par et au-delà du cadre de l'art.

 

 

* De 1996 à 1999, BT se lance dans une série de performances intitulée « Transit ». Dans des gares, des aéroports, des lieux de déplacement et de circulation, il interroge par des actions décalées, suscitant la réaction, le regard de l' « autre », les notions de « classe »,  la question des frontières, de l'identité, de la migration. Il s'agit aussi de montrer comment l'homme contemporain est fondamentalement « en transit », ou potentiellement « exilé », « déplacé ». Pour l'artiste, le déplacement est  au cœur de la condition contemporaine, et la rencontre, le croisement des cultures, une évidence. En même temps, dans ce monde où tous les déplacements sont possibles, les performances de Barthélemy Toguo pointent le paradoxe d'un monde où le droit de l'homme à  se déplacer librement est souvent mis à mal là où les marchandises, contexte de globalisation oblige,  transitent sans problème.

** François Piron -« Welcome to Spiral Land » in Blocnotes N°17 - 1999



Photos courtesy bandjoun station - www.barthelemytoguo.com

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Published by Marie Deparis-Yafil - dans Projets artistiques
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