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13 mars 2017 1 13 /03 /mars /2017 15:22
Vues du stand de la galerie Al Marhoon ( Alger) à Art Dubaï 2017
Vues du stand de la galerie Al Marhoon ( Alger) à Art Dubaï 2017
Vues du stand de la galerie Al Marhoon ( Alger) à Art Dubaï 2017
Vues du stand de la galerie Al Marhoon ( Alger) à Art Dubaï 2017
Vues du stand de la galerie Al Marhoon ( Alger) à Art Dubaï 2017
Vues du stand de la galerie Al Marhoon ( Alger) à Art Dubaï 2017

Vues du stand de la galerie Al Marhoon ( Alger) à Art Dubaï 2017

Pour Art Dubaï, la galerie algérienne Al Marhoon présente "Gravity", un projet de Sadek Rahim, pour lequel j'ai rédigé ce texte.

 

Et pendant ce temps, dans ce monde qu'on a dit « nouveau » un jour,

les parterres de roses devant la Maison Blanche

sont bien inoffensifs face aux murs de béton

dont certains rêvent en gage d'avenir prospère :

« De roses et de béton », un anti- « tribute to » Trump,

par Sadek Rahim.

 

Si, depuis près de dix ans, de nombreuses œuvres de Sadek Rahim s'axent autour des questions de migration et d'exil, et en particulier de l’immigration clandestine des jeunes algériens vers l’Europe, « Gravity » se déploie, en plusieurs pièces, comme un poème visuel, scandé de strophes évoquant l'impossibilité de l'exil, l'illusion de l'eldorado, et la force d'inertie, cette loi physique qui oblige les corps à rester dans leur état de repos jusqu'à ce qu'une cause étrangère les en tire, cette force donc qui adhère les hommes « là où ils sont », dans cette pesanteur- cette torpeur qui est aussi un désenchantement- qui fait de la mer l'indépassable horizon d'un rêve inaccompli. Sur la côte entre Oran et Alger, de port en port, Sadek Rahim a longuement observé ces jeunes rêvant devant l'horizon et ces barques de harragas, candidats potentiels pour l'inconnu, tentant leur chance la nuit.

 

« Gravity » est donc en ensemble d'oeuvres développant un champ plastique et sémantique à partir d'objets marquants de la culture populaire et du paysage quotidien en Algérie, et notamment auprès de cette jeunesse désoeuvrée que Rahim connait bien, comme la « mobylette », présente dans ses dessins et évoquant l'oisiveté de cette jeunesse dont le deux roues est la seule richesse, ou encore les oiseaux en cage – tout un symbole-, qu'ils promènent avec eux...

 

L'artiste joue ainsi avec un vocabulaire plastique signifiant à entrées multiples. Le tapis, par exemple -probablement la pièce de mobilier la plus commune des intérieurs algériens, souvent acheté « pas cher au marché du coin »- matérialise aussi un mythe, dans la littérature arabe, le mythe de la lévitation. Il est l'objet qui permet, littéralement, de s'arracher à la pesanteur, de voler vers une destination meilleure...Rahim y trouve là un point d'ironie et l'utilisation du tapis comme moyen plastique est une manière de « mettre en échec le mythe du tapis volant », dit-il, « comme métaphore de l'échec du mythe de l'eldorado » que constituerait encore aujourd'hui l'Occident. Et le symbole est d'autant plus lourd de sens, si l'on considère que c'est aussi dans un tapis que les familles enveloppent traditionnellement leurs défunts, pratique que Rahim relie a posteriori au drame de l'immigration clandestine en Méditerranée.

Dans la plupart des productions présentées ici, le tapis se trouve confronté, mis en balance, avec le béton, lourd, massif, rigide, qui leste l'oeuvre comme un socle de pesanteur. Ce béton c'est celui des blocs sur lesquels s'assoient les jeunes pour regarder la mer, avec lesquels ils semblent finalement faire corps, définitivement. Dans « The gravity paradoxes », les petits blocs de béton, en forme de fleur, s'incrustent dans le tissu, comme un faux motif, étranger mais tenace, petites masses protubérantes condamnant le tapis quotidien à ne jamais rejoindre le mythe.

 

Cette force d'inertie, c'est peut-être, aussi, l'habitude elle-même, comme le soulignait déjà il y a plusieurs siècles le philosophe français Auguste Comte, redéfinit comme phénomène sociologique, par Pierre Bourdieu*. L' « habitus », c'est cette manière, souvent « spontanée», sans réel calcul ou intention, par laquelle l'individu ajuste ses actions, ses aspirations et ses espérances personnelles, subjectives, à un ordre habituel et extérieur. Autrement dit, sous la forme apparente d'une contrainte socio-politique, la jeunesse algérienne sur laquelle Sadek Rahim porte un regard à la fois tendre et critique, exprime la soumission à une manière de penser, d'espérer, guidée par un ordre normatif, qui n'est peut-être pas tant historique que commun à une même origine sociale, issues de l'incorporation non consciente des normes et pratiques véhiculées par le groupe d'appartenance. C'est la norme de ces jeunes gens qui rêvent, depuis plusieurs générations, à un eldorado qui serait ailleurs, sans jamais réussir à dépasser à la fois leur inertie et leur illusion, et qui « en attendant » ne produisent pas leur vie ici et maintenant. Mais « l'habitus n'est pas un destin »*, écrit Pierre Bourdieu : elle est donc toujours en droit résiliable. C'est là exactement le sens critique de l'oeuvre produite par Sadek Rahim.

 

Sadek Rahim a choisi de vivre là d'où les autres rêvent de partir. Ils les regardent rêver de déracinement et d'exil et, lui qui a traversé le monde, a vécu au Liban et en Syrie, en Europe, en Grande Bretagne, il sait ce que l'Occident peut avoir de déceptif et combien son pays, qui fut un jour si désirable pour cet Occident même, porte en lui, et peut-être plus urgemment que jamais, la nécessité d'en épanouir les plus humaines richesses.

 

* Pierre Bourdieu - Esquisse d'une théorie de la pratique, 1972

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