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10 février 2016 3 10 /02 /février /2016 16:24
Kinah- Vidéo, couleur – 11'00'' – 2011 – France

Kinah- Vidéo, couleur – 11'00'' – 2011 – France

Un « Kinah » est, dans la tradition lithurgique juive, un poème lyrique de complainte, de lamentation. Chants pour les morts, les « kinot » accompagnent le deuil, qu'il s'agisse de villes, comme dans « Le livre des Lamentations » ou de personnes.

Dans Kinah, le film de Gregory Abou, un homme se prépare à sa propre disparition. Il mange, se lave, s'habille en vue de son départ, puis quitte son domicile. Sa compagne se prépare au rituel de la période de deuil qui démarre, puis veille le corps…

Le film est ainsi construit autour du rituel hébraïque du deuil, depuis l'arrivée du mort, jusqu'à la fin des 7 jours de huit clos.

Comme dans toutes les œuvres de Gregory Abou, le temps présent est imprécis, indéfini, glissant entre le souvenir et l'action. Pas de dialogue, pas de parole. Seuls le silence, le bruit du vent dans les branches, questionnent la présence, la disparition, l'absence. Que se passe-t-il lorsque nous quittons nos lieux quotidiens ? Qui vient s’asseoir à ma place ? Qui vit là où nous ne sommes plus ?

Kinah, c'est ici, comme l'ordonna Jérémie, une lamentation dans un lieu vide, que personne ne peut entendre, une lamentation secrète, qui ne peut être partagée car personne ne l'écoute.

Avec des moyens filmiques extrêmement maîtrisés, Gregory Abou traduit avec sensibilité cette solitude inhérente à l'expérience de la disparition et du deuil, que rien ne peut partager.

 

Ces questions de la présence et de la solitude, de la disparition et de l'absence parcourent toute l'oeuvre filmique et photographique de Gregory Abou, jeune artiste français vivant aujourd'hui à Tel Aviv. Durant cinq années, il a traversé le monde en d'incessants allers-retours entre l'Ile de Götland, aux confins de la Suède, et la Mer Morte, en Israël, pour réaliser un projet de grande ampleur intitulé Are You There ?, identifiant pour une raison mystérieuse ces deux paysages comme des « doubles » géographiques de son paysage mental, l'un en négatif de l'autre. Se mettant à l’épreuve physiquement dans des conditions parfois difficiles, ses films, qui sont aussi des performances, s'ils relèvent d’un processus de voyage, d’expédition, révèlent aussi la recherche acharnée du dévoilement d’un pan inhabituel de soi, du monde, de la réalité. L'artiste sait bien pourtant que l’ailleurs ne le détourne pas de ses questionnements et de ses solitudes, mais au contraire les cristallise, que, pour paraphraser Sartre, la véritable distance n’est pas de soi à l’autre, mais de soi à soi-même. Et la solitude qui traverse l’œuvre d’Abou semble émerger comme une révélation de l’ipséité, autrement dit de l’île en soi, île que chaque conscience constitue au cœur du monde, où qu’on se trouve. Gregory Abou dit souvent qu’il recherche des lieux de retrait, de solitude, dans un temps suspendu, et le silence, et l’évidence de l’absence de l’autre.

Are you there?, titre de son principal projet, comme Kinah, s’adresse ainsi à l’objet de sa quête, un autre, a priori, et énigmatique. S’agit-il de l’autre, disparu, de Dieu, peut-être, ou de lui-même ?

Ainsi, toute l'œuvre de Gregory Abou pourrait bien se lire comme une enquête sur le mystère jamais élucidé de l'être et de la disparition.

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Published by Madame De - dans Commissariats
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