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25 mai 2015 1 25 /05 /mai /2015 20:31
Alex Van Gelder - Armed Forces –  série de 18 photographies – 2010 – Courtesy de l'artiste et MAMAC de Nice

Alex Van Gelder - Armed Forces – série de 18 photographies – 2010 – Courtesy de l'artiste et MAMAC de Nice

De Philia en Agapé, un nouveau paradigme pour notre monde?

 

Mais, en marge de l'amour-passion qui peut conduire jusqu'au confins de l'intimité, se développent d'autres formes d'amour, que les Grecs nommaient Philia et Agapé, translation éthique de l'Eros vers une relation à autrui sous le prisme du dépassement du désir. La famille, premier terrain de la Philia: ce sont les liens d'amour et l'espoir d'avenir commun qui unissent les époux, l'amour des parents pour leurs enfants, et des enfants pour leurs parents. Ici, se livrent à nous, le romantisme kitsch des Mariés de Ghada Amer, l'infinie tendresse de Nan Goldin pour l'enfance, et l'inquiétude de Marina Abramovic pour l'innocence menacée.

Ce sont les amitiés, électives, qui nourrissent l'existence, si nécessaires, selon Aristote, cet amour de bienveillance qui "jouit et se réjouit de l'existence de l'autre".

Peu d'oeuvres expriment avec autant de force et de simplicité cette bienveillance que The Welcoming Hands, ces mains que rien ne viendra plus dénouer dans l'éternité du bronze, des mains jointes, tenues, tendues, mains affectueuses et protectrices...Voici l'amour au sens du lien fondamental à autrui, de ce qui ouvre à l'autre et l'accueille, comme Emmanuel Lévinas le dirait du visage. "(C)es mains sont généreuses, elles révèlent "nous aimons, quoiqu'il arrive", dira Louise Bourgeois à propos de cette oeuvre.

L'Agapé, dont nous retrancherons ici la dimension religieuse, est cet amour du prochain, quelqu'il fut, cet amour asymétrique, comme dirait Levinas, dont l'expression pourrait se tenir dans la série photographique de Régis Figarol, De beaux lendemains. Dans ce projet au long cours, l'artiste donne à voir, de manière frontale et sans filtre des centaines de visages, hommes, femmes, enfants...Il s'agit de pénétrer au cœur de cette « apparition » que constitue l’existence de l’autre comme corps, de dire quelque chose de la « vérité » de l’autre, du mystère de l’altérité, et du visage, cette « surface la plus passionnante de la terre », pour reprendre l’expression du philosophe allemand Lichtenberg. Dans sa nudité essentielle ainsi montrée, chaque portrait ouvre à un face-à-face irréductible, un voyage toujours à la fois ordinaire et unique, qui cherche à saisir dans cette apparition ce qu’il a d’essentiel, sa vulnérabilité fondamentale, pour user de termes chers à Lévinas quant à l'épiphanie que constitue l'apparition du visage de l'autre – ce visage qui dit : “tu ne peux tuer”-: une porte d’entrée possible à une éthique de l’intimité.

Il est possible que face au "désenchantement du monde"(15), à la menace de la vacance du sens, la question de l'amour (re)devienne cruciale, en ce qu'il donne tout son sens à nos existences. "C'est lui qui nous contraint, ne fut-ce que pour nos enfants, à ne pas céder au pessimisme, à nous interesser malgré tout à l'avenir, à ne pas négliger tout à fait une vie politique que nous jugeons par ailleurs dérisoire. (...) Sans lui, rien n'aurait de signification pour nous" écrit à ce sujet Luc Ferry, dans La révolution de l'amour (16). Cet amour dans lequel nous sacraliserions l'"interhumain", dans un humanisme "post colonial et post métaphysique"(16), un humanisme de la transcendance de l'autre, pensé après le crépuscule des idoles, pourrait peut-être se constituer comme le dernier rempart contre le nihilisme d'une conscience aujourd'hui absolument malheureuse. Un "nouvel" horizon de sens, une révolution possible ou une ultime utopie? Love is coming, nous promet ironiquement Arnaud Cohen, pointant sur nous son bras armé...


 

L'art comme un perpétuel Memento Mori

On peut toujours faire le malin, donner l'impression d'avoir compris quelque chose à la vie, toujours est-il que la vie se termine.

Michel Houellebecq – Plateforme, 2001


 

Le titre même de l'exposition, "A l'ombre d'Eros", implique d'emblée cette présence familière comme une ombre, ce revers nécessaire à l'Eros, que constituent la déliquescence, la destruction et la mort, forces contre lesquelles lutte, vaillamment parfois - à l'image du combat de la photographe Estelle Lagarde contre la maladie - en vain, finalement, toujours, l'Eros vital. Et, d'une certaine manière, toutes les oeuvres présentées dans l'exposition, qu'elles en affrontent directement ou non la vérité, semblent murmurer, chacune à leur manière: Souviens-toi que tu vas mourir.

"Dès qu'un homme naît, il est assez vieux pour mourir" aurait écrit Heidegger, évidence ontologique que nous saisissons tous, l'évènement de la naissance marquant l'entrée dans la temporalité et produisant fatalement cet indépassable horizon de la finitude: nous sommes, quoiqu'il arrive, des "êtres-vers-la-mort" (17).

Vivre, c'est perdre. Notre condition temporelle est cette blessure par laquelle la vie, comme le flux héraclitéen, ne cesse de s'écouler, jusqu'à la fin. Dans le même temps, toutes les oeuvres disent "Nous sommes encore vivants", même et surtout dans l'évocation des affres de l'âge, des rides, "allusions à la mort" selon Jankélévitch, du corps vieillissant de John Coplans, à celles, rudes et magnifiques, des mains de Louise Bourgeois photographiées par Alex Van Gelder. John Coplans et Louise Bourgeois ne sont plus. Mais ces oeuvres attestent, irréversiblement, de leur existence. Telle est la victoire, et la résistance de la vie et de la temporalité, sur la mort, car on ne peut "dé-vivre" aussi bien qu'on ne peut "dé-mourir", et rien, quoiqu'il en soit, ne pourra faire que l'un et l'autre n'aient pas existé, et ne soient pas les sujets des oeuvres que nous voyons ici, victoire éternelle arrachée à la précarité. Car si le néant reste le premier et l'ultime horizon, entre temps, la résistance s'organise. On en revient à Eros, à cette intuition d'une spécificité irréductible de la vie, que la science moderne oblitère mais avec laquelle la pensée s'accorde: la vie est une résistance à la mort. Et dans cette vaste entreprise insurrectionnelle, l'art plus que toute autre activité humaine, en est probablement la plus grande puissance d'affirmation.

Dans cette lutte intestine de la vie contre la mort, dans cet espace-temps qu'il nous faut bien ordonner avant que le chaos ne l'emporte, que faire de la mort si ce n'est la rendre porteuse de sens, qu'elle devienne mesure de la vie, ou que, par sa présence absente, ou son absence toujours présente, elle puisse contribuer à la valeur de la vie? Qu'on croit l'entendre nous chuchoter « poussière tu redeviendras poussière» (18) ou « Carpe diem quam minimum credula postero” (19), la représentation dans l'art de la mort, au travers des « vanités », crânes, ossements et autres squelettes est récurrente et atteste de notre fascination pour ses images, nous renvoyant à notre condition et au choix que nous faisons de la valeur que nous lui accordons. Ainsi, notre cabinet de vanités, sur le modèle des cabinets de curiosités, donne-t-il à voir, dans des expressions différentes, des variations sur la figure de la vanité : autoportrait chez Thierry Arensma, métaphore poétique chez Piet.sO, Méduse somptueuse et maléfique chez Myriam Mechita, douloureux souvenir chez Kamel Yiahiaoui, elle a la fluidité, chez Damien Hirst, artiste fasciné par la mort depuis toujours, d'un crâne dessiné d'un trait simple, comme à main levé.


.......

 

(15)– Expression utilisée par Max Weber dans L'Ethique protestante et l'esprit du capitalisme- 1905 – Ed; Tel - Gallimard

(16) - Luc Ferry – La révolution de l'amour – Pour une spiritualité laïque – 2010 - Ed. Plon

(17) - Martin Heidegger – Etre et Temps - 1927 – Ed. Gallimard, selon la traduction de François Vezin, 1990

(18) - Genèse – 3. 17-19

(19) - qui peut être traduit par: «Cueille le jour présent sans te soucier du lendemain» - Horace,  Odes, 22 AVJC – Ed. Garnier-Flammarion

 

 

 

A suivre...

 

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Published by Madame De
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